‹ Critique de la raison pratiqueChapitre 52 sur 67 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

d'une dialectique de la raison PURK PRATIQUB EN GÉNÉRAL

La raison pure a toujours sa dialectique, qu'on la considère dans son usage spéculatif ou dans son usage pratique; car elle demande la totalité absolue des conditions pour un conditionné donné, et cette totalité ne peut absolument se rencontrer que dans les cboses en soi. Mais comme tous les concepts des cboses doivent être rapportésà desintuitions qui, chez nous autres hommes, ne peuvent jamais être que sensibles, partant nous font connaître les objets, non comme choses en soi, mais simplement comme des phénomènes, dans la série desquelsne peut jamais être rencontré l'inconditionné pour le conditionné et les conditions, une illusion {Schein) inévitable naît ainsi de Tapplication de cette idée rationnelle de la totalité des conditions (partant de l'inconditionné), aux phénomènes comme s'ils étaient des

choses en soi (car ils sont toujours pris pour tels, quand font défaut les averlissements de la critique), mais on ne l'apercevrait jamais comme mensongère, si elle ne se trahissait elle-même par un conflit de la raison avec elle-même, dans l'application à des phénomènes de son principe fondamental qui consiste à supposer l'inconditionné pour tout conditionné. Parla, la raison est forcée de chercher d'où naît cette illusion et comment elle peut être dissipée, ce qui ne peut avoir lieu que par une critique complète de tout le pouvoir pur de la raison, de sorte que l'antinomie de la raison pure, qui devient manifeste dans sa dialectique, est en fait l'erreur la plus bienfaisante dans laquelle ait jamais pu tomber la raison humaine, parce qu'elle nous pousse en définitive à chercher pour sortir de ce labyrinthe la cleî (S chlûssel) qui, quand elle a été trouvée,, découvre encore ce qu'on ne cherchait pas et ce dont pourtant on a besoin, c'est-àdire une perspective {Aussicht) sur un ordre de choses plus élevé et immuable, dans lequel nous sommes déjà maintenant et dans lequel nous sommes capables, par des préceptes déterminés, de continuer notre existence, conformément à la détermination suprême de la raison*.

On peut voir en détail dans la Critique de la raison pure comment, dans l'usage spéculatif de cette faculté, il est possible de résoudre cette dialectique naturelle et d'éviter l'erreur venant d'une illusion d'ailleurs naturelle. Mais il n*en est pas mieux pour la raison

* Le texte donne der fwchsten Vernunfibestimmung ; Born dit summo rcUionis consilio; Barni, à la désignation suprême qne nous assigne la raison; Xhhot,to-thehighest dictate of reason; nous traduisons littéralement. (F. P.)

dans son usage pratique. Elle cherche, comme raison pure pratique, pour le conditionné pratiquement (qui repose sur les penchants et le besoin naturel), également l'inconditionné et à la vérité non comme principe déterminant de la volonté, mais, puisque celui-ci a été donné (dans la loi morale), la totalité inconditionnée de l'objet de la raison pure pratique, gous le nom de souverain bien.

Déterminer cette idée pratiquement, c'est-à-dire d'une façon suffisante pour les maximes de notre conduite rationnelle, c'est le but de la doctrine de la sagesse (Weisheitslehre) \ qui comme science est la philosophie dans le sens où les anciens entendaient ce mot, car pour eux elle consistait à enseigner le concept [eine Anweisiing su dem Begriffe war) dans lequel il faut placer le souverain bien et la conduite à suivre pour l'acquérir. Il serait bon ds laisser à ce mot son ancienne signification, de le comprendