‹ Critique de la philosophie de Thomas ReidChapitre 44 sur 56 · XI. DES JUGEMENTS CONTINGENTS · texte numérisé non relu

XI. DES JUGEMENTS CONTINGENTS

.. Passons en r^vue ces jugements, et commençons par les jugements contingents. Les uns appartiennent aux fACultéa déjà mentionnées par Reid , dans les essais qui ]^récèdent ; les autres sont les œuvres de facultés nouvelles , que l'auteur nous fait seulement entrevoir dans la confbse théorie du jugement , mais qu'il ne dégage pas de leur obscurité , qu'il ne place nulle part dans le cadre des facultés intellectuelles , et qu'il n'a pas mêfne le courage de nommer. Le premier, le second et le sixième jugements contingents [109^ 110, u4] > ^^^ le fruit de cette conscience quiaccompagne tout acte psychologique, et. que l'auteur a nommée ailleurs comme faculté spéciale , sans en faire l'objet d'un traité séparé. Le troisièoié f^ le quatrième [m, 112] sont les jugements que l6 philosophe a déjà décrits dans la ménotaire , et qui ne devaient pas être reproduits sous un autre nom* Le cinquième [ 1 1 3], est le jugement de per*

D^ JUGEMENTS CÛNTINOEN^T^S. Çft

ceptipo qpi a ligure coinaie il le devait dans l'essai consacré à cettç faculté^ le septième [ 1 1 5 ] est une obsf^i-vatipp €omn)iupe à toutes les facultés qui nous font çppnaître, L'aq^lysçi réaoudrait facilement Ifî huitième [ ii6] dans les ji|g^ip^i;it3 qui le suivent. Le^ quatre deruiçr? dérivent ^çtroi^facul tés que Reid a découvertes, maisi qi^'il n'^ p^ ^li$es soùs un jour assez clair pour les faire reconnaître de tout Je monde. Reproduisons le U|e^v;è]:Q(e jv)gQa|§9t : ic Certains traits du visage , cer- Ujp^ ^ns de )^ Yoi^» qertains gestes, indiquent certaines pensées ^t qar^ioes dispositionis d'esprit [ti7l^*> 4JPMtçz ^u.:i^ excellents développements par lequel fauteur ei^plique le principe qui précède, les citations suivantes prisei^ daç^Ji^î premier ouvrage de Reid. m lie lai^g^g^Q naturel appartient aux brutes elles-mêmes. Les élémenm du langagfs naturel du genre humain , sont : 1° les modulations de la voix ; 3^ les gestes; 3® les traits dii yi^ge on la physionomie (i). » * . w Çfître tpuî5 les lignes artificiels dont on pouviait se servir, il n'en est pas de plus propre que les articula^ tions dç la yoix, et comme le genre humain les a toujours jetpployées tiC!et usage , nous avons lieu de croire que c'est à ce dessein qu'elle» nous ont été données par )a nature (2). » '

« Il serait fqrt aisé de faire voir que la musique, là peinture, la poésie, l'éloquence, la pantomime,- tous les beaux-iaiH^^ ep un. moi , en tant qu'ils sont eifpre&h sifs, bien qu'ils exigent de ceux qui le& cùltivetit un goût délicat , un jugement exqui» et beaucoup d'étude et de pratique , ne sont cependant autre chose qtfe le langage delà nature , que nous apportons avec nous en

(1) T. II, p. 80-90. (i) Jbiii., p. 91-

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venant au monde , mais que nous avons oublié faute d*usage, et que nous ne venons à bout de recouvrer qu'avec de très*grandes difficultés. Abolissez pour un siècle l'usage des sons articulés et de l'écriture , et Vou^ verrez que chaque homme deviendra peintre , acteur , orateur... ; celui qui entend le mieux les signes ùaturels et qui en connaît le mieux l'usage est aussi le meilleur juge dans tous les arts d'expression (i). »

« Les signes dans le langage naturel ont la même ^gnification chez tous les peuples de la terre , ^ët Yart de lesr interpréter est inné et non acqdis (a). »

En réunissant tous ces passages^ noud durons tinéejr* cellente description d'une faculté découverte par Reid^ lïous trouverons même dans la dernière ligne lé nom qu'il faudra lui donner : si Tart d'interpréter est naturel, nous avons reçu de la nature une faculté ihterpté' tative. Il est à regretter que le savant auteur n'ait pas faitfigurer cette faculté dans sa classification générale , et qu'il l'ait ainsi égarée dans quelques détails obscurs de chapitres consacrés à d'autres sujets.

