EXTERNES
La volonté de Dieu
(d'après Crusius
et
d'autres théologiens moralistes).
Les principes placés du côté gauche sont tous empiriques et sont évidemment incapables de fournir le principe universel de la moralité. Ceux du côté droit sont fondés sur la raison, (car la perfection, comme qualité des choses, et la plus haute perfection, représentée comme substance, c'est-à-dire Dieu, ne peuvent être pensées l'une et l'autre. que par des concepts rationnels).- Mais le premier concept, à savoir celui de la perfection^ peut être pris dans un sens théorique et alors il ne signifie que l'intégrité {VoUstàndigkeit) de chaque chose en son genre (trancendantale), ou d'une chose simplement comme chose en général (métaphysique), ce dont il ne peut être ici question. Le concept de la perfection, pris dans un sens pratique, indique l'état d'une chose qui convient ou qui suffît {die Tauglichkeit oder Zulànglichkeit) à toutes sortes de fins. Cette perfection, comme qualité de l'homme, partant comme interne, n'est rien autre chose que le talent, et ce qui le fortifie ou le complète, Vhahileté. La suprême perfection en substance, c'est-à-dire Dieu, parlant là perfection externe (considérée au point de vue pratique), est la propriété qu'a cet être de suffire (Zulànglichkeit dièses WesensJ à toutes les fins en général. Or des fins doivent être d'abord données, relativement auxquelles le concept de \a.perfeclion (d'une perfection interne en nous-mêmes, ou d'une perfection externe en Dieu) peut seul être le principe déterminant de la volonté. Mais une fin est un ■ objet qui doit précéder la détermination de la volonté par une règle pratique et contenir le fondement (Gn^cQ de la possibilité d'une telle détermination, parlant aussi
la matière de la volonté, prise comme principe déter minant de la volonté ; elle est donc toujours empiri que, par conséquent peut bien servir pour le principe épicurien d'une théorie du bonheur, mais jamais pour le principe pur rationnel de la doctrine des mœurs {Sittenlehre) et du devoir (c'est ainsi que les talents et leur perfectionnement, parce qu'ils contribuent aux avantages de la vie, ou la volonté de Dieu, si l'accord avec elle, sans aucun principe pratique qui en précède l'idée et qui en soit indépendant, est pris pour objet de la volonté, ne peuvent que par le bonheur que nous en attendons, devenir des causes déterminantes de notre volonté). De tout cela il résulte d'abord que tous les principes ici posés sont matériels, ensuite qu'ils comprennent tous les principes matériels possibles, ei enfin cette conclusion, que les principes matériels étant tout à fait incapables de fournir la loi suprême des mœurs (obersten Siitengesetz), le principe pratique formel de la raison pure, d'après lequel la simple forme d'une législation universelle possible par nos maximes, doit former le principe suprême et immédiat de détermination de la volonté, est le seul principe possible qui soit capable de fournir des impératifs catégoriques, c'est-àdire des lois pratiques (qui fassent des actions un devoir), et en général de servir de principe de la moralité aussi bien dans le jugement {Beurtheilung) que dans 1 application à la volonté humaine, en vue de la déterminer.
Getle analytique montre que la raison pure peut être pratique, c'est-à-dire, déterminer la volonté par elle-même, indépendamment de tout élément empirique, — et elle l'établit à. vrai dire par un fait [Factum), dans lequel la raison pure se manifeste {sich heweist) comme réellement pratique en nous, à savoir par l'autonomie dans le principe fondamental de la moralité, au moyen duquel elle détermine la volonté à l'action. — Elle montre en même temps que ce fait est inséparablement lié à la conscience de la liberté de la volonté; bien plus, qu'il ne fait qu'un avec elle ; par là, la volonté d'un être raisonnable, qui, en tant qu'appartenant au monde sensible, se reconnaît, comme les autres causes efficientes, soumis nécessairement aux lois de la causalité, a cependant aussi en pratique, d'un autre côté, c'est-à-dire en tant qu'être en soi, conscience de son existence comme pouvant être déterminée dans un ordre intelligible des choses, non, à vrai dire, par une intuition particulière d'elle-même, mais en vertu de certaines lois dynamiques qui peuvent en déterminer la causalité dans le monde sensible ; car il a été suffisamment démontré ailleurs que la liberté, si elle nous est attribuée, nous transporte dans un ordre intelligible des choses.
Si maintenant nous comparons à cette analytique {damit) la partie analytique de la Critique de la raison
pure spéculative, un merveilleux contraste nous apparaît entre l'une et l'autre. Une pure intuition sensible (espace et temps), et non des principes, était dans celle-ci la première donnée [Datiim), qui rendait possible la connaissance h 'priori, et possible seulement pour des objets des sens. — Des principes synthétiques, tirés de simples concepts sans intuition, étaient impossibles, ou plutôt ne pouvaient exister que par rapport à l'intuition, qui était sensible et, partant, que par rapport aux objets de l'expérience possible, puisque les concepts de l'entendement, liés à cette intuition, rendent seuls possible cette connaissance, que nous appelons expérience. — Au-delà des objets de l'expérience, par conséquent en ce qui concerne les choses comme noumènes, toute connaissance positive [ailes Positive einer Erkenntniss) était refusée à bon droit à la raison spéculative. — Mais celle-ci faisait assez cependant [leistete soviel) pour placer en lieu de sûreté (m Sicherheit setzte) le concept des noumènes, c'est-à-dire la possibilité, voire la nécessité d'en concevoir [denken)^ et, par exemple, pour montrer, contre toutes les objections, quesupposer la liberté, considérée négativement, est chose parfaitement compatible avec les principes et les limitations de la raison pure théorique. Elle ne nous donnait toutefois sur ces objets rien de déterminé et qui pût étendre notre connaissance, puisqu'elle coupait plutôt toute vue [Aussicht) sur ce domaine.
Au contraire, la loi morale, bien qu'elle ne nous en donne aucune vue, nous fournit cependant un fait absolument inexplicable par loules les données du monde
sensible, et par tout le domaine de notre usage théorique de la raison, qui annonce (Anxeige giebt) un monde de l'entendement pur, qui le détermine même positivement et nous en fait connaître quelque chose, à savoir, une loi.
