‹ Critique de la raison pratiqueChapitre 46 sur 67 · LITÉ · texte numérisé non relu

LITÉ

Le Permis et le Défendu ^.

Le Devoir et VOpposé du devoir.

Le Devoir parfait et le Devoir imparfait.

On s'aperçoit bien vite que, dans ce tableau, la liberté est considérée comme une espèce de causalité, qui n'est pas soumise à des principes empiriques de détermination, relativement aux actions qu'elle peut pro-

• Nous traduisons ainsi avec Barni : WHîensmeinungen. (F. P.)

2 Traduction des mots Erlaubte et Unerlaubte. Born emploie licitum

et Hlidtum ; 'Rdi.vni, le licite et ViUicitc; Abbot, the Permitted and the

Forbidden. (F. P.)

duire comme phénomènes dans le monde sensible; partant qu'elle se rapporte aux catégories qui concernent sa possibilité naturelle, tandis que chaque catégorie est prise si universellement que le principe déterminant de cette causalité peut être placé en dehors du monde sensible dans la liberté comme propriété d'un être intelligible, en attendant que les catégories de la modalité fournissent le passage, mais seulement d'une manière prohlématique^ des principes pratiques en général à ceux de la moralité, qui ensuite peuvent être dogmatiquement établis par la loi morale.

Je n'ajoute rien de plus ici pour l'explication du présent tableau, parce qu'il est suffisamment clair par lui-même. Une division de cette espèce, fondée sur des principes, est très utile à toute science, au point de vue de la solidité aussi bien que de la clarté. Ainsi, on sait, par exemple, tout de suite d'après ce tableau et son premier numéro, par où l'on doit commencer dans les recherches pratiques : des maximes que chacun fonde sur son penchant, on va aux préceptes qui sont valables pour toute une espèce d'êtres raisonnables, en tant qu'ils s'accordent en certains penchants, et enfin à la loi qui vaut pour tous, indépendamment de leurs penchants, etc. De cette manière, on aperçoit le plan complet de ce que l'on a à faire, on aperçoit même chaque question de ia philosophie pratique qu'on a à résoudre et eu même temps l'ordre qu'il convient de suivre.

DU CONCEPT d'un OBJET DE LA RAISON PURE PRATIQUE 119 DE LA TYPIQUE DU JUGEMENT PUR PRATIQUE *

Les concepts du bien et du mal [Giiten und Bôsen) déterminent d'abord un objet pour la volonté. Mais ils sont eux-mêmes soumis à une règle pratique de la raison qui, si elle est la raison pure, détermine la volonté à priori, relativement à son objet. Maintenant, une action possible pour nous dans la sensibilité estelle, oui ou non, le cas qui est soumis à la règle, c'est au jugement pratique qu'il appartient d'en décider ; par lui est appliqué in concreto à une action, ce qui était dit universellement {in abstracto), dans la règle. Mais puisqu'une règle pratique de la raison pure concerne, d'abord entant que p7'atique,V existence d' un ohieiei qu'en second lieu, comme règle pratique de la raison pure, elle implique nécessité par rapport à l'existence de l'action, partantqu'elleestuneloi pratique et non uneloinaturelle dépendant de principes empiriques de détermination, mais une loi de la liberté d'après laquelle la volon té doit pouvoir être déterminée indépendamment de toutélémentempirique(simplement par la représentation d'une loi en général et de sa forme), tandis que tous les cas qui peuvent se présenter, pour des actions possibles, ne peuvent être qu'empiriques, c'est-à-dire ne peuvent appartenir qu'à l'expérience et à la nature; il paraît ainsi paradoxal [ividersinnig) de vouloir trouver dans le monde sensible un cas qui, devant toujours comme tel, être

* Barni met De la typique de la raison pure pratique, en substî. tuant sans raison Vernunft k Urtheilskraft, que donnent tous lef textes. (F. P.)

soumis seulement à la loi de la nature, permette cependant qu'on lui applique une loi de la liberté, et auquel puisse êtreappliquéeTidéesupra-sensibledu bien moral [SittlichgutenJ , qui y doit être représentée in concreto. Par conséquent, le jugement de la raison pure pratique est soumis aux mêmes difficultés que celui de la raison pure théorique. Celle-ci cependant avait un moyen d'en sortir, puisque, relativement à l'usage théorique, s'il fallait des intuitions auxquelles pussent être appliqués des concepts purs de l'entendement, des intuitions de ce genre (ne concernant toutefois que les objets des sens) peuvent être données à pnori, partant, en ce qui concerne la connexion en elles du divers [Mannigfalligen), conformément aux concepts purs à' priori de l'entendement (comme sehèmes = Schemate). Au contraire, le bien moral est, quant à l'objet, quelque chose de supra-sensible pour lequel on ne peut trouver, par conséquent, rien de correspondant dans une intuition sensible. Le jugement dépendant des lois {unter Gesetzen) ' de la raison pure pratique paraît par suite soumis à des difficultés particulières, qui proviennent de ce qu'une loi de la liberté doit être appliquée à des actions, qui sont des événements se produisant dans le monde sensible etpar conséquent appartiennent en cette qualité à la nature.