A l'aide du dixième principe contingent, nbiié' allons dégager encore une faculté cachée dans fômbrie, <ç Nous» avons naturellement c^uAapie égard aux témoignages humains en matières de faits, et ménie à l'autorité en matière d'opinion [ii8]. » Fortifiez ce principe des remarques qui l'accompagnent, et des rapprochements que voici : « J'ai cru par instinct tout ce que m'ont dit mes parents longtemps avant que l'idée du mensonge entrât dans mon esprit, ou que je soup^ oonnasse qu'ils pussent me tromper (3). >*

(i) T. II, p. 92-3. (3) T. 11, p. 3o8.

(2) T. II, p. 34-2.

I3£S JI]«eil£NTS CONTINGENTS 93

<( Il est évident qu'en matière de témoignage, la balance de notre jugement est inclinée par notre constitution du côté de la confiance. Cette tendance n'augmente pas en vertu de Texpérience. On peut l'appeler, faute d'un meilleur nom , principe de crédulité (i).

La crédulité est en effet naturelle , et l'expérience ne la corrige pas. Nous regrettons que dans son traité des facultés actives l'auteur ait rapporté cette crédulité à l'imitation : « Ce ne sont pas , dit-il , en parlant des enfants, les paroles du témoin, mais sa croyance quiles fait croire, leur croyance se règle sur la sienne, s'ils doutent, il doute de même; s'il est assuré , ils partagent son assurance [i85]. » Pour que nous imitions l'opinion d'autrui , il faut que nous commencions par croire que cette opinion est légitime : c'est donc la foi qui détermine l'imitation et non l'imitation qui entraîne la foi. Je préfère , sur ce sujet , la thèse que Keid avait adoptée dans ses Recherches sur l'entendement humain, et dans son Essai sur le jugement (2).

Enfin nous allons faire sortir du sein des onzième et douzième principes contingents une dernière faculté intellectuelle que Reid n'a fait briller un instant que pour la replonger de nouveau dans les ténèbres. « Beaucoup d'événements qui dépendent de la volonté libre de nos semblables , ne laissent pas de pouvoir être prévus avec une probabilité plus ou moins grande [119]. Dans l'ordre de la nature, ce qui arrivera ressemblera probablement à ce qui est arrivé dans des circonstances semblables [lao].

Qui ne reconnaît ici ce fameux principe d^induc-^

(1) T. II. p. 348-50. (a) T. II, p. 3o8 , 348-5o ; t.V, p. uS

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tion que l'auteur avait si loDgûeltfietit déci^t datis ses Recherches sur reiïteûdeniedt hùmàiti , et dôtit il disait entre autres choses : k Là croyandè à ]à stabilité de Ifa nature peut s Bpfe\er principe cTlhdùciion; c^t c'est sur elle que repose tout rtrtsdtfhéttleht pàr^ induction et par analogie, ainsi que toutes nos perceptidtis acquises (i). »>

((En dernière analyse , tous lest faux raisonnements dé la science dériyent du pritidpe d'induction. Bàcott a régularisé l'emploi de cette factalté : on petit afpf]j)eler le Novum organum^ la grammaire du kngagé de la nature (2). »

Cominent se fait-il que dans son Traité des facultés intellectuelles il ne fasse plus à îa faculté inductive que des allusions détournées, qu'il ne la lïommé, qu^en passant ^ au milieu d'un chapitre qui lui est étranger (3)? Comment se fait-il , qu'à propos dés deux principes qu'il en dérive sciemment, il n'en prononce pas même le nom , bien loin de lui accorder , dans le cadre général ^ le titre et le rang qui lui appartiennent ?

Ainsi, après avoir reproduit lés facultés de conscience , de perception , de méntioire et de connaissance nécessaire, qui sont des facultés de certitude immédiate, Tessai sur le jugement nous fait etitrevoir trois facultésde pure croyanlccy qui sont la* faculté inductive, là foi naturelle en autrui, et kl laculté interprétative. Reid n*à pas méconnu la différence qui existé enM*e la cèrtitudlë immédiate de la consôiénce, delà perception, de lai ménK>ite, des jugements riécièséàfi^é» (4), et la simple probabilité de l'inductidi?! , de la foi à ^autorité Jau-

(1) T. II, p. 351-56. (3) T. IV , p. 227.