Cette loi doit donner au monde sensible, en tant que nature sensible (en ce qui concerne les êtres raisonnables), la forme d'un monde del'entendement, c'est-àdire d'une nature SMy;msewsi&/e, sans cependant faire iori {Abbriich %u thun) à son mécanisme. Or la nature, dans le sens le plus général, est l'existence des choses sous des lois. La nature sensible d'êtres raisonnables en général, est l'existence de ces êtres sous des lois empiriquement conditionnées, ce qui, pour la raison, est une hétéronomie. La nature supra-sensible de ces mêmes êtres est au contraire leur existence d'après des lois indépendantes de toute condition empirique, qui appartiennent par conséquent à Vautonomie de la raison pure. Et comme les lois d'après lesquelles l'existence [Dasein) des choses dépend de la connaissance, sont des lois pratiques, la nature supra-sensible, en tant que nous pouvons nous en faire un concept, n'est qu'une nature sous l'autonomie de la raison pure pratique. Mais la loi de cette autonomie est la loi morale, qui est ainsi la loi fondamentale d'une nature supra-sensible et d'un monde de l'entendement pur [reinen Verstandeswelt)y dont la copie (Gegenbild) doit exister dans le monde sensible, mais sans préjudice cependant des lois de ce monde. On pourrait appeler archétype {natura archetypa) le premier monde, celui que nous con-
naissons simplement dans la raison; et l'autre ectype [natiira ectypa), parce qu'il contient l'effet possible de l'idée du premier, comme principe déterminant de la volonté. Car en fait, la loi morale nous transporte, d'une manière idéale, dans une nature où la raison pure, si elle était accompagnée (begleitet) d'un pouvoir physique proportionné à elle-même, produirait le souverain bien, et elle nous détermine à donner à nos volontés la forme du monde sensible, comme un tout composé d'êtres raisonnables*.
Que cette idée serve réellement de modèle aux déterminations de notre volonté, c'est ce que confirme l'observation la plus ordinaire de soi-même.
Si la maxime, que j'ai l'intention de suivre, en portant un témoignage, est examinée par la raison pratique, je considère toujours ce qu'elle serait, si elle avait la valeur d'une loi universelle de la nature. Manifestement chacun serait, de cette manière, contraint de dire la vérité. Car on ne peut accorder, avec l'universalité d'une loi de la nature, des dispositions qui seraient données comme des preuves, et cependant comme intentionnellement {vorsetzlich) fausses. De même, la maxime que j'adopte en vue de la libre disposition de ma vie, est déterminée, aussitôt que je me demande comment elle devrait être pour qu'une nature, dont elle serait la loi, pût subsister. Il est clair que personne ne pourrait, dans une telle nature, mettre arbitrairement
' Barni traduit : à donner au monde sensible la fonhe d'un ensemble d'êtres raisonnables. On ne peut accepter cette traduction du texte: die Porm der Sinnenwdt, als einem Ganzen verniinftiger Wesen. Abbot, qui traduit comme Barni, dit que le texte original doit être corrompu. (F. P.)
fin à sa vie, car un tel arrangement ne serait pas un ordre de choses durable. Et de même dans tous les autres cas. Mais dans la nature réelle, en tant qu'elle est un objet de l'expérience, la volonté libre {freie Wille)\ n'est pas déterminée d'elle-même à des maximes qui pourraient fonder par elles-mêmes une nature réglée par des lois universelles ou qui s'adapteraient d'elles-mêmes avec une nature organisée d'après de telles lois. Ce sont plutôt des penchants particuliers, qui forment bien un tout naturel (Naturganzes), d'après des lois pathologiques (physiques), mais non une nature qui ne serait possible que par notre volonté agissant d'après des lois pures pratiques. Toutefois nous avons conscience, par la raison, d'une loi à laquelle toutes nos maximes sont soumises, comme si un ordre naturel devait être enfanté par notre volonté. Donc cette loi doit être l'idée d'une nature qui n'est pas donnée empiriquement, mais qui pourtant est possible par la liberté, d'une nature supra-sensible, à laquelle nous donnons, au moins à un point de vue pratique, de la réalité objective, parce que nous la considérons comme objet de notre volonté, en tant qu'êtres raisonnables {alsreinervernûnfliger Wesen).
Ainsi la différence entre les lois d'une nature à laquelle la volonté est soumise et celles d'une nature soumise à une volonté (eu égard au rapport de cette volonté à ses actions libres), consiste en ce que, dans la première, les objets doivent être causes des représen-
' Barni dit le libre arbitre. Rien ne justifie ici cette expression que n'emploient ni Born fvoluntas libéra) ni Abbot {free will). (F. P.)
lilmiuiiiiii Mnlili
tique, D'exigé pas qu'on explique comment les objets de la faculté de désirer sont possibles, car c'est là une question qui reste posée à la critique de la raison spéculative, comme relative à la connaissance théorique de la nature, mais seulement comment la raison peut déterminer la maxime de la volonté, si c'est seulement par le moyen de représentations empiriques, comme principes de détermination, ou si la raison pure est également pratique et forme une loi d'un ordre naturel possible, qui ne peut absolument être connu empiriquement. La possibilité d'une nature supra-sensible, dont le concept puisse aussi être le fondement de la réalisation de cette nature par notre volonté libre, n'a besoin d'aucune intuition à priori (d'un monde intelligible), qui, dans ce cas, devrait être, en tant que supra-sensible, impossible pour nous. Car ilne's'agitque du principe déterminant du vouloir (VTo/len) dans les maximes de ce dernier, il ne s'agit que de savoir s'il est empirique ou si c'est un concept delà raison pure (de la conformité à la loi = Gesetzmàssigkeit ' de la raison pure en général), et comment il peut être un tel concept. Que la causalité de la volonté suffise ou non pour la réalité* de l'objet, c'est ce qui reste à décider aux principes théoriques de la raison, parce que c'est une recherche de la possibilité des objets du vouloir, dont l'intuition ne constitue par conséquent pas
♦ Voyez la note de la page 4, pour la traduction de ce mot. (F. P.)
