X. DE LA THÉORIE DU JUGEMENT
C'est surtout dans la théorie du jugement que ttùùs aurons à déplorer la marche incertaine de notre philosophe. C'est un voyageur qui se perd dans les ronces et les taillis, et qui ne s'élève jamais assez haut pour embrasser d'un coup d'œiî le pays tout entier.
On entend par jugement, soit l'acte de connaître une réalité ou seulement d'y croire, soit le fait île saisir un rapport entre deux ou plusieurs objets. Dans ce double sens , le jugement est un acte primitif de l'esprit. La perception, la mémoire, jugent et ne peuvent agir sans juger : il ne peut y avoir perception sans connaissance de la réalité perçue , ou sans jugement que cette realité existe; il ne petit v avoir mémoire sans connaissance de l'acte passé , ou sans jugement que cet aele a existe; en d'autres termes, le nom de jugement n'est qu'un titre commun qui convient aux actes de foutes les facultés intellectuelles primitives, par opposition aux actes ultérieurs de la conception, qui démembre les jugements primitifs, qui nous permet de penser au mode sans penser à l'être, OU a l'être sans penser au mode, qui transforme le concret en abstrait, et produit
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enfin ce que les logiciens appelaient la simple appréhension. Reid a mis au jour ces vérités clans quelques pages de ses essais [ 97, 99, 109, m, 1 13 ]. Comment a-t-il pu ailleurs regarder le jugement comme une faculté distincte de la perception et de la mémoire, ou au moins ne pas oser décider « st le jugement se joint invariablement aux opérations de ces facultés, ou s'il en fait partie intégrante [101]?» Ce ne serait même pas assez que de considérer le jugement comme partie intégralité de ces opérations; car il les constitue tout entières , c'est-à-dire que les actes de perception et de mémoire ne sont que des jugements de différentes espèces. La faute devient plus grave encore , lorsque le philosophe avance qu'il y a beaucoup de notions et aidées, dont la faculté de juger est la source unique; que les sens nous font connaître les objets sensibles, à une époque où le jugement n'existe pas encore; que ce qui distingue l'homme de l'enfant, ce ne sont pas les .sens, mais quelque autre faculté qui analyse et recompose; que ce n'est pas la conscience qui nous donne la notion exacte de nos opérations , mais la réflexion , laquelle suppose le concours de la mémoire et du jugement [ 100, 104, 106, 1^7]. » Voilà donc le jugement séparé ici de la perception , de la conscience et de la mémoire. Reid a pris pour une différence de nature ce qui n'est qu'une différence de degré.
Nous avons vu que notre auteur, tout en distinguant nominalement la faculté de conception et la faculté d'abstraction , leur attribue des effets identiques; il établit une troisième faculté sous le nom de jugement . et c'est pour lui faire exécuter les mêmes opérations qu'aux deux facultés précédentes :« La faculté déjuger, dit-il , analyse et recompose [ 10/f]; le jugement pro-
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duit les idées des figures géométriques [ 1 06] , » oubliant qu'il a déjà rapporté la première œuvre à l'abstraction [93], et la seconde à la conception [88].
Mais nous ne sommes pas au bout des erreurs que renferme cette théorie. Si le jugement n'est pas un nom commun donné à toutes les facultés qui nous font connaître ou croire, par opposition à la simple appréhension ou à la pure conception qui n'est ni une connaissance, ni une croyance; si la faculté de jugerest une faculté , comment l'auteur peut-il lui faire produire des actes aussi différents et aussi souvent séparés dans l'expérience que les jugements contingents et les jugements nécessaires?