(u) T. !I, p. 358-9 ( i) T. V, p. è/èt striv;

DES JUGEMENTS GONTINGINTS. 96

trui(i); mais s'il avait opposé hautement et osten^ siblemeût ces deux genres de facultés les uneâ auiX autres, il se serait tout à fait fixé sur le sens des mots connaissance et çrojance qui otit toujours flotté yai^ guenient dans son esprit, et il eût dressé un tableau plus exact et plus méthodique des facultés intellectuelles.

Venons aux jugements nécessaires. Dans le cours de ses ouvrages, Thomas Reid fait remarquer de temps en temps des propositions qu'il regarde comme marquées du caractère de nécessité : on s'attetidait à les voir figurer toutes dans le tableau des jugements nécessaires ; quelques-unes sont oubliées. Nous avons recueilli ces dernières et les avons jointes à la liste dressée par Reid lui-même, afin de la compléter. Ces connaissances sont celles delà divisibilité de la matière à l'infini y de son impénétrabilité, de l'espace pur et du temps absolu [121 9 122, 123, 124]-

Malgré l'omission que je viens de signaler, le chapitre sur les jugements nécessaires annonçait, de la part de Reid, l'intention de dresser Un tableau com^ plet de ces notions qui avaient été jusque - là éparses dans les traités de philosophie , et dont Platon et Descartes n'avaient donné que des exemples. Mais n'eston pas en droit de contester le caractère de nécessité attribué à quelques-unes de ces connaissances? Et d'abord la divisibilité de la matière à l'infini n'est-elle pas sujette à toutes les objections que Bayle a si habilement refaites sur le canevas laissé, par Zenon ? Peut-on regarder comme nécessaire une connaissance

qui conduit à Tabsurde? D'un autre côté, l'impénétrabilité de la matière est une hypothèse ; c'est celle des atomes. Nous nous rcptésentons la matière comme composée de petites fractions , adéquates aux plus petites fractions de l'espace : une fois qu'en vertu de cette supposition , nous ayons comblé une partie de l'espace par une partie de matière, ùous sommes obligés de mettre toute autre partie delà matière dans toute autre partie de l'espace, parce que nous comprenons que les parties de l'espace sont impénétrables les unes aux autres. Ce que nous appelons l'impénétrabilité de la matière est donc une hypothèse faite sur le modèle de l'impénétrabilité réciproque des parties de l'espace, qui est la seule nécessaire. Dpns l'hypothèse qui compose la matière de points mathématiques , de monades ou de forces simples, que devient l'impénétrabilité de la matière?

Nous admettons la nécessité des notions d'espace pur et de temps absolu , parce que les objets de ces notions sont marqués du caractère de nécessité. Il n'en est pas de même de la plupart des autres principes reproduits par Thomas Reid. Les philosophes ont confondu , avec les véritables notions nécessaires , une rriultitude de propositions tautologiques où l'attribut ne fait que répéter 1 e sujet ; et c'est surtout par ce côté que la philosophie a été vulnérable. Par exemple , quandia perception extérieure nous a révélé qu'une chose existe, avonsnous besoin qu'une autre faculté vienne nous apprendre *' que cette chose existe , pour que nous formions ce bel

axiome : ce qui est est , ou : il est impossible que là même chose soit et ne soit pas ; ce qui revient à dire : ce qui est est. Quelques philosophes ont appelé cette proposition le premier principe delà connaissance, et

ont déclaré que , sans elle, on ne pouvait faire un pas dans la science. Mais Descartes , et après lui les graves logiciens de Por^Royal, avait déjà condamné la stérilité de cette proposition. « Elle est, disait le premier, de bien peu d'importance , et ne nous rend . de rien plus savant^. La façon dont on réduit les autres propositions à celle-ci, est superflue et de nul usage (i). » « On ne voit pas de rencontre, disaient les seconds, où ce principe puisse jamais servir à nous donner aucune connaissance (2). » Et , en effet , la question n'est pas de savoir si ce qui est est , mais quelles sont les choses qui sont. Nous pouvons ramener à une tautologie du même genre l'axiome suivant : il est impossible que ce qui a été fait n^ ait pas été fait ; c'est-à-dire : ce qui a été a été. Vaines et frivoles propositions où l'esprit s'affirme à luimême qu'il sait ce qu'il sait; triste avancement dans les sciences , semblable au mouvement d'un bataillon qui marque le pas. Après ces formules, qui par leur généralité font encore illusion, et affectent une apparence de règle et d'axiome , il fallait bien arriver à ces propositions singulières qui en sont la traducâon : Davus est Davus et non OEdipus; un bateau est un bateau et pas autre chose ; et Gatérus , le contemporain et l'un des adversaires de Descartes, les proclame fort sérieusement des principes nécessaires (3). Locke avait trop beau jeu contre de pareils axiomes; la polémique qu'il a dirigée, après Hobbes et Gassendi, contre les idées innées, pouvait également combattre et détruire la plupart des prétendus axiomes nécessaires. Ges principes ne sont

(i) Œuvres philosophiques de (3) Œuvres philosophiques de Descartes, T. IV» p. i56. Descartes, T. H, p. 5.