2 Born traduit cette expression, zur Wirklichkeit der Objecte zulange,
par existentiam rerum objeclarum attingat; Harni et Abbot, comme s'il
y avait Ausfuhrung ou Verwiklinhung, par suffit ou non à la réalisation
de ces objets et suffices for the realizalion of the abjects or not. (F. P.)
DES PRINCIPES DE LA RAISON PURE PRATiQUE 77
un moment [kein Moment) dans le problème pratique. Il s'agit, non du résultat, mais seulement de la détermination de la volonté et du principe déterminant de sa maxime, comme volonté libre. Car, si pour la raison pure, la volonté est seulement conforme à une loi (gesetzmàssigj, il en sera ce qu'il pourra de son pouvoir dans l'exécution, il en résultera réellement ou non une nature telle que celle qui est possible d'après ces maximes de la législation, la Critique ne s'en inquiète pas, puisqu'elle cherche seulement si une raison pure peut être pratique, c'est-à-dire déterminer immédiatement la volonté, et comment elle peut l'être.
Dans cette besogne la critique peut, par conséquent sans encourir de blâme, et elle doit commencer par les lois pratiques pures et leur réalité. Mais au lieu de l'intuition, elle leur donne pour fondement, le concept de leur existence dans le monde intelligible, c'est-àdire le concept de la liberté. Car ce concept n'a pas d'autre signification, et les lois pratiques pures ne sont possibles que par rapport à la liberté de la volonté; mais elles deviennent nécessaires, si la liberté est supposée, ou inversement, la liberté est nécessaire, parce que ces lois sont nécessaires, comme postulats pratiques. Comment cette conscience des lois morales ou, ce qui est la même chose, celle de la liberté est-elle possible, c'est ce qu'on ne peut expliquer davantage [iveiter erklàren) ; mais la critique théorique a fort bien établi qu'on peut l'admettre.
L'exposition du principe suprême de la raison pratique est maintenant terminée, c'est-à-dire que nous
avons montré, d'abord ce qu'il contient, qu'il existe par lui-même, tout à fait à pnori^ et indépendamment de principes empiriques, ensuite en quoi il se distingue de tous les autres principes pratiques. Dans la déduction, c'est-à-dire dans la justification de la valeur objective et universelle de ce principe et dans l'examen {Einsicht) * de la possibilité d'une telle proposition synthétique àpriori^ on ne peut espérer de réussir aussi bien que quand il s'agissait des principes de l'entendement pur théorique. Car ceux-ci se rapportaient à des objets d'expérience possible, à des phénomènes, et l'on pouvait prouver que ces phénomènes ne peuvent être connus comme objets de l'expérience que s'ils sont rangés sous les catégories, conformément à ces lois {nach Maassgabe), par conséquent que toute expérience possible doit être conforme à ces lois. Mais je ne puis suivre cette marche pour la déduction de la loi morale. Car il ne s'agit pas de la connaissance de la nature des objets qui peuvent être donnés à la raison par quelque autre source, mais d*une connaissance qui peut devenir le fondement de l'existence des objeis eux-mêmes et par laquelle la raison, dans un être raisonnable, a de la causalité, c'est-à-dire la raison pure, qui peut être considérée) comme un pouvoir déterminant immédiatement la volonté- Mais loute pénétration humaine {menschliche Einsicht-) est à son terme dès que nous sommes arrivés
' Barni traduit ce mot par découverle, qui dit plus que le mot allemand ; Boni par perspicicnta; Abbot p&r discernment. (F. P.) 2 L'expression allemande est mieux rendue i)ar l'anghiia' insigH
aux forces ou aux pouvoirs fondameulaux, car la possibilité n'en peut être conçue par aucun moyen et elle doit tout aussi peu être arbitrairement [belicbig)'m\eiitée et admise. C'est pourquoi dans l'usage théorique de la raison, l'expérience seule peut nous autoriser à l'admettre. Cet expédient [Surrogat)^, qui consiste à donner des preuves empiriques a^j Heu d'une déduction partant de sources à priori de connaissance, nous est enlevé ici aussi par rapport au pouvoir pur pratique de la raison. Car ce qui a besoin de rechercher dans l'expérience {von der Erfahrung herzuholen) la preuve de sa réalité, doit être dépendant des principes de l'expérience, quant aux fondements de sa possibilité, mais la raison pure et cependant pratique ne peut, à cause de son concept, être considérée comme telle. De plus, la loi morale est donnée comme un fait de la raison pure, dont nous sommes conscients à prion et qui est apodictiquement certain, en supposant (g'esetzt) même qu'on ne puisse alléguer, dans l'expérience, aucun exemple où elle ait été exactement suivie. Ainsi, aucune déduction, aucun effort de la raison théorique, spéculative ou aidée par l'expérience (empirisch unterstiitzten) ne peuvent prouver la réalité objective de la loi morale ; par conséquent, si même l'on voulait renoncer à la certitude apodictique, cette réalité ne pourrait être confirmée par expérience et prouvée ainsi à posteriori y et cependant elle se soutient par elle-même. Mais au lieu de cette déduction, vainement cher-
dont se sert Abbot, que par le mot pénétration que nous emplpyons après Barni, et par le mot perspicientia dont se sert Born. (F. P.) ' Littéralement ce succédané. (F. P.)
chée du principe moral, on trouve une chose autre et tout à fait paradoxale {Widersinniges) * : ce principe moral sert inversement lui-même de principe à la déduction d'un pouvoir im^énGiraih\e{unerforschlicheny que ne peut prouver aucune expérience, mais que la raison spéculative (afin de trouver, parmi ses idées cosmologiques, l'inconditionné dans l'ordre de la causalité et par conséquent de ne pas se contredire elle-même), devait au moins admettre comme possible, je veux dire le pouvoir de la liberté dont la loi morale, qui n'a besoin elle-même d'aucun principe pour sa justification, prouve non seulement la possibilité, mais la réalité dans des êtres qui reconnaissent cette loi comme obligatoire pour eux. La loi morale est en fait une loi de la causalité par liberté (durch Freiheit)^^ partant une loi de la possibilité d'une nature supra-sensible, de même que la loi métaphysique des événements dans le monde sensible était une loi de la causalité de la nature sensible ; ainsi la loi morale détermine ce que la philosophie spéculative devait laisser indéterminé, à savoir la loi d'une causalité dont le concept n'était que négatif dans cette dernière, et elle procure pour la première fois à ce concept* de la réalité objective.
