CONSCIENCE
nos doutes , nos pensées de tout genre , en un mot , toutes les passions , toutes les actions , toutes les opérations de l'âme, au moment où elles se produisent (i).
14. La réflexion est la seule voie qui nous donne les notions de raisonnement, de prémisses , de conclusion , de syllogisme, d'enthymême, de sorite, de démonstration , de paralogisme et autres. semblables (2).
15. JNi l'organe de l'odorat, ni le milieu par lequel le corps affecte cet organe, ni aucun des mouvements qui peuvent être excités dans la membrane pituitaire ou dans les nerfs ou dans les esprits animaux, ne ressemble en aucune manière à la sensation d'odeur , et cette sensation considérée en elle-même ne nous aurait jamais conduit à songer aux nerfs , aux esprits animaux , et à l'émission des particules odorantes. Supposons un homme qui éprouve tout à coup une sensation d'odeur, en flairant une rose; il se sent affecté d'une manière nouvelle, mais il ignore à quelle occasion, et par quelle cause. Ainsi ému, il ressemble à une personne qui éprouve une peine ou un plaisir dont elle n'a jamais eu l'idée, et qui sait seulement qu elle ne s'est pas donné à elle-même cette sensation désagréable ou flatteuse : elle n'en peut conclure autre chose sinon que cet état a une cause et que cette cause lui est inconnue. On ne peut pas plus attribuer une place a la sensation d'odeur qu'à la joie ou à la tristesse, ni supposer qw cette sensation continue d'exister lorsqu'elle cesse d'être sentie; elle n'est donc pour nous qu'une affec-
tion simple et spéciale de notre esprit , que nous ne pouvons expliquer ni rapporter à sa cause. Il nous paraît impossible en effet que cette affection existe dans un corps : c'est une sensation , et une sensation ne peut exister que dans un sujet sentant (i).
16. Je puis penser à l'odeur de rose sans la sentir actuellement , et il est très-possible que lorsque je pense à cette odeur il n'y ait ni rose ni odeur de rose, à dix lieues à la ronde. Mais lorsque j'éprouve la sensation, je suis nécessairement déterminé à croire que cette sensation existe. C'est un fait commun à toutes les sensations , que comme elles ne peuvent exister sans être perçues , de même elles ne peuvent, être perçues sans exister..,. Une sensation telle que l'odeur , par exemple, peut se présenter a l'esprit sous trois formes différentes : on peut l'éprouver; on peut se la rappeler ou s'en souvenir; on peut l'imaginer ou en avoir la conception. Dans le premier cas elle est nécessairement accompagnée dans notre esprit de la persuasion de son existence actuelle , dans le second, de la persuasion de son existence passée, dans le troisième, elle n'est accompagnée d'aucune croyance relative à son existence : elle est précisément ce que les logiciens appellent une simple appréhension (2).
1 7. Je sens qu'il y a une différence spécifique entre la sensation et la mémoire , et une autre entre ces deux opérations et l'imagination. Je trouve encore que la sensation atteste î existence actuelle de ï odeur (3).
\ 8. Nous avons considéré l'odeur comme une sensation ou une impression éprouvée par l'esprit, et c'est
(î) T. II, p. 4i-a, et p. 3i7. (3) T. II, p 46.
(2) T. II, p. 43.4.
en ce sens qu'elle ne peut exister sans un esprit ou un sujet sentant. Mais il est évident que les hommes donnent beaucoup plus souvent le nom d'odeur à quelque chose d'extérieur, qu'ils regardent comme une qualité des corps. J'incline à croire qu'il y a réellement quelque chose dans le lys et dans la rose qui est appelé odeur par le vulgaire, et qui continue d'exister alors même qu'il n'y a pas d'organe pour le respirer, ni d'esprit pour le sentir (i).
1 9. L'odeur de rose n est pour nous qu'une certaine affection de notre esprit, et comme cette affection n'est point constante, qu'elle s'en va et qu'elle revient, nous sentons le besoin de savoir quand et dans quelle circonstance nous pouvons l'attendre. Nous sommes donc mal à notre aise tant que nous n'avons pas découvert quelque chose qui, par sa présence, nous donne cette affection et nous l'enlève , en se retirant. Quand nous avons trouvé ce quelque chose, nous l'appelons la cause de cette affection (2).
20. Lorsqu'un homme sent la même eau , chaude d'une main et froide de l'autre, il distingue la sensation qu'il éprouve d'avec la chaleur du corps , et, quoiqu'il sache que les deux sensations sont contraires, il n'imagine pas que le corps puisse avoir en même temps des qualités contraires; de même lorsqu'un homme, après une longue maladie, revient en santé et qu'il trouve aux mêmes aliments un goût différent de celui qu il leur trouvait, lorsqu'il était malade, malgré* cette différence, il ne laisse pas de reconnaître que la qualité, appelée s:ivciii' dafèS le corps, est la même qu'auparavant , quoi-
I II , '■'-: ' T II, p l";
SENSATION. I i
que les sensations qu'il en a reçues soient peut-être opposées (i).