Mais ici s'offre cependant encore une issue favorable pour le jugement pur pratique. En subsumant une action possible, pour moi dans le monde sensible sous

* Born emploie sub legibus -, Barni, qui se rapporte auai lois ; Abbot, 4epending of lavas. (F. P.)

DU CONCEPT d'un OBJET DE LA RAISON PURE PRATIQUE 121

une loi pure pratique, il ne s'agit pas de la possibilité de Vactio7i en tant qu'événement du monde sensible; car cette possibilité a rapport au jugement {die geôrl fur die Beurtheilung) de la raison dans son usage théorique, conformément à la loi delà causalité, qui est un concept pur de l'entendement pour lequel elle a un schème dans rintuition sensible. La causalité physique ou la condition sous laquelle elle a lieu, appartient aux concepts de la nature, dont l'imagination transcendantale trace le schème. Il n'est pas question ici du schème d'un cas qui se présente d'après des lois, mais du schème (si ce mot est convenable ici) d'une loi elle-même, parce que la détermination de la volonté (non l'action relativement à son résultat) par la loi seule, sans autre principe déterminant, rattache le concept de causalité à des conditions tout autres que celles qui forment la connexion naturelle '.

Un schème, c'est-à-dire un procédé général {allgemeines Verfahren) de l'imagination (pour représenter à priori aux sens le concept pur de l'entendement, que détermine la loi), doit correspondre à la loi naturelle, en tant que loi régissant les objets d'intuition sensible comme tels. Mais aucune intuition, partant aucun schème destiné à l'appliquer in concreto, ne peut se trouver sous la loi de la liberté (comme causalité qui n'est pas du tout conditionnée sensiblement), et partant non plus sous le concept du bien inconditionné (Unbedingt-Giiten)'^, Par conséquent la loi morale n'a

* Barni ajoute : Des effets et des causes. (F. P.) » Sur l'emploi de ce mot inconditionné au lieu d'a&.'oiu, qu'on lit chez Barni, voyez n. 1, p. 16. (F. P.)

aucune autre faculté de connaître que l'entendement (et non l'imagination), qui puisse l'appliquer aux objets de lanature. L'entendement peut, en vue du jugement, donner pour fondement (unterlegen als Gesetzes) à une idée de la raison, non un schème de la sensibilité, mais une loi, telle toutefois qu'elle puisse être représentée m concrefo dans les objets des sens, partant une loi naturelle, mais seulement quanta la forme: par conséquent nous pouvons appeler cette loi, le type de la loi morale. La règle du jugement soumis aux lois de la raison pure pratique est la suivante : demande-toi si l'action que tu projettes, en supposant qu'elle dût arriver d'après une loi de la nature dont tu ferais toi-même partie, tu pourrais encore la regarder comme possible pour ta volonté. C'est d'après cette règle, en fait, que chacun juge si les actions sont moralement bonnes ou mauvaises [gui oder bose). Ainsi, l'on dit : comment ! s\ chacun se permettait de tromper, quand il croit travailler à son avantage ou se considérait comme autorisé à mettre fin à sa vie, dès qu'il en est complètement fatigué, ou s'il regardait avec une indifférence complète la misère (Noth) d'autrui et que tu appartinsses à un tel ordre de choses, t'y trouverais-tu bien avec l'assentiment de la volonté ? Or chacun sait bien que s'il se permet en secret quelque trompeKe [Betrug], ce n'est pas une raison pour que tout le monde fasse de même, que s'il est, sans qu'on s'en aperçoive, indifférent pour les autres, il n'en résulte pas que tout le monde soit pour Ini dans la même disposition : par conséquent cette comparaison de la maxime de ses

DU CONCEPT d'un OBJET DE LA RAISON PURE PRATIQUE 123

actions avec une loi universelle de la nature n'est pasnon plus le principe déterminant de sa volonté. Mais cette loi plus universelle est cependant tijpe pour juger la maxime d'après des principes moraux. Si la maxime de l'action n'est pas d'une nature telle, qu'elle soutienne l'épreuve (die Probe hait) de la forme d'une loi naturelle en général, elle est moralement impossible. C'est ainsi que juge lui-même l'entendement le plus ordinaire, car la loi naturelle sert toujours de fondement à ses jugements les plus habituels et même à ses jugements d'expérience. Toujours par conséquent il l'a en main, de manière seulement à faire, dans les cas où doit être jugée la causalité par liberté {aus Freiheit)\ de cette loi naturelle simplement un type d'une loi de la liberté^ car s'il n'avait pas sous la main quelque chose qu'il pût prendre pour exemple dans les cas d'expérience, il ne pourrait dans l'application conférer l'usage à la loi d'une raison pure pratique.