* Barni dit en s'éloignant du texte: quelque chose de bien différent el de tout à fait singulier; Born : idque prorsus àbsonum; Abbot: quitte unexpecled. Nous avons traduit littéralemonl. (F. P.)
^ Les expressions de Born : imperscrutabilis^ et d'Abbot : inscru table, f-ont plus précises et plus exactes. (F. P.)
* Voyez page 7 la distinction des deux ordres de causalité. (F. P.
* Barni fait rapporter le diesem à Gesctz ; on ne peut cependant, comme Ta fait Abbot, que le raltacber à Defjri/f. (F. P.)
DES PRINCIPES DE LA ftAlSON PURE PRATIQUE 81
Cette espèce de lettre de créance {Creditiv) * de la loi morale, donnée elle-même comme un principe delà déduction de la liberté qui est une causalité de la raison pure, est parfaitement suffisante, en Tabsence de toute justification à priori, pour satisfaire un besoin de la raison théorique, forcée d'admettre au moins la possibilité d'une liberté. En effet, la loi morale prouve suffisamment sa réalité, même pour la critique de la raison spéculative, en joignant à une causalité conçue d'une façon simplement négative, dont la possibilité était inconcevable pour la raison spéculative obligée cependant de l'admettre, une détermination positive, à savoir le concept d'une raison déterminant immédiatement la volonté (en imposant à ses maximes la condition d'une forme universelle de loi = gesetzlichen) ^ . Ainsi elle peut, pour la première fois, donner de la réalité objective, quoique seulement pratique, à la raison toujours transcendante (ûberschivenglieh) dans ses idées si elle voulait procéder spéculativement; elle change Tusage transcendant de la raison en un usage immanent (de sorte que la raison est elle-même par les idées une cause efficiente dans le champ de l'expérience) . La détermination de la causalité des êtres dans le monde sensible, comme tel, ne pouvait jamais être inconditionnée, et cependant il doit y avoir nécessairement pour toute série de conditions quelque chose d'inconditionné, partant aussi une causalité se déter-
i Barni dil celle espèce de crédit, Born, hocgenus fldei legi tnoraiis concûiandos : Abbot, this sort of credential (F. P.].
2 Voyez (page 4) pourquoi nous traduisons littéralement ce mot. (F. P.).
KANT, Crit. de la rais. prat. 6
minant complètement par elle-même. C'est pourquoi l'idée de la liberté, comme d'un pouvoir d'absolue spontanéité, n'était pas un besoin, mais en cequi concerne sa possibilité, un principe analytique de la raison pure spéculative. Mais comme il est absolument impossible de donner dans une expérience quelconque un exemple conforme à cette idée, attendu que, parmi les causes des choses en tant que phénomènes, on ne peut rencontrer aucune détermination de la causalité qui soit absolument inconditiotnnée, nous ne pouvions défendre [verthoidigen) la pensée d'une cause agissant librement que si nous l'appliquions à un être du monde sensible, considéré à un autre point de vue comme nonmène, en montrant qu'il n'y a pas de contradiction à considérer toutes ses actions comme conditionnées physiquement, en tant qu'elles sont des phénomènes et cependant à admettre en même temps la causalité de cet être comme physiquement inconditionnée, en tant que l'être agissant est un être doué d'entendement (Verstandeswesen) * et à faire ainsi du concept de la liberté le principe régulateur de la raison. Par là je ne connais pas du tout, sans doute, ce qu'est l'objetauquel est attribuée une telle causalité, mais j'écarte l'obstacle en laissant d'un côté, dans l'explication des événements decemondeetparcouséquentaussidanscelledesactions des êtres raisonnables, au mécanisme de la nécessité naturelle, le droit de remonter à l'infini du conditionné à la condition, d'un autre côté en maintenant ouverte à la
' Nous avons traduit littéralement le mot; Born se sert de nalura inlclligibilis ; Barni dit un être qui appartient à un monde intelligible; Abbot, the... being belongs tho the ivorld of undcrstanding. (F. P.).
raison spéculative la place qui reste vide pour elle, c'està-dire l'intelligible, pour y transporter l'inconditionné. Mais je ne pouvais réaliser cette pensée \ c'est-à-dire la transformer eu connaissance d'un être agissant ainsi, pas même en connaissance de la possibilité d'un tel être. Or, cette place vide, la raison pure pratique la remplit par une loi déterminée de la causalité dans un monde intelligible (de la causalité par liberté), c'està-dire par la loi morale.
La raison spéculative n'y gagne pas, àvrai dire, une vue (Einsicht) plus étendue, mais elle y gagne en ce qui concerne la garantie * (Sicherung) de son problématique concept de la liberté, auquel on donne ici delà réalité objective qui, bien que seulement pratique, n'en est pas moins indubitable. Le concept même de la causalité qui n'a proprement d'application, par conséquent aussi de signification, que par rapport aux phénomènes qu'il réunit en expériences (comme le prouve la Critique de la raison pure), ne reçoit pas de la raison pratique une extension telle {so erweitert) que son usage dépasse ces limites. Car si la raison pouvait le faire, elle aurait à montrer comment le rapport logique du principe et de la conséquence peut être synthétiquement employé dans une espèce d'intuition autre que l'intuition sensible, c'est-à-dire comment est possible une causa noumenon. C'est ce qu'elle ne
* Nous traduisons littéralement; Abbot, au lieu de traduire, explique le passage d'une façon satisfaisante par rapport à ce qui précède. Jo n'étais pas capable, dit-il, de vérifier cette supposition {to verify ihis supposition.)
