DES INSTINCTS
et certains phénomènes affectifs, comme la crainte naturelle des ténèbres [1 81] , même certains faits intellectuels, comme la croyance à la stabilité de la nature [ 1 86] . Sans doute cette appréhension et cette croyance sont à priori et involontaires , et sous ce rapport elles justifient le titre d'instinct ; mais cette dénomination devrait comprendre alors tous les faits à priori et involontaires de l'organisation humaine par opposition aux faits à posteriori : il faudrait distinguer les instincts intellectuels , les instincts affectifs , et les instincts actifs ou de mouvement ; faire , sous ce point de vue , une subdivision des trois grandes classes des faits psychologiques en dehors de la volonté, et ne pas donner à l'instinct le nom de principe mécanique.
Les principes animaux ne nous arrêteront pas longtemps; nous ferons seulement remarquer que la division de ces principes en appétits, désirs et affections [190], a le tort de prendre en un sens particulier des mots auxquels la langue vulgaire accorde une acception plus générale , et que , d'après les règles d'une saine logique , il vaut mieux innover uivmot que le sens d'un mot reçu. Nous ajouterons que le désir de la connaissance [208] ne nous est probablement pas commun avec les animaux; que la reconnaissance [219] n'est pas une affection simple ; que la pitié [222] est un mode de toutes les affections du cœur ; que Y esprit public [227] se résout 'en amour de soi, ou en amour de nos semblables; que la confiance en soi-même [241], qui est une affection spéciale, est reléguée à tort, comme en dehors du tableau des principes affectifs , et que la
timidité [242] paraît résulter de l'absence du sentiment qui précède , et d'une trop grande disposition à croire en îa supériorité d'autrui , disposition que Reid a signalée sous le nom de principe de crédulité (1).
11 ne nous reste plus qu à nous prononcer sur les principes rationnels. Nous admettons que l'homme est plus occupé , que les animaux , du soin de l'intérêt bien entendu [244] 5 mais nous ne voyons ici qu'une différence de degré , et non une différence de nature. L'art de l'intérêt bien entendu consiste à négliger les minces plaisirs qui pourraient nous détourner de notre route, et à nous réserver pour un plaisir plus éloigné , mais plus solide et plus durable. Les animaux font tous les jours ce calcul , quoique d'une manière un peu moins étendue que les hommes. Le chien d'arrêt qui , au lieu d'obéir à son instinct , reste devant le gibier , le pas suspendu , la tête en arrière , suit son intérêt bien entendu. Reid nous parle lui-même d'un singe qui , après avoir été enivré, s'était fait une brûlure, et refusa désormais de boire autre chose que de l'eau [248]. Nous devons à un ingénieux observateur des animaux cette charmante peinture : « Un loup qui chasse sait par expé- » rience que le vent apporte à son odorat les émana- » tions du corps des animaux qu'il recherche; il va » donc toujours le nez au vent; il apprend de plus à )» juger, par le sentiment du même organe, si la bête » est éloignée ou prochaine; si elle est éloignée ou » fuyante D'après cette connaissante, il règle sa màr- » che; il va à pas de loup pour la surprendre , <>u re-
1 Voyez plat luutl p igc •> •■
DES PRINCIPES RATIONNELS. I I l
» double de vitesse pour l'atteindre. Il rencontre sur » sa route des mulots , des grenouilles et d'autres petits » animaux dont il s'est mille lois nourri ; mais , quoi- » que déjà pressé par la faim , il néglige cette nourri- » ture présente et facile , parce qu'il sait qu'il trouvera >* dans la chair d'un cerf ou d'un daim un repas plus » ample et plus exquis (i). » Le soin de l'intérêt bien • iitendu n'est pas autre chose chez l'homme. Nous nous posons pour but un avantage supérieur à tous ceux que nous trouvons sur notre route, et nous méprisons en passant les proies faciles et petites , pour nous assurer à la lin un butin plus ample ou mieux choisi.
De plus , ce soin de l'intérêt n'est pas le résultat dune faculté spéciale. Il se forme de la comparaison de nos plaisirs, c'est-à-dire de la conscience, de la mémoire et d'un peu de résolution pour nous réserver au plus grand ou au plus durable de ces plaisirs. Ce n'est donc pas un principe spécial de notre organisation.
Quant au principe rationnel ou au sens du devoir, je ne connais pas de plus savante ni de plus claire exposition que celle de notre auteur sur ce sujet, mais Reid convient lui-même que cette faculté est intellectuelle ; elle devait donc figurer parmi les facultés de l'intelligence. Le besoin de la placer ou de la reproduire ailleurs devait avertir ce philosophe qu'il s'était arrêté à un mauvais système de division.