‹ Critique de la raison pratiqueChapitre 21 sur 67 · XVIII AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

XVIII AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

Malebranche et Réranflech ont exposé une philosophie qui repose sur une hypothèse, mais qui est religieuse et sublime (85), le kantisme, qui a donné au naatérialisme le coup de grâce, sauve la morale et la religion des atteintes du raisonnement et de la spéculation, enseigne à l'égard de Dieu la doctrine de Saint-Paul (406), semble avoir été suscité par la Providence pour faire renaître universellement une religion positive (168). Ses adversaires sont des envieux et des Zoïles, des beaux esprits, des beaux diseurs, des aboyeurs; il aura contre lui la frivolité française que caractérisent le persiflage, la légèreté et la dissipation, le bel esprit qui attire les sciences vers le superficiel, une secte niaise qui au nom du bon goût prononce sur tout en ignorant tout.

Dédier un semblable ouvrage à l'Institut, qui comptait parmi ses membres ou ses lauréats, Grégoire, Sieyès, François de Neufchâteau, qui avaient déjà essayé de faire connaître la philosophie de Rant, Keinhard venu en France vers 1786, Degérando et Prévost qui avaient déjà rendu une justice éclatante à Rant dans leurs ouvrages manuscrits ou imprimés, Volney, Garât, Cabanis, Lakanal, Daunou, Rœderer, D. de Tracy, Laromiguière, Thurot, qui se rattachaient à Condillac pour la méthode tout au moins, qui tentaient alors, non sans succès, de donner un vigoureux élan aux recherches philosophiques et qui, loin d'être les alliés des jacobins, avaient pour la plupart été leurs adversaires ou leurs victimes, cela pouvait paraître singulier, mais étnit fort peu propre à faire étudier et accepter une doctrine précédée d'un préambule si injurieux pour les Français qui ii'avaient pas émigré et étaient demeurés Sdèles à la philosophie du xviii* siècle. Aussi la Décade philosophique, où écrivaient Ginguené, Rœderer, Fauriel, Gabanis, J.-B. Say, etc., parlant du principe du beau dans les arts, citait un extrait du livre de Villers et raillait tout à la fois l'interprète et le philosophe : « Le grand philosophe de la Germanie va nous apprendre, disait l'auteur, ce que personne avant lui n'avait imaginé, que le principe de l'imitation de la nature dans les beaux-arts est mesquin et insuffisant. Nous nous empressons de recueillir, avec respect et reconnaissance, les sublimes

LA PHILOSOPHIE DE KANT EN FRANCE DE 1773 A 1814 XiX

maxiraes de ce dernier, si célèbre dans les universités d'outre- Rhin, et qui doit un jour, avec plus de succès encore que Mercier, détrôner Locke et Gondillac »'.

Vingt jours plus tard, la Décade, par la plume de Ginguené, semble-t-il, revenait sur l'ouvrage de Villers : tout en raillant finement et sans pitié l'interprète, elle faisait l'éloge de Kant et s'engageait à discuter posément avec Villers, s'il voulait prendre la peine de motiver son analyse de l'intelligence humaine :

« Citoyens, disait l'auteur, il vient de paraître un livre « extrêmement divertissant, écrit dans le vrai style maca- <t ronique, et dont il est impossible de méconnaître le mé- « rite, pour peu qu'on ait de tact et de "bonne humeur. Ce- « pendant l'auteur montre partout, pour les lecteurs français, « une tendre sollicitude qui va jusqu'à la commisération : il « avertit (p. 254) que c'est par pitié pour eux qu'il n'a donné « que 430 pages grand in-8" à son opuscule, car, dit-il, je « devais éviter, dans un premier essai, d'être trop volumi- « neux et ménager la grande majorité des lecteurs français « qui se rebutent facilement quand on veut les contraindre à <i méditer et à réfléchir trop longuement. Réfléchir longtemps « de suite, est en efifet une fatigue; mais réfléchir longue- « ment, c'est, je présume, réfléchir comme l'auteur, et cela c< ne doit pas causer une grande dépense de forces intellec- (t tuelles; au reste, je peux me tromper, en fait de physiolo- « gie, tout dépend de l'individu.

« ... J'ai trouvé un moyen très efficace de seconder la bience veillance du jeune auteur pour ses pauvres lecteurs... Je les « avertis que l'ouvrage commence à la page 251 et finit à la « page 262... Les 250 pages qui précèdent sont ce que l'In- « timé appelle le beau dans son plaidoyer, ce qui ne fait rien <i au sujet... ces douze pages renferment la décomposition de « notre intelligence, telle qu'on nous prescrit de la croire et « il faut la bien entendre pour aller plus loin, or je ne pense (t pas qu'il y ait un seul être cognitif, quelque pur qu'on le « fasse, qui y comprenne rien, quelque simple qu'on le sup-

• 3U fructidor an IX. — Voyez p. XXII.

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