2 Abbot traduit par « the certainty ». (F. P.).
peut pas faire et ce dont elle n'a même pas du tout à tenir compte comme raison pratique ; car elle place seulement dans la raison pure (qui pour cela s'appelle pratique), le principe déterminant de la causalité de l'homme, en tant qu'être sensible (causalité qui lui est donnée). Par conséquent elle n'emploie pas le concept même de la cause, qu'elle peut ici tout à fait abstraire de l'application qui en est faite à des objets en vue d'une connaissance théorique (puisque ce concept est toujours trouvé = angetroffen à priori dans l'entendement, même indépendamment de toute intuition), pour connaître des objets, mais pour déterminer la causalité par rapport à des objets en général ; partant elle ne l'emploie que pour un but pratique. Par suite, elle peut placer le principe déterminant de la volonté dans l'ordre intelligible des choses, en avouant en même temps qu'elle ne comprend pas du tout comment le concept de la cause pourrait servira une détermination de la connaissance de ces choses. La raison pratique doit sans doute connaître d'une façon déterminée la causalité par rapport aux actions {Handlungen) de la volonté dans le monde sensible, car sans cela elle ne pourrait produire réellement aucune action {That). Mais elle n'a pas besoin de déterminer théoriquement, en vue de la connaissance de son existence supra-sensible, le concept qu'elle se forme de sa propre causalité comme nouméne, ni parsuite de pouvoir luidonner dans cette mesure [sofern]* une signification. Car il acquiert
1 Barni écrit dans ce sens; Abbot, in this way: Born, plus exacteaaenl, eatenus. Nous avons tenu à conserver le sens littéral. (F. P.)
d*ailleurs, à savoir par la morale, une signification quoique seulement pour l'usage pratique. Aussi considéré théoriquement, il demeure toujours un concept pur de l'entendement, donné à 'priori \ qui peut être appliqué à des objets donnés d'une manière sensib'e ou non. Toutefois, dans le dernier cas, il n'a aucunn signification théorique déterminée, aucune application; il est simplement alors une pensée formelle, mais cependant essentielle de l'entendement par rapport à un objet en général. La signification que lui donne la raison par la loi morale est exclusivement pratique, car l'idée de la loi d'une causalité (de la volonté) a ellemême de la causalité ou est le principe déterminant de cette causalité.
DU DROIT qu'a la RAISON PURE, DANS L'uSAGE PRATIQUE, A UNE EXTENSION QUI n'eST PAS POSSIBLE POUR ELLE DANS l'usage SPÉCULATIF.
Dans le principe moral nous avons posé [aufgestellt) ^ une loi de la causalité, qui en met le principe déterminant bien au-dessus de toutes les conditions du monde sensible. Nous avons non seulement conm la volonté, en tant qu'elle peut être déterminée comme
' Barni traduit à, tort ein reiner à priori gegebener Verstandesbegriff par un concept donné à priori par l'entendement pur -, reiner ne peut se rapporter qu'à Begriff.
2 Ce mot que Barni traduit par trouvé, est mieux rendu par Boin, qui emploie proposuimus, et surtout par Abbot, qui se sert de set forlh. (F. P.).
appartenant à un monde intelligible et partant le sujet de cette \'olonté (l'homme), comme appartenant à un monde intelligible pur, quoique inconnu pour nous sous ce rapport (comme cela pouvait se faire d'après la Critique de la raison pure spéculative), mais encore nous l'avons déterminée par rapporta sa causalité au moyen d'une loi qui ne peut nullement être comptée parmi les lois naturelles du monde sensible '. Ainsi nous avons étendu notre connaissance au delà des limites de ce monde sensible, quoique la Critique de la raison pure ait déclaré cette prétention chimérique {fur nichtig) dans toute spéculation. Comment dès \oTS concûieY (vereinigen) ici l'usage pratique avec l'emploi théorique de la raison pure, relativement à la détermination des limites de son pouvoir ?
David Hume, dont on peut dire qu'il a proprement commencé toutes les attaques contre les droits d'une raison pure, lesquels rendaient nécessaire l'examen (Untersuchung) complet de cette dernière, arrivait à la conclusion suivante : le concept de la cause est un concept qui implique la nécessité de la connexion de l'existence des choses différentes (des Verschiedenen) et cela en tant qu'elles différent; de sorte que si A est
» Cette phrase est très difQcile à reconstruire dans le texte. Nous avons suivi ce dernier d'aussi près que possible, en sous-entendant haben, déjà employé dans la première ligne, avant den Willen, et en y joignant gedacht. C'est ce qu'a fait également Abbot. Barni nous semble avoir fait au texte des additions qu'il ne comporte pas et rapproché des termes qui ne doivent pas l'être. Nous traduisons littéralement le passage den Willen wie er als zu einer intelligibelen Welt rjehOrig beslimmbar set, que Barni traduit comme s'il y avait tvie... auch, de quelque manière qu'elle puisse être déterminée, en tant qu'dle appartient à un monde intelligible. (F. P.).
posé, je reconnais que quelque chose d'absolument différent, B doit aussi exister nécessairement. Mais la nécessité ne peut être attribuée à une connexion qu'autant qu'elle est connue à priori; car l'expérience ferait connaître d'une liaison qu'elle existe, mais non qu'elle est nécessairement ainsi. Or il est impossible, dit-il, de connaître à priori et comme nécessaire la liaison qui existe entre une chose et une autre (ou entre une détermination et une autre qui en est complètement différente) , si elles ne sont pas données dans la perception {Wahrnehmung) '. Donc le concept même d'une cause est mensonger {liigenhaft) et décevant (betrûgerisch) ,et pour en parier dans les termes les plus modérés, c'est une illusion seulement excusable en tant que rhabitude (une nécessité subjective) de percevoir certaines choses ou leurs déterminations, souvent les unes à côté des autres ou les unes après les autres {ôfters naben, oder nach einander) comme associées dans l'existence {der Existenz nach als sich beigesellet) *, est prise insensiblement pour une nécessité objective de poser dans les objets mêmes une telle connexion. Ainsi le concept d'une cause est subrepticement et non légitimement acquis, bien plus, il ne peut même jamais être acquis ou confirmé, parce qu'il exige une connexion en soi vaine, chimérique, qui ne se soutient devant aucune raison, et à laquelle aucun objet ne peut jamais correspondre. — Ainsi par rapport à toute connaisance qui
' Barni traduit par l'expérience ; Born, inperceptione; Abbot, in expérience. (F.P.).
2 Barni traduit par constamment associées. Le texte ne donne que souvent (Ofters). Born se sert de sœpius : Abbot, de often. (F. P.J
concerne l'existence des choses (la mathématique demeurant par conséquent encore exceptée), l'empirisme était présenté d'abord comme la source unique des principes, mais avec lui et en même temps arrivait le plus absolu (h'àrtest)^ scepticisme par rapport à toute la science de la nature (comme philosophie). Car d'après de tels principes, nous ne pouvons jamais, de déterminations données des choses, comme existantes {ihrer Existent, nach), conclure à une conséquence (car cela exigerait le concept d'une cause, qui implique la né- C3ssité d'une telle connexion), mais seulement attendre, en prenant pour guide [nach der Regel) l'imagination, des cas semblables aux précédents, attente qui n'est jamais sûre quoiqu'elle puisse souvent être justifiée par l'expérience {oft eingetroffen sein). Dès lors personne ne peut dire d'aucun événement, qu'il doit avoir été précédé d'une chose qu'il a nécessairement suivie, c'est-à-dire qu'il doit avoir un*î cause. Par conséquent quoique les cas connus par nous et dans lesquels il y avait un antécédent de cette espèce, soient assez fréquents pour qu'on puisse en tirer une règle, on ne pourrait pas pour cela admettre que les événements doivent toujours et nécessairement se produire de cette façon, et il faudrait laisser aussi une part {sein Recht lassen) au hasard aveugle, devant lequel cesse tout usage de la raison; ce qui fonde solidement et rend irréfutable le scepticisme par rapport aux conclusions remontant des efi'ets aux causes.
'. Barni traduit par radical; Born par gravissimus; Abbot, par thorough. On pourrait peut-être rendre ce mot assez exactement, quoiqu'en forçant la pensée deKant, par rigoureux (F. P.J.
La mathématique * en était jusque-là encore quitte à bon marché (gut weggekommen)^ parce que Hume en tenait toutes les propositions pour analytiques, c'est-àdire, croyait qu'elles allaient d'une détermination à l'autre, en vertu de l'identité, par conséquent suivant le principe de contradiction (ce qui est faux, car toutes ces propositions sont au contraire synthétiques, et bien que la géométrie, par exemple, n'ait pas à s'occuper de l'existence des choses, mais seulement de leur détermination à priori dans une intuition possible, on passe cependant, tout comme par concept de cause, d'une détermination A à une détermination B, tout à fait différente et cependant liée nécessairement à la première). Mais en fin de compte, cette science, si vantée pour sa certitude apodictique, doit être vaincue aussi par l'empirisme dans les principes *, pour la même raison qui faisait mettre à Hum,e l'habitude à la place delà nécessité objective dans le concept de la cause; elle doit se résigner en dépit de tout son orgueil, à modérer les prétentions hardies qui lui faisaient réclamer l'acquiescement à;)nm, et attendre l'approbation pour l'universalité de ses propositions, du bon plaisir (Gw/is^) des observateurs qui, en qualité de témoins, ne refuseraient pas d'avouer qu'ils avaient aussi perçu de tout temps ce que le géomètre propose (vortràgt) comme des principes et qui par suite, quand même cela ne se-
* D ami et Abbot emploient le pluriel; nous préférons conserver, avec Born, le singulier. (F. P.)
2 Nous traduisons littéralement l'expression de Kant (Empirismua ifi Grundsaizen). iJoru fait de môme {etnpirismus in decretis) ; Abbot dit simplement this empirism ; Barni, Vempirisme des principes . (F. P.)
rait pas nécessaire, permeUraien4; pourtant de l'attendre ainsi à l'avenir. De cette manière l'empirisme de Hume dans les principes* mène inévitablement aussi au scepticisme, même par rapport à la mathématique, par conséquent dans tout usage théorique scientifique de la raison (car cet usage appartient ou à la philosophie ou à la mathématique). La raison, dans son usage ordinaire * , s'en tirerait-elle mieux (dans un si terrible effondrement des principales de nos connaissances) ou bien ne serait-elle pas plutôt enveloppée, d'une manière plus irréparable encore, dans cette destruction de tout savoir, par conséquent un scepticisme universel ne doitil pas résulter de ces mêmes principes (scepticisme qui toutefois n'atteindrait que les savants) ? C'est ce que je laisse à chacun le soin de décider par lui-même.
Or, en ce qui concerne mon travail dans la Critique de la raison pure, travail qui était occasionné par cette doctrine sceptique de Hume, mais qui alla beaucoup plus loin et embrassa tout le champ de la raison pure théorique dans son emploi synthétique et par conséquent aussi ce qu'on appelle d'une façon générale la métaphysique, j'ai procédé de la manière suivante, à propos du doute du philosophe écossais sur le concept de la causalité. Que Hume, s'il prenait (comme cela arrive du reste presque partout) ' les objets de
1 Voyez la note 2 de la page 89. (F. P.)
» Barni traduit par la raison vulgaire l'expression der gcmeine Vcrnunflgebrauch, que nous avons rendue littéralement; Born emploie usui ralionis communi (mdius successurum sitj; Abbot, common reason. [F. P.)
3 Barni rend à tort uberall par toujours-, Bom se sert d'ubigue; Abbot d'always. (F. P).
l'expérience pour des choses en soi, déclarât le concept de la cause un mensonge et une illusion, il avait tout à fait raison; car par rapport aux choses en soi et à leurs déterminations comme telles, on ne peut savoir (einsehen) comment et pourquoi {vjie darum) ', de ce qu'une chose A, est posée, une autre chose B doit aussi être posée nécessairement. Par conséquent, il ne pouvait en aucune façon admettre une telle connaissance à 'priori des choses en soi. Encore moins cet esprit pénétrant pouvait-il accorder à ce concept une origine empirique, qui est en contradiction expresse avec la nécessité de la connexion qui forme l'élément essentiel du concept de la causalité; par conséquent le concept était proscrit et à sa place était introduite l'habitude dans l'observation du cours des perceptions.
Mais il ressortait de mes recherches que les objets auxquels nous avons à faire dans l'expérience ne sont nullement des choses en soi, mais simplement des ^\iQnomènQs{blossErscheinungen)y et que si, relativement aux choses en soi, il ne peut pas du tout être compris [ahzusehen), bien plus s*il est impossible de savoir (einsehen), comment lorsque A est posé, il doit y avoir contradiction à ne pas poser B, qui diffère conplètement de A (ou la nécessité de connexion entre A comme cause et B comme effet), on peut cependant parfaitement bien se figurer qu'ils * doivent être en tant que
• Nous traduisons les deux mots. Born écrit quomodo propterea quod; Bami on ne peut voir commest, parce qu'o» admet; Abbol, why because. (F. P.)
3 Barni rapporte sie aux choses eu soi, après Born ; Âbbot met sim-
phénomènes, nécessairement liés dans une expérience d'une certaine manière (par exemple relativement au?i rapports de temps) et ne peuvent être séparés sans contredire la liaison même, au moyen de laquelle est possible cette expérience dans laquelle ils sont objets et peuvent seulement être connus par nous. Et les choses se trouvèrent être ainsi en réalité ; si bien que j'ai pu non seulement prouver la réalité objective du concept de la cause eu égatd aux objets de l'expérience, mais encore le déduire^ en tant que concept à priori, à cause de la nécessité de la connexion qu'il entraîne avec lui, c'est-à-dire faire sortir [darthun ans) sa possibilité de l'entendement pur, sans sources empiriques ; et ainsi, après avoir écarté l'empirisme de son origine, j'ai pu éloigner complètement la conséquence inévitable de l'empirisme, je veux dire le scepticisme ; d'abord par rapport à la science de la nature, ensuite aussi par rapport à la mathématique, à cause de l'identité parfaite des principes dont découlent la physique et la mathématique, sciences qui toutes deux se rapportent à des objets d'expérience possible. J'ai donc complètement écarté le doute * de tout ce que la raison théorique affirme percevoir {einzusehen) *.
Mais qu'arrive-t-il de l'application de cette catégorie
plement they. On peut soutenir, qu'indirectement, c'est là le sens; mais il semble bien que, dans la phrase, sie se rapDorte à A et à Bé (F. P.)
1 Le texte porte dm totaien Zweifd; nous avons rendu totalen par l'adverbe complèiement. (F. P.)
2 Barni rend ce mot par perspicere; Abbot, par to diseern; Barni, par {tout le scepticisme qui peut porter) sur les assertions de la raison théorique. (F. P.)
de la causalité (et aussi de toutes les autres, car sans elles on ne peut avoir aucune connaissance de ce qui existe) aux choses qui ne sont pas des objets d'expérience possible, mais qui sont placées au delà des limites de l'expérience? Car je n'ai pu déduite la réalité objective de ces concepts que par rapport aux objets d'expérience possible. Mais le fait même de les avoir sauvés du moins dans ce cas *, et d'avoir prouvé (gewiesen habe) que des objets peuvent être pensés (denken sich lassen) par leur moyen quoique non déterminés à priori, leur donne une place dans l'entendement pur, par lequel ils sont rapportés à des objets en général (sensibles ou non sensibles). Si quelque chose manque encore, c'est la condition de V application de ces catégories, et notamment de celle de la causalité, à des objets, à savoir l'intuition, qui là où elle n*est pas donnée, en rend impossible Tauplication, en vue de la connaissance théorique de V objet y comme noumène, et par conséquent l'interdit complètemeut à quiconque ose la tenter (comme cela s'est produit aussi dans la Critique de la raison pure). Cependant, la réalité objective du concept subsiste toujours et il peut même être employé à l'égard des noumènes, mais sans qu'on puisse ie déterminer théoriquepaent le moins du monde ei par là produire aucuiie
* La traduction est littérale : Born (verum eo ipso, quod aam eiiam solum hanc in causam scrvavi, quodque docui eo tanxen pcise res objectas cogitari) et Barni {par cda seul que je les ai sauvéea dans ce cas et que fai montré, etc.), ont plutôt interprété que traduit. Abbot traduit: But oneven this veryfact, thaï I hâve saved them only in case I hâve proveà that. etc. (F. P.)
connaissance. En effet, que ce concept ne contienne rien d'impossible, même par rapport à un objet* , c'est ce qui a été prouvé par le fait qu'un siège lui était assuré dans Tentendement pur pour toute application aux objets des sens et que si, par la suite, rapporté aux choses en soi (qui ne peuvent être des objets de l'expérience), il n'est capable d'aucune détermination pour la représentation d'unubjet dle'ierwme en vue d'une connaissance théorique, il pouvait toujours cependant encore pour quelque autre usage (peut-être pour l'usage pratique) être capable d'une détermination en vue de l'application à cet usage même (zur Anwendung desselbeny. C'est ce qui ne pourrait être si, comme le soutient Hume, ce concept de la causalité contenait quelque chose qu'il est partout (ûberall) 'impossible de penser [denkeii).
Pour découvrir maintenant cette condition de l'application du concept mentionné aux non mènes, nous devons seulement nous rappeler [zurûcksehen) pourquoi nous ne sommes pas contents de V application de ce concept aux objets d'expérience, et pourquoi nous désirerions bien aussi en faire usage pour les choses en soi. En effet il sera bientôt manifeste que c'est un but pratique et non théorique, qui nous fait une nécessité de ce désir {dièses %ur Nolhwendigkeit macht).
' Barni ajoute, pour plus de clarté, dit-il, ces mots : comme novh mène, qui ne sont pas dans le texte. (F. P.)
2 Abbot traduit ainsi : Il might be capable of being determined so as to hâve such application. (F. P.)
3 Nous traduisons littéralement ce mot, que Born rend par omnino Barni par absolumeni. Abbot par absoluldy. (F. P )
Quand même nous réussirions à le réaliser (wenn es uns damit auch gelange), nous ne ferions pour la spéculation aucune acquisition véritable dans la connaissance de la nature et en général par rapport aux objets qui peuvent nous être donnés d'une façon quelconque {irgend), mais nous ferions, au pis aller, un grand pas dans la voie du conditionné par les sens =Sinnlichbe' dingten (dans lequel nous avons déjà assez à faire pour nous maintenir et pour parcourir soigneusement la chaîne des causes) au supra-sensible ', pour compléter et limiter notre connaissance du côté des principes, bien que toujours un abîme infini restât sans être comblé entre cette limite et ce que nous connaissons, et que nous obéissions à une vaine curiosité plutôt qu'à un véritable désir de savoir.