(a) La Logique ou VArt de prnser, IV* partie, chap. VII.

pas innés, dj^^it-il, puisque les éléments dont ils se composent nyp lie^sont pas (i). Il aurait pu ajouter : ces principes ne sont pas nécessaires , puisque le sujet n est pas marqué du caractère de nécessité, et que Tattribut ne fait que répéter le sujet.

Par ces motifs, nous effacerions de ta Kste de Reid les principea>;grammaticaux [laS], les axiomes torques [126] vies axiomes mathématiques » dans lesquels il confond à tort les définitions [1^7]. Quand nous axralyserons ce qu'il appelle le goût intellectuel» nou» ferons voir que les axiomes du goût [1 aS] ne sont pour lui que le résultat de facultés intellectuelles qui figurent déjà autre part y et de sentiments excités par les ob}ets que saisisseiit ces facultés.

Nous admettons comme vérités nécessaires les premiers principes de morale [i 29}.

Quant aux principes métaphysiques [ i3o]y nou» sommes étonnés de retrouver, dans le premier, un jugement que Fauteur nous a déjà donné comme principes de vérité contingente. Il nous dit ici : m Les pensées dont nous avons la conscience ont un sujet que nous appelons esprit [i3o]* » Et de l'autre part il avait dit : (( Les pensées dont j'ai la conscience sont les pensées d'un être que] at^i^We mon esprit y ma personne f moi[iio]. » C'était alors une vérité contingente , comment s'est-elle transformée? Descartes, après avoir laissé échapper son enthymème : Cogito^ ergosum^se^t hâté de le retirer. Jl avait voulu dire que la notion de sa pensée et celle de son existence lui viennent en même temps (2). Il

(1) Essai sur Fentendemont hu- (2) Œuvres philosophiques de main, liv. i»% ch. II. Descartes, T. II, p. 67, 33 1.

n y a là qu'un seul et indivisible fait de conscience , où nous n'établissons de différence que par abstraction. La notion de notre existence , sous quelque forme qu'elle se manifeste , est rapportée à une cause suffît santé » quand on l'attribue à la conscience ; c'est donc un jugement contingent.

Dans l'exposé du premier principe métaphysique, l'auteur ajoute ces mots: m Les qualités sensibles qui 50nt l'objet de nos perceptions, ont un sujet que nous appelons corps [i3o]. d Mais le dédoublement de la matière en substance et qualité est une fiction à laquelle Descartes et Leibnitz ont opposé des hypothèses différentes. Le premier n'admet pour réalités que l'étendue et la pensée; le second, que des forces simples, n n'y a plus rien ici qu'on puisse diviser en dessus et dessous, en substance et quaUté. Nous ne savons de la matière que ceci : les objets que nous percevons par le ministère de nos sens existent réellement , et ils sont tels que nous les percevons. C'est précisément le cinquième principe de vérité contingente posé par Reid [i i3]; c'est la puce description du fait de perception. Nous ne pouvons reconnaître en tout cela aucune vérité nécessaire. Quant à l'énoncé ordinaire du principe de substance , il revient à ces termes : Tout dessus suppose un dessous ; je l'accorde, mais la question est de savoir s'il y a dans la matière un dessus et un dessous, Dès que vous posez un dessus ^ par cela même vous avez posé le dessous , et le prétendu axiome né^ c^^saire de la substance n'est plus qu'une proposition tautologique, ou la condition hypothétique du sujet affiscte l'attribut qui le répète.

