DU CONCEPT D|[UN OBJET DE LA RAISON PURE PRATIQUE
par la raison pure pratique, le jugement qui décide si une chose est ou n'est pas un objet de la raison pure pratique, est alors tout à fait indépendant de la comparaison avec notre pouvoir physique, et la question est seulement de savoir si nous avons le droit (durfen) de vouloir une action dirigée sur l'existence d'un objet, alors que celui-ci serait en notre pouvoir; par conséquent, c'est la possibilité morale de l'action qui doit précéder; car dans ce cas, ce n'est pas l'objet, mais la loi de la volonté qui en est le principe déterminant.
Les seuls objets d'une raison pratique sont donc le Bien {Guten) et le Mal {Bôsen). Car par le premier on comprend un objet nécessaire de la faculté de désirer, par le second un objet nécessaire de la faculté d'abhorrer (Verabschemingsvermôgens)y l'un et l'autre étant en accord avec un principe de la raison.
Si le concept du bien n'est pas dérivé d'une loi pratique antérieure, mais s'il doit au contraire lui servir de fondement, il ne peut être alors que le concept d'une chose (etwas) dont l'existence promet du plaisir et détermine ainsi à le produire la causalité du sujet, c'est-à-dire la faculté de désirer. Or, comme il est impossible de voir (einsehen) à priori, quelle représentation sera accompagnée de plaisir, quelle représentation sera au contraire accompagnée de peine (Utilust), ce serait exclusivement à l'expérience qu'il appartiendrait de décider ce qui est immédiatement bon ou mauvais. La propriété du sujet, par rapport à laquelle seule cette expérience peut être faite, c'est le sentiment du plaisir et de la peine, comme réceptivité
appartenant au sens interne; et ainsi le concept de ce qui est immédiatement bon ne s'appliquerait qu'à ce sivec quoi est immédiatement liée la sensation du plaisir {Vergnugens], le concept de ce qui est tout simplement mauvais {Schlechthin-Bôsen) ne devrait être appliqué qu'à ce qui excite immédiatement la douleur. Mais comme cela est déjà contraire à l'usage de la langue qui distingue l'agréable {Angenehme) du bien, et le désagréable j du mal {Bosen), qui exige que le bien et le mal soient jugés (beurtheilt) en tout temps par la raison, partant par des concepts qui peuvent être communiqués àtous (sieh allgemein mittheilen lassen) et non par une simple sensation qui est limitée à des objets individuels et à la capacité de les recevoir {deren Empfanglichkeit) ' : que cependant un plaisir ou une peine ne peuvent par eux-mêmes être immédiatement liés k aucune représentation d'un objet à priori ^, le philosophe qui se croirait obligé de donner pour fondement à son jugement pratique un sentiment du plaisir, nommerait alors bon ce qui est un moyen pour arriver à l'agréable, et mauvais, ce qui est cause du désagrément (Unannehmlichkeit) et de la douleur; car le jugement sur le rapport des moyens aux fins appartient certainement à la raison. Mais, quoique la raison seule ait le pouvoir de discerner (einsehen) la
* Traduction littérale. Born traduit par quœ ad res singtdares earumque receptivitatem adstringilur ; Barni, par qui est restreinte à des objets individuels et à la manière dont ils nous affectent ; Abbol trouve que le mot objets n'a aucun sens et corrige ainsi le texte, wich is limited to individual subjects and their susceptibUity. (F. P.)
- Nous faisons, avec Abbot, rapporter à priori k objet, et non k peuvent, comme le font Born et Barni. (F. P.)
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connexion des moyens avec leurs fins (de sorte qu'on pourrait aussi définir la volonté, le pouvoir des fins, puisque celles-ci sont toujours des principes déterminants de la faculté de désirer d'après des principes), les maximes pratiques qui découleraient, simplement comme moyens, du concept du bien dont il est question, ne contiendraient jamais cependant, comme objet de la volonté, quelque chose de bon en soi, mais seulement toujours quelque chose de bon pour une autre chose {injendwozu); le bien serait toujours simplement l'utile (J\ûtzliche)y et ce à quoi il serait utile devrait toujours résider en dehors de la volonté, dans la sensation. Si donc celle-ci devait être distinguée, comme sensation agréable, du concept du bien, il n'y aurait nulle part rien d'immédiatement bon, mais le bien ne devrait être cherché que dans les moyens d'arriver à quelque autre chose, c'est à dire à quelque agrément {irgend einer Annehmlichkeit).