Mais outre le rapport que soutient Ventendement avec des objets (dans la connaissance théorique), il en soutient un autre avec la faculté de désirer, qui pour cette raison s'appelle la volonté, et la volonté pure, en tant que l'entendement pur (qui dans ce cas s'appelle raison) est pratique par la simple représentation d'une loi. La réalité objective d'une volonté pure ou ce qui est la même chose {einerlei), d'une raison pure pratique est, dans la loi morale, donnée à priori comme par un fait {Factum), car on peut appeler ainsi une détermination de la volonté, qui est inévitable, bien qu'elle ne repose pas sur des principes empiriques. Or, dans le
' Barni dit: Nous passerions du monde sensible... au monde supra-sensible. Nous préférons traduire littéralement, comme l'ont lait dailleurs Born et Abbot. (F. P.)
concept d'une volonté est déjà contenu le concept de la causalité, par conséquent dans celui d'une volonté pure est contenu le concept d'une causalité avec liberté, c'est-à-dire d'une causalité qui ne peut être déterminée d'après des lois naturelles, qui par conséquent n'est capable d'aucune intuition empirique, comme preuve de sa réalité, mais qui néanmoins (comme on le voit aisément), justifie pleinement à priori sa réalité objective dans la loi pure pratique, non pas en vue de l'usage théorique, mais simplement en vue de l'usage pratique de la raison. Quant au concept d'un être qui a une volonté libre, c'est le concept d'une causa noumenon. On est déjà certain que ce concept ne se contredit pas lui-même, par ce fait que le concept d'une cause, comme complètement tiré {entsprungen) de l'entendement pur et en même temps assuré par la déduction, quant à sa réalité objective relativement aux objets en général, indépendant aussi par son origine de toutes conditions sensibles, par conséquent non limité par lui-même aux phénomènes (si ce n'est là où on en veut faire un usage théorique déterminé), peut certainement être appliqué aux choses qui sont des êtres de Tentendement pur [Dinge als reine Verstandeswesen^). Mais comme aucune intuition, autre qu'une intuition sensible, ne peut être soumise à cette application, la causa noumenon^ relativement à l'usage théorique de la raison, n'est qu'un
* Bami traduit aux choses purement intelligibles, Born ad res quà naturas puras intelligibiles , Abbot to things that are objccls of the pure under standing. Notre traduction est littérale. (F. P.)
concept vide, quoique possible et concevable (denkharer). Je ne désire point maintenant connaître théoriquement par là la nature d'un être, en tant qu'il a une volonté pure; il me suffit de le désigner par là comme tel, par conséquent d'unir le concept de la causalité avec celui de la liberté (et, ce qui en est inséparable, avec la loi morale, comme son principe de détermination). Ce droit m'appartient sans doute en vertu de l'origine pure, non empirique du concept de la cause, car je ne me crois autorisé à en faire usage que par rapport à la loi morale qui en détermine la réalité, c'està-dire qu'à en faire uniquement un usage pratique.
Si j'avais, avec Hume^ enlevé au concept de la causalité la réalité objective dans l'usage pratique ' non seulement par rapport aux choses en soi (au supra-sensible), mais aussi par rapport aux objets des sens, il aurait perdu toute signification et serait, comme un concept théoriquement impossible, déclaré complètement inutile; et, comme de rien {von Nichts), on ne peut faire aucun usage*, l'emploi pratique d'un concept théoriquement nul eût été absurde. Or, le concept d'une causalité empiriquement inconditionnée est sans doute vide théoriquement (c'est-à-dire sans intuition qui y soit appropriée = schickende darauf)^ il est
■ Lo texte porte praklischen dans toutes les éditions, et Born omploio praclico. Bami et Abbot considèrent ce mot comme une erreur et y substituent le mot de théorique. Le contexte semble exiger cette substitution. (F. P.)
- Traduction littérale , lîarni traduit d'une façon moins exacte : comme de rien on ne peut faire quelque chose; Born fcumqne nihili nullus quoquc usus fleri possilj et Abbot fsince what is nothing cannât be made any use of) sont plus précis. (F. P.)
KANT, Cr. de la rais. prat. 7
cependant toujours possible, il se rapporte à un objet indéterminé, mais en revancbe {statt dièses) il reçoit une signification de la loi morale, par conséquent au point de vue pratique. Ainsi,si je n'ai à vrai dire aucune intuition qui en détermine la réalité théorique et objective (objective iheoretische Realitàt)^ il n'en a pas moins une application réelle qui se montre in concreto dans des intentions ou des maximes, c'est-à-dire une réalité pratique qui peut être indiquée [angegehen); ce qui est suffisant pour le justifier, même par rapport aux noumènes.
Cette réalité objective une fois attribuée à un concept pur de l'entendement dans le domaine du suprasensible, donne désormais aussi à toutes les autres catégories, quoique toujours seulement en tant qu'elles sont dans une liaison nécessaire avec le principe déterminant de la volonté pure, avec la loi morale, une réalité objective, mais simplement applicable dans la pratique (bloss praktisch-anwendbare Realiiàt)^ qui n'a pas la moindre influence pour étendre la connaissance théorique de ces objets, comme pénétration (Einsicht) ' de leur nature par la raison pure. Aussi trouverons-nous par la suite que les catégories n'ont jamais rapport qu'à des êtres en tant qu'intelligences , et dans ces intelligences, qu'à la relation de la raison à la volonté, par conséquent qu'à la pratique et ne s'arrogent au delà aucune connaissance de ces êtres *;
1 Barni ne traduit pas ce mot; Born emploie perspicentia ; Abbot, the discernmeni. (F. P.)
« Traduction littérale de l'exijressiou weiter hinaus sich kein Hrkenntniss derselben amnassen; Born dit de môme lUtraque nuUam sibi earum