Donc il m'est aussi permis de me servir de la nature du monde sensible comme type d'une nfliure intelligibley pourvu que je ne transporte pas à celte dernière les intuitions et ce qui en dépend, mais que je me borne à y rapporter simplement la forme de la conformité à la loi (Gesetzmàssigkcit)* en général (dont le concept se trouve aussi dans l'usage le plus commun de la raison *, mais ne peut être connu à priori d'une façon

' Voyez page 7 la distinction des deux ordres de causalité. (F. P.) 2 Sur la traduction de ce mot, voyez la note de la page 4. (F. P.) ' Born dit in purissimo rationis usu; Barni, dans l'usage le plus pur

delà raison; Abbot substitue, après U&Tten$tein, gemeinste à reinsle.

Nous l'avons suivi sur ce point. (F. P.)

déterminée que pour un usage pur pratique de la raison). Car des lois, comme telles, sont identiques à cet égard, qu'elles tirent d'où elles veulent leurs principes de détermination.

D'ailleurs, comme de tout l'intelligible il n'y a absolument {schlechterdings) rien que la liberté (au moyen de la loi morale), qui ait de la réalité et encore n'en a-t-elle qu'en tant qu'elle est une supposition inséparable de cette loi ; et comme en outre tous les objets intelligibles auxquels la raison pourrait encore peut-être nous conduire en prenant cette loi pour guide (nach Anleitung jenes Ge$et%es), n'ont à leur tour pour nous de réalité que pour le besoin de cette loi ellemême et de l'usage de la raison pure pratique, et que la raison pure pratique est autorisée et même contrainte à faire usage de la nature (considérée dans sa forme pure comme un objet de l'entendement) comme type du jugement, la remarque présente sert à nous empêcher de compter parmi les concepts eux-mêmes, ce qui appartient simplement à la typique des concepts. Cette dernière, comme typique du jugement, nous préserve de Vempmsme de la raison pratique, lequel fait consister les concepts pratiques du bien et du mal {Guten und Bôsen), simplement dans des conséquences de l'expérience (dans ce qu'on appelle bonheur), quoique, àvrai dire, le bonheur et les conséquences utiles en nombre infini d'une volonté déterminée par l'amour de soi, si cette volonté se posait elle-même en même temps comme loi universelle de la nature, pourraient certainement servir de type

DU CONCEPT d'un OBJET DE LA RAISON PURE PRATIQUE 125

tout à fait approprié au bien moral, mais sans toutefois s'identifier avec lui. Cette typique préserve aussi du mysticisme de la raison pratique, lequel prend pour schème ce qui ne servait que de symbole, c'est-à-dire fait reposer l'application des concepts moraux sur des intuitions réelles et cependant non sensibles (d'un royaume invisible de Dieu), et s'égare dans le transcendant (Ueberschvengliclie) '. A l'usage des concepts moraux est uniquement approprié le rationalisme du jugement, lequel n'emprunte à la nature sensible que ce que la raison pure peut aussi concevoir par elle-même, c'est-à-dire la conformité à la loi {Gesetzmàssicjkeit) * et n'introduit dans la nature supra-sensible que ce qui en retour peut étreréellement représenté par. des actions dans le monde des sens d'après la règle formelle d'une loi naturelle en général. Cependant il est beaucoup plus important et on doit bien plus recommander de se préserver de l'empirisme de la raison pratique, parce que le mysticistne se concilie encore avec la pureté et l'élévation {Erhahenheit) de la loi morale, et qu'en outre il n'est pas même naturel et conforme à la façon de penser commune, de tendre son imagination jusqu'à des intuitions suprasensibles; par conséquent le danger n'est pas aussi général de ce côté. L'empirisme au contraire extirpe ,- jusqu'à la racine, la moralité dans les intentions (dans lesquelles cependant et non simplement dans les actions consiste la haute valeur que l'humanité peut et

« Voyez note 2, p. 99. (F.l\) « Voyez p. 4 et 127. (F. P.)

doit se procurer par la moralité); il substitue au devoir quelque chose de tout à fait différent, c'est-à-dire un intérêt empirique avec lequel se liguent secrètement les penchants en général ; en outre l'empirisme, par cela même qu'il est uni avec tous les penchants qui (quelque forme qu'ils prennent), s'ils sont élevés à la dignité d'un principe pratique supérieur, dégradent l'humanité, et que ces penchants sont favorables également à la manière de sentir de chacun, est pour cette raison beaucoup plus dangereux que tout enthousiasme fanatique {Schtvàrmerei) \ qui ne peut jamais produire un état durable che2 Un grand nombre de personnes.

< Voyez nate 2, p. 99 el n. 1, p. 125. (F. P.)

Page 1