Une vieille formule des écoles: nihil appetimus, nisi $uh rationeboni; nihil avers amur , nisi sub ratione inali, trouve un emploi souvent exact, mais souvent aussi très pernicieux {nachtheiligen) pour la philosophie, parce que les expressions de boni et de mali con tiennent, par suite de la pauvreté [Einschrànkumf) de la langue, une ambiguïté qui les rend susceptibles d'un double sens, retombe inévitablement par suite sur les lois pratiques et oblige la philosophie qui, en employant ces expressions, aperçoit fort bien la différence des concepts compris sous le même mot, mais qui cependant ne peut trouver d'expressions particulières pour
l'exprimer, à des distinctions subtiles sur lesquelles on peut ensuite ne pas être d'accord, puisque la différence (Unterschied) des deux concepts ne pouvait être marquée immédiatement par aucune expression appropriée [angemesseîi)* .
La langue allemande ' a le bonheur de posséder des expressions qui ne laissent pas échapper cette différence. Pour désigner ce que les Latins appellent d'un mot unique bonumj elle a deux concepts très-distincts et deux expressions non moins distinctes. Pour bonum, elle a les deux mots Gute et Wohl, pour mahm, Bôse et Uehel (ou Weh), de sorte que nous exprimons deux jugements tout à fait différents lorsque nous considérons dans une action qui en constitue ou ce qu'on appelle Gute et Bôse ou ce qu'on appelle Wohl et Weh {Uebel), De là il résulte donc que la proposition psychologique
* En outre, l'expression stib raiione boni est, elle aussi, ambiguë (zwcideutig), car elle signiûe tout aussi bien : nous nous représentons quelque chose comme bon, lorsque et parce que nous le désirons (voulons), que : nous désirons quelque chose, parce que nous nous le représentons comme bon ; de sorte que c'est, ou bien le désir qui est le principe déterminant du concept de l'objet comme d'un bien, ou le concept du bien qui est le principe déterminant du désir (de la volonté) ; et alors, dans le premier cas, l'expression sub ratione boni, SignilieraiL que nous voulons quelque chose sous l'idée du bien; dans ]e second cas, que nous le voulons en conséquence de cette idée {zu Folge dieser Idée) qui, comme principe déterminant du vouloir, doit le précéder.
« Barnl remarque que la langue française a le même défaut que la langue latine ; Abbot, que l'anglais marque cette distinction, mais d'une façon imparfaite : evil rendant Bôse ; good, Gute ; well, loeai, Wohl ; iU et bad. Uebel ; woe, Weh. Born se sert de bonitas ou pravitas, de prospéra ou de iristis conditio. — On ne pourrait, en remplaçant par des mots français, les mots allemaiids que Kant cherche à définir, que donner une fausse expression à sa pensée : le sens en est clair d'après le contexte. (F. P.)
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énoncée pi us haut est au moins très douteuse {ungewiss) , si on la traduit ainsi : nous ne désirons rien que par rapport à ce que nous appelons notre Wohl ou Weh ; au contraire, qu'elle devient inconstablement vraie, qu'elle cjst en même temps exprimée tout à fait clairement, si 3n la rend ainsi : nous ne voulons rien, sous la direction {Anweisung) de la raison, que ce que nous tenons pour bon ou mauvais, au sens de Gute et de Bose.
Wohl ou Uebel ne désignent jamais qu'un rapport à ce qui dans notre état est agréable ou désagréable {Annehmlichkeitj Unannehmlkhkeit), constitue un plaisir ( Ver^?mgens) et une douleur (Schmer^ens), et si, pour cette raison, nousdésironsourepous5ons(i;e/'a&sc/ieMen) un objet, c'est seulement dans la mesure où il est rapporté à notre sensibilité et au sentiment du plaisir et de la peine [Lust, Unhist) qu'il produit. Gute et Bose indiquent toujours une relation à la volonté, en tant qu'elle est déterminée par la loi de la raison à faire de quelque chose son objet ; car elle n'est jamais immédiatement déterminée par l'objet et par la représentation de cet objet, mais elle est un pouvoir de se faire d'une règle de la raison le motif [Bewegursache) d'une action (par laquelle un objet peu* être réalisé). Gute ou Bose se rapportent donc proprement à des actions et non à la façon de sentir {Empfindungszustand) de la personne, et si quelque chose devait simplement (et à tous égards et sans autre condition) être bon ou mauvais {gut oder bose) ou considéré comme tel en ce sens, ce serait seulement la manière d'agir, la maxime de la volonté, par conséquent la personne même qui agit comme un
homme bon ou mauvais {guier oder baser) y et non une chose qui pourrait être ainsi appelée.
