‹ Critique de la raison pratiqueChapitre 29 sur 67 · LA PHILOSOPHIE DE KANT EN FRANCE DE 1773 A 1814 XXVH · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE KANT EN FRANCE DE 1773 A 1814 XXVH

académicien, scotiste, thomiste ou cartésien, au lieu de se borner, comme les Français, à n'avoir aucun chef de secte, à observer des faits, à recueillir des vérités sans se presser de bâtir les systèmes. Il fait remarquer encore, en ce qui concerne l'étude de l'esprit humain, que les Allemands ne sont pas suffisamment instruits des nombreuses observations faites récemment en France pour développer toutes les circonstances de nos opérations intellectuelles et les effets des agents qui agissent sur elles et sur lesquels elles réagissent, de ne prendre en considération ni nos organes, ni les signes du langage ni les méthodes de calcul ; ils ne connaissent même pasCondillac; ils n'étudient guère que le Traité des sensations qui forme plutôt un recueil de conjectures quunedescriplioa, ils ignorent la Grammaire^ VArt de penser ^ de raisonner, la Langue des calculs et le Traité des systèmes, chef-d'œuvre qui réfute à l'avance tout ce qui est fondé sur des idées abstraites et générales et sur des hypothèses à priori. Remarquons enfin que D. de Tracy parle de Kant lui-même avec beaucoup d'estime : c'est un homme dont il respecte les lumières, un philosophe très distingué, célèbre par un grand nombre d'ouvrages justement estimés dans beaucoup de genres, recommandable par un grand zèle pour le progrès des lumières et pour la propagation des idées saines et libérules, qui doit avoir de grandes qualités pour avoir acquis en Allemagne une considération aussi grande et des disciples aussi habiles et aussi éclairés •.

En 1802, un Suisse, W.-R. Boddmer, publiait en 160 pages un ouvrage intitulé, le Vulgaire et les métaphysiciens ou doutes et tues critiques sur l école empirique, par lequel, en ébranlant la métaphysique régnante, il voulait engager les Français à examiner la philosophie transcendante, étonnante par la hardiesse de ses principes, la profondeur de sa marche, la fécondité de ses résultats. Sans affirmer que la vérité fût tout entière dans les ouvrages de Kant, il trouvait du moins qu'ils auront fait faire des pas immenses dans la science de

* Ce mémoire inséré dans le 4* volume des Mémoires de l'InslUui ntUionai, qui fut publié en vendémiaire an XI, comprend plus de 60 pages (544 à 606) in-4*.

XXVra AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

l'homme. Mais les commentaires et les extraits que l'on a publiés en France sur la philosophie de Kant lui semblent absolument insuffisants pour la taire connaître, c'est la Critique de la raison pure elle-même, ce sont tous les autres ouvrages de ce beau génie qu'il faut étudier et approfondir dans leur langue propre, pour pouvoir bien connaître son système. Locke n'a, selon lui, mis dans son exposition des facultés et des opérations intellectuelles, ni précision, ni ordre, ni méthode, ses principes sont vagues, incohérents et confus. Condillac est vivement critiqué. Bonnet, cet immortel génie, a donné une théorie absolument insuffisante pour expliquer le jugement, le raisonnement et la formation des notions. Degérando, dont le grand et bel ouvrage sur les Signes est dans les mains de tout le monde, a traité toutes les parties de la métaphysique, soit dans ses principes, soit dans ses applications avecautant de profondeur que de génie, il a soulevé un des coins du voile qui couvrait aux empiristes purs les lois subjectives de la cognition, voile que paraît avoir arraché entièrement la philosophie transcendantale. Toutefois, contrairement aux disciples de Kant qui exigent déjà une foi implicite en leur chef, il veut qu'avant d'adopter en France les opinions de la nouvelle doctrine, on les soumette à la critique la plus rigoureuse et la plus approfondie.

Dans son grand ouvrage, publié en l'an XIII sur l'Histoire comparée des systèmes de philosophie, Degérando donnait aux doctrines de Kant et de ses disciples une part telle qu'il s'exposait, disait-il, à être accusé d'avoir détruit à leur profit l'harmonie de son œuvre; il vantait l'Allemagne, cette nation si riche en matériaux de tous genres, Kant, une des têtes les plus fortes et les plus inventives que l'Allemagne ait produites, cherchait à justifier la France du reproche que lui adressaient les Allemands d'ignorer le kantisme, rappelait que plusieurs de nos hommes les plus distingués avaient lu les ouvrages des kantiens ou dans les originaux ou dans des traductions latines, avaient eu des conférences suivies sur la philosophie critique avec quelques-uns de ses plus éclairés sectateurs. Il rappelait qu'il avait essayé delà faire connaître dans son premier ouvrage couronné par l'Institut, qu'il avait

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