Le second principe métaphysique de Reid est celuici : « Tout ce/qui commence d'exister est produit par

une cause [i3o]. » Il ne nous est pas donné , en e&t , de comprendre que Fêtre sorte du néant. De là deux maximes, Tune païenne : ce qui existe a toujours existé ; l'autre chrétienne : ce monde a commgicé, mais le Créateur lui préexiste. Le fond commun des deux maximes est celui-ci : il y a un être éternel. Le principe de Reid est donc mis sous une forme trop particulière , car c'est une question de savoir si quelque chose commence véritablement d'exister. Mais, répondra-t-on, les changements sont des commencements d^existence , au moins pour les phénomènes , et sous ce rapport il est permis de dire : Tout ce qui comnaence d'exister est produit par une cause. Sous .cette forme le principe signifie : Tout changement présuppose un être j^oi^c^ara^ changer par lui-même ou par autrui. Or, au dedans de nous y l'idée de pouvoir est donnée par la conscience; au dehors elle est supposée par l'induction. Ce qui dépasse l'expérience et l'induction dans le principe qui précède, est donc ceci : tout changement présuppose un être , c'est-à^lire : il y a un être qui n'a pas commencé, ou il y a un être éternel.

Quant au troisième princi|iA^ métaphysique de Reid «que l'intelligence et le dessein àscnsX effets prouvent un dessein et une intelligence dans la cause [i3o],» il rentre dansle second. La question qui divise le paganisme et le christianisme est précisément de savoir si le monde est un effet , c'est-à-dire s'il a commencé. S'il n a pas coqimencé, il a toujours été ce qu'il est, ou il a toujours eu le pouvoir de l'être. S*il a commencé, un autre pouvoir l'a précédé. De toutes façons , il y a un être éternel. C'est là le point d'accord de toutes les religions et la vraie connaissance nécessaire. Faire dériver la croyance à la^ création du monde, de l'idée que le monde est un

DES JUGEMElNTS NÉCESSAIRES. lOt

effet^ c'est tourner dans un cercle. Cette croyance nous vient de la nécessité où nous sommes d'admettre la toute-puissance de Dieu, et de ne la borner que par Tabsurde. Or, si c'était le lieu , je montrerais que la création à laquelle certains esprits répugnent n'est pas plus difficile à comprendre que la formation qu'ils accordent.

Que laisserons-nous donc subsister des connaissances nécessaires mentionnées par Thomas Reid , soit dans l'essai sur le jugement , soit ailleurs? i» la notion d'un espace pur; 2** celle d'un temps absolu; 3** celle d'un être infini; 4"* ïes conceptions géométriques; 5° les conceptions morales.

Ces connaissances sont-elles purement subjectives ou s'adressent-elles à quelque élément objectif? Protagoras et David Hume adoptent la première solution ; Platon se prononce pour la seconde , non-seulement à l'égard des notions que nous appelons nécessaires , mais même pour les simples notions générales de l'expérience, et il fait des types incréés de la grandeur et de la duité (i). Entre ces deux doctrines exclusives se placent celles de Descartes et de Reid, qui font un choix. Pour Descartes, la conception de l'espace ou de l'étendue ( il prend ces deux mots comme synonymes ) , et la conception de l'être infini , sont les seules auxquelles correspondent des réalités extérieures ,- les autres conceptions, même celle du temps, ne sont rien en dehors de notre esprit (2). Pour Reid « toutes les vérités nécessaires sont des vé- » rites abstraites, à l'exception d'une seule, celle de » l'existence de Dieu , qui est à la fois une vérité de

(1) Phédon, XIX, XLIX. Descartes, T. ^^ p. 25^ 253, et

(2) OEuyres Philosophiques^ de T. III, p. 368.

i03 DES JUGEMENTS NÉCESSAIRES.

» fait et une vérité nécessaire [i3i]. » ]i semble insinuer par là que ni la notion de temps , ni même celle d'espace, ne sont des vérités de fait, c'est-à-dire des vérités objectives* Ilaurait donc étendu la subjectivité plus loin encore que Descartes. Pour nous , tout eu admettant avec Descartes et Reid que la conception de l'idéal géométrique et la conception de l'idéal moral sont des nécessités subjectives, qui n'existent pas en dehors de la pensée humaine et de la pensée divine , nous reconnaissons une nécessité objective dans l'espace et le temps comme dans l'être infini.

Xin. DU RAISONNEMENT.

Dugald Stewart a trop bien montré que le raisonna ment est une opération complexe, dont les éléments se résolvent en jugements primitifs et en actes de mémoire (i), pour que j'insiste sur ce sujet. Quoique Reid ait admirablement décrit le înécanisme du raisonnement , nous n'en avons pas moins à regretter qu'il ait cru devoir l'attribuer à u?>e faculté spéciale de Fintelligence [i32-i35].

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