Ainsi on pouvait bien se moquer du stoïcien qui, en proie aux plus violentes attaques de goutte, s'écriait: Douleur, tu as beau me tourmenter, je n*avouerai jamais que tu sois quelque chose de mauvais = etwas Bôses (xax(iv, malum) ! il avait cependant raison. Ce qu'il sentait, ce qui lui arrachait des cris, c'était ce que nous appelons Uebely mais il n'avait aucune raison d'admettre que quelque chose de mauvais (Bôses) se fût par là attaché à lui; car la douleur ne diminuait en rien la valeur de sa personne, mais seulement la valeur de son état (Zustand). Un seul mensonge, dont il eût eu conscience, aurait dû abattre son courage [Muth) ' . Mais la douleur n'était pour lui qu'une occt jion de le grandir (erheben), s'il avait conscience de ne l'avoir méritée par aucune action injuste et de ne pas s'être ainsi lui-même préparé un châtiment (sich dadurch strafwûrdig gemacht habe) .
Ce qu'il convient d'appeler gut,. c'est ce qui^ dans le jugement de tout homme raisonnable, doit [miiss) être un objet de la facilté de désirer ; ce que nous devons appeler bôse, c'est ce qui aux yeux de chacun est un objet d'aversion ; par conséquent, outre le sens (ausser dem Sinne)y il faut encore la raison pour ce jugement (Beurtheilung). Ainsi en est-il de la véracité en opposition avec le mensonge, de la justice en opposition avec la violence, etc. Mais nous pouvons nommer f/eôe/ une
' Bom traduit par onimam; Bami, par fierté; Abbot, parprirfff. (F. P.,
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chose que chacun doit (muss) en même temps reconnaître pour bonne (gfu/), quelquefois médiatement, quelquefois même immédiatement. Celui qui se soumet à une opération chirurgicale, la sent sans doute de manière à éprouver ce que nous appelons Uehel, mais il reconnaît et chacun reconnaît par la raison, qu'elle est un bien {qui). Mais si quelqu'un, qui se plaît à taquiner et à tourmenter les gens paisibles, s'adresse enfin mal un jour et est renvoyé avec une volée bien conditionnée de coups de bâton [mit einer tûchtigen Traclit Schlàge)^ c'est là sans doute pour lui ce que nous appelons Uehél^ mais chacun y applaudit et considère la chose comme bonne [gut) en soi, quand même il n'en résulterait rien de plus; bien plus, celui-là même qui reçoit les coups, doit (wîiss) reconnaître dans sa raison qu'il les a mérités, parce qu'il voit là rigoureusement mise en pratique, la proportion entre le bien-être et la bonne conduite, que la raison lui présente nécessairement.
Sans doute le jugement de notre raison pratique dépend 'pour une très grande part {gar sehr viel), de ce que nous appelons notre Wohl et notre IVe/i, et en ce qui concerne notre nature d'êtres sensibles, tout se rapporte à notre bonheury si l'on en juge comme le réclame spécialement la raison, non d'après la sensation éphémère, mais d'après l'influence qu'a cet événement fortuit ' sur toute notre existence et sur le contentement que nous en éprouvons {Zufriedenheit mit derselhen); mais tout en général ne se rapporte pas toutefois
' Traduction littérale de dièse ZufdUigkeit. Born emploie foriuitum iUud ; Barni chacune de ces sensoUions fugitives ; Abbot, this. (F. P.)