21. Nos sensations ont différents degrés d'intensité; quelques-unes sont si fortes et si vives qu'elles nous donnent ou beaucoup de plaisir ou beaucoup de douleur. Dans ce cas on ne porte son attention que sur la sensation ; le nom qu'on lui donne ne désigne qu'elle, et lorsqu'on le prononce on reconnaît immédiatement que la chose signifiée par ce nom est dans l'esprit seulement et non dans un corps. Telles sont les différentes douleurs, les maladies, les sensations qui accompagnent la faim et les autres appétits. Mais lorsque la sensation n'est pas assez intéressante pour saisir et occuper la pensée, les lois de notre nature nous induisent à la considérer comme le signe d'une chose extérieure avec laquelle elle est associée par une relation constante (2). '
22. La dureté et la mollesse sont des qualités du corps ; la sensation qui nous la révèle diffère de cette qualité; on peut le remarquer lorsqu'on presse la main contre une table : quelquefois cette sensation est si violente qu'elle cause une vive douleur , comme quand un homme s'est heurté violemment la tête contre une colonne (3).
23. La cohésion des parties d'un corps n'est pas plus semblable à la sensation qui me les révèle, que la vibration d'un corps sonore ne ressemble au son que j'entends, et une sensation d'odeur, de saveur ou de son aurait pu nous révéler la. dureté tout aussi bien que la sensation chargée de cet emploi par la nature (4).
ri) T. II. p. 52-3. (3) T. II, P. 98-9.
fa) T. II, p. 74 , 3ao, 34*1 et saiv. (4) T. II . p. 101.
24. La sensation ne peut donner l'idée . ni de l'étendue , ni de la figure , ni de l'espace , ni du mouvement (i).
25. Aucune de nos sensations ne ressemble à aucune des qualités du corps. Elles sont seulement les signes des qualités réelles qui existent dans les corps(2).
26. Les sensations du toucher , de la vue , de l'ouïe, sont toutes dans l'esprit , et ne peuvent avoir d'existence qu'au moment même où elles sont perçues (3).
27. Pourquoi percevons-nous les objets visibles dans la direction des lignes droites , perpendiculaires à la partie de la rétine sur laquelle tombent les rayons, tandis que nous ne percevons poiut les objets de l'ouïe dans la direction des lignes perpendiculaires à la membrane du tympan , sur laquelle agissent les vibrations de l'air ? C'est en vertu des lois de notre nature (4).
28. Comment connaissons-nous que certaines parties de notre corps sont le siège de certaines douleurs ? Ce n'est ni par expérience, ni par raisonnement , mais par la constitution de notre être. La sensation de la douleur est incontestablement dans l'esprit , et on ne peut pas dire qu'elle ait, de sa nature, aucune relation avec la partie affectée (5).
29. La douleur est une sensation désagréable ; quand elle n'est pas sentie elle n'existe pas. Ce que nous avons dit de la douleur s'applique à toutes les sensations : quelques-unes sont désagréables, d'autres agréables à différents degrés; mais beaucoup sont m-
0 T. II, P. mG-ii9. î> T. H, r Ji;
(i) T. II, p. 164-171 I II, p. J37.
\) T. II, P v.u6
différentes , et nous les remarquons si peu qu'elles ne sont nommées dans aucune langue(i).
30. Si je passe légèrement les mains sur une table, je sens qu'elle est polie, qu'elle est dure, qu'elle est froide; ce sont des qualités de la table que je perçois parle toucher, mais je les perçois à la suite d'une sensation qui les indique. Comme cette sensation n'est pas douloureuse, je n'y fais pas attention; elle désigne à ma pensée la chose qu'elle signifie, puis je l'oublie , et elle est pour moi comme si elle n'avait pas été ; mais en répétant 1 expérience et en détournant mon attention des qualités dont elle est le signe , je puis la remarquer, et alors elle me semble aussi distincte de la dureté , du poli , de la température, que dans le cas où elle est douloureuse....- Les sensations indifférentes sont les plus nombreuses (2).
31. La sensation est l'acte ou, si l'on veut, le sentiment d'un être sensible ; la figure , la divisibilité, la solidité , ne sont ni des actes ni des sentiments. La sensation a pour sujet nécessaire un être sentant; car une sensation non sentie serait une absurdité. La figure et la divisibilité supposent un sujet figuré et divisible , mais non pas un sujet sentant (3).
32. Dans la perception des qualités primaires , la sensation conduit immédiatement la pensée à la qualité dont elle est le signe, et à l'instant nous l'oublions; aussi est-elle à peu près pour nous comme si elle n'était pas sentie. C'est le cas de toutes les sensations qui accompagnent les perceptions des qualités primaires; nous ne les remarquons que lorsqu'elles sont assez pé-
(1) T. III, p. /p-3. (3) T. III, p. j-6.
(a) T. III , p. 265-268.
l4 SENSATION.
nibles ou assez agréables pour attirer notre attention. Si nous touchons doucement au corps, il nous est trèsdifficile d'imaginer que nous ayons tenu" autre chose qu'un corps dur, tant nous avons de peine à remarquer les sensations qui appartiennent aux qualités primaires, quand elles ne sont ni agréables ni pénibles. Dans ce cas l'intelligence passe rapidement à l'objet , et la sensation réduite à k fonction de signe, s'évanouit aussitôt qu'elle a rempli le ministère que la nature lui avait assigné (i).
33. Nous disons que nous sentons le mal de tête, et non pas que nous le percevons ; que nous percevons la couleur et non pas que nous la sentons. Dans les deux cas, il y a sensation et perception ; mais dans le premier cas , c'est la sensation qui fixe notre attention, parce qu'elle est douloureuse; dans le second, c'est la
perception, parce que la sensation est indifférente
Quoique tous les philosophes conviennent que dans la vue dune couleur il y a sensation , il n'est pas facile de le persuader au vulgaire, lorsque la couleur n'est pas trop forte, la lumière pas trop vive, et l'œil bien portant (2).