au bonheur. L'homme est un être qui a des besoins, en tant qu'il appartient au monde sensible, et sous ce rapport, sa raison a certainement une charge qu'elle ne peut décliner à l'égard de la sensibilité, celle de s'occuper des intérêts de cette dernière, de se faire des maximes pratiques, en vue du bonheur de cette vie et aussi, quand cela est possible, du bonheur d'une vie future. Mais il n'est pourtant pas animal, assez complètement pour être indifférent à tout ce que la raison lui dit par elle-même et pour employer celle-ci simplement comme un instrument propre à satisfaire ses besoins, comme être sensible. Car le fait d'avoir la raison ne lui donne pas du tout une valeur supérieure à la simple animalité, si elle ne lui doit servir que pour ce qu'accomplit l'instinct chez les animaux; la raison ne serait en ce cas qu'une manière particulière dont la nature se serait servie pour armerfflwssMfMsfgw) l'homme en vue de la fin à laquelle elle a destiné les animaux, sans lui en assigner une autre plus élevée. Donc l'homme a besoin sans doute, d'après cette disposition que la nature a prise pour lui, de la raison pour prendre toujours en considération son bien et son mal {Wohl und Weh)^, mais il la possède encore en outre pour une utilité (Behuf) plus haute, c'est-à-dire aussi, non seulement pour examiner (in Ueberlegung zu nehmen) ce qui est en soi bon ou mauvais {gut oder bôse) et ce que peut seule juger la raison pure, absolument désintéressée au point de vue sensible {sinnlich gai' nicht interessirte)^
* Born se sert de scUutem et de miseriam. (F. P.)
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mais encore pour distinguer complètement cejugemont du précédent et faire de celui-ci la condition suprême du dernier.
En jugeant ainsi du bien et du mal en soi [an sich Guten und Bôsen), pour les distinguer de ce qui ne peut être ainsi nommé que par rapport à ce que nous avons appelé Wohl et Uebely il importe de considérer les points suivants. Ou bien un principe rationnel est déjà conçu en soi comme le principe de détermination de la volonté, sans égard aux objets possibles de la faculté de désirer (par conséquent simplement par la forme de loi = gesetzliche " de la maxime) ; dans ce cas, ce principe est une loi pratique à priori et la raison pure est supposée être pratique par elle-même. La loi détermine alors immédiatement la volonté, Taction conforme à la loi esi bonne (gut) en soi, une volonté dont la maxime est toujours conforme à cette loi est bonne absolument [schlechierdings), à tous égards et forme la condition suprême de tout bien (Guten), Ou bien il y a un principe déterminant de la faculté de désirer antérieur à la maxime de la volonté, et cette dernière suppose un objet de plaisir ou de déplaisir, parlant quelque chose qui satisfait (vergnûgt) ou qui cause de la douleur {s chmerzt); la maxime de la raison, rechercher l'un et fuir l'autre, détermine les actions comme bonnes (gut) relativement à notre penchant, partant médiatement (par rapport à un autre but, comme moyens d'y arriver), et alors ces maximes ne peuvent
* Voyez p. 4, pourquoi nous traduiscus littéralement ce mot. (F. P.)
jamais s'appeler des lois, mais des préceptes rationnels et pratiques, La fin elle-même, la satisfaction que nous cherchons est dans le dernier cas, non ce que nous appelons Gute, mais ce que nous appelons Wohlj non un concept de la raison, mais un concept empirique d'un objet de la sensation. Si l'emploi du moyen pour atteindre ce but, c'est-â-dire l'action* (parce que pour cela une délibération de la raison est nécessaire), s'appelle cependant bonne {gut), ce n'est pas d'une façon absolue (sçhlechthin), mais seulement par rapport à notre sensibilité, eu égard à son sentiment du plaisir et de la peine ; et la volonté, dont la maxime est par là affectée, n'est pas une volonté pure, qui n'a rapport qu'à ce en quoi [mir auf das geht, wobei) la raison pure peut être pratique par elle-même.
C'est ici le lieu d'expliquer le paradoxe de la méthode dans une Critique de la raison pratique, à savoir que le concept du bien (Guten) et du mal{Bôsen) ne doit pas être déterminé avant la loi morale {à laquelle, d'après V apparence, il devrait servir de fondement) , mais seulement [comme il arrive ici) après cette loi et par elle. Même si nous ne savions pas que le principe de la moralité est une loi pure déterminant à priori la volonté, nous devrions encore, pour ne pas admettre les principes tout à fait gratuitement [gratis)^ laisser au moins au commencement indécise la question de savoir si la volonté a simplement des principes empiriques de détermination
1 Barrii fait, à tort, de Handlung fder Gebrauch des Mittels dazu, d. i. die Handlung), Tappositif de dazu, au lieu de le rapporter à der Gthrauch des Mittels. (F. P.)
BD CONCEPT D*UN OBJET Diù LA RAISON PURE PRATIQUE 111
OU si elle a aussi des principes déterminants purs à -priori; car il est contraire à toutes les règles essentielles (Griiudregeln) de la méthode philosophique de supposer déjà comme décidé ce qu'on doit tout d'abord résoudre. Supposons que nous voulions maintenant partir du concept du bien pour en dériver les lois de la volonté, ce concept d'un objet (en tant que bon) donnerait en même temps cet objet comme l'unique principe déterminant de la volonté. Comme maintenant ce concept n'aurait pour règle aucune loi pratique à priori, on ne pourrait placer la pierre de touche du bien ou du mal dans aucune autre chose que dans l'accord de l'objet avec notre sentiment du plaisir ou de la peine, et la raison n'aurait d'autre usage que de déterminer soit ce plaisir ou cette peine dans sa connexion comp]è{e {im ganzen Zusammenhaiige) avec toutes les sensations de mon existence, soit les moyens de m'en procurer l'objet. Or, comme l'expérience seule peut indiquer ce qui est conforme (gemàss) au sentiment du plaisir, et que la loi pratique, d'après la donnée (der
l'il'
et dans la mesure où celle-ci prescrit aux maximes la simple forme de loi = gesetzliçhe ', sans égard à aucun objet). Mais comme on prenait déjà pour fondement de toute loi pratique un objet déterminé d'après des concepts du bien et du mal (Guten und Bôsen), et que cet objet ne pouvait, faute d'une loi antérieure, être conçu que d'après des concepts empiriques, on s'était déjà par avance privé de la possibilité de concevoir seulement une loi pure pratique, tandis qu'on aurait trouvé au contraire, si l'on avait d'abord recherché analytiquement cette loi, que ce n'est pas le concept du bien, comme d'un objet, qui détermine et rend possible la loi morale, mais inversement que la loi morale détermine et rend possible d'abord le concept du bien, en tant qu'il mérite absolument {schîechthin) ce nom.
Cette remarque , qui concerne simplement la méthode à suivre dans les recherches morales les plus hautes, est importante. Elle explique d'un seul coup la cause occasionnelle de toutes les erreurs des philosophes relativement au principe suprême de la morale. Car ils cherchaient un objet de la volonté pour en faire la matière et le fondement d'une loi (qui devait être alors, non immédiatement, mais par l'intermédiaire de cet objet rapporté au sentiment du plaisir ou de la peine, le principe déterminant de la volonté), tandis qu'ils auraient dû d'abord chercher une loi qui déterminât à priori et immédiatement la volonté et ensuite l'objet conformément à la volonté. Or ils pouvaient
« Voyez p. 4, (F. P.)
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placer cet objet du plaisir, qui devait fournir le concept suprême du bien, dans le bonheur, dans la perfection, dans la loi morale* ou dans la volonté de Dieu, leur principe était toujours une hétéronomie et ils devaient inévitablement renconirer [stossen] pour une loi morale des conditions empiriques, parce qu'ils ne pouvaient en nommer bon ou mauvais {gut oder bôse) l'objet, comme principe de détermination immédiat de la volonté, que d'après son rapport immédiat au sentiment, qui est empirique dans tous les cas. Il n'y a qu'une loi formelle, c'est-à-dire une loi telle qu'elle ne prescrive à la raison rien de plus, comme condition suprême des maximes, que la forme de sa législation (Gesetzgebung) universelle, qui puisse à priori être un principe déterminant de la raison pratique. Les anciens laissaient voir ouvertement cette erreur, en dirigeant complètement leurs recherches morales vers la détermination du concept du souverain bien, partant d'un objet dont ils avaient l'intention de faire ensuite le principe déterminant de la volonté dans la loi morale, tandis que c'est seulement beaucoup plus tard, quand la loi morale a été bien établie par elle-même et justifiée comme principe de détermination immédiat de la volonté, que cet objet peut être représenté à la volonté maintenant déterminée à priori d'après sa forme : et c'est ce que nous voulons entreprendre dans la Dialectique de la raison pure
* Nous traduisons littéralement le texte, im moralischem Gesetze, que donnent presque toutes les éditions et qu'accepte Bom (in lege moraii). Mais il seml le bien qu'on doive, avec Hailenstein, Barni et Abbot, mettre senlimenl moral au lieu de loi morale. (F. PO KAHT, Cr. de la rais. prat. 8
pratique. Les modernes, pour qui la question du souverain bien est alors d'usage ou au moins parait être devenue une chose accessoire, déguisent l'erreur mentionnée plus haut (comme dans beaucoup d'autres cas), sous des mots indéterminés; cependant on ne la découvre pas moins dans leurs systèmes, car elle se traduit toujours alors par l'hétéronomie de la raison pratique, d'où ne peut jamais sortir désormais une loi morale qui commande universellement à priori (allgemein gebietendes).
Or puisque les concepts du bien et du mal {Guten und Bôsen), comme conséquences de la détermination à priori de la volonté, supposent aussi un principe pur pratique ^ partant une causalité de la raison pure, ils ne se rapportent pas, à l'origine (pour ainsi dire, comme déterminations de l'unité synthétique de la diversité = Mannigfaltigen, d'intuitions données dans une conscience) à des objets, comme les concepts purs de l'entendement ou les catégories de la raison théoriquement employée, ils supposent au contraire ces objets comme donnés*, mais ils sont tous ensemble des modes (modi) d'une catégorie unique, de la catégorie de la causalité, en tant que le principe déterminant de celle-ci consiste dans la représentation rationnelle d'une loi que la raison se danne à elle-même comme loi de la liberté, en se révélant ainsi à priori comme pratique. Cependant comme les actions sont d'une part soumises à une loi, qui n'est pas une
I Nous faisons rapporter sie à concepts, avec Abbot ; le contexte ne permet pas de le rapporter à catégories, comme le fait Barni. (F. P.)
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loi de la nature, mais une loi de la liberté, partant appartiennentà la conduite d'êtres intelligibles, maisque (Vautre part, elles appartiennent cependant aussi aux phénomènes, en tant qu'événements du monde sensible, les déterminations d'une raison pratique ne peuvent avoir lieu que par rapport aux phénomènes, partant que conformément aux catégories de l'entendement, non en vue d'un usage théorique de l'entendement, pour ramener la diversité {Mannigfaltige) de Vintuition (sensible) sous une conscience à prioriy mais seulement pour soumettre la diversité des désirs à l'unité de la conscience d'une raison pratique, qui ordonne dans la loi morale, ou d'une volonté pure à priori.
Ces catégories de la liberté, car c'est ainsi que nous les nommerons en opposition à ces concepts théoriques qui sont des catégories de la nature, ont un avantage manifeste sur ces dernières. Tandis que celles-ci ne sont que des formes de la pensée, qui désignent, seulement par des concepts généraux, des objets, engénéralet d'unefaçon indéterminée, pour toute intuition possible, pour nous, les premières au contraire se rapportent à la détermination d'un libre arbitre ^^ freiénWillkiihr * (^auquel sans doutene peut étredonnéeaucuneintuition parfaitement correspondante, mais qui, ce qui n'a lieu pour aucun concept de l'usage théorique de notre pouvoir de connaître, a pour fondement une loi pure pratique à priori)'^ comme concepts pratiquesélémentaires,aulieu
' Sur ce mot, voyez n. 2, p. 31.
2 Nous faisons rapporter à priori avecAbbot à Q-eselz et non à a pour fondement, comme Barni. (F. P.)
de la forme de l'intuition (espace et temps), qui ne réside pas dans la raison elle-même, mais doit être tirée d'ailleurs, c'est-à-dire de la sensibilité, et elles ont pour fondement la forme (Tune volonté pm'e qui est donnée dans la raison, partant dans la faculté de penser ellemême. Il en résulte donc que^ comme dans tous les préceptes delà raison pure pratique, il s'agit seulement de la détermination de la volotité et non des conditions naturelles (du pouvoir pratique) de la mise à exécution de son dessein \ les concepts pratiques à priori par rapport au principe suprême de la liberté deviennent sur-le-champ des connaissances et n'ont pas à attendre les intuitions pour acquérir une signification, et cela pour cette raison remarquable qu'ils produisent euxmêmes la réalité de ce à quoi ils se rapportent (l'intention de la volonté), 03 qui n'est pas du tout le cas des concepts théoriques. Seulement, il faut bien remarquer que ces catégories ne concernent que la raison pratique en général et qu'ainsi l'or'jre dans lequel elles se présentent^ mène de celles qui sont moralement encore indéterminées et sensiblement conditionnées à celles qui, indépendantes des conditions sensibles (sinnlich unbedingt), sont déterminées simplement par la loi morale.
• Ti'aduction littérale de der Ausfuhrung seiner Absicht. — Born dit cxsequendi consilii; Ba.Tm, l'exécution de ses desseins-, Abbot, the exécution of one's purpose. (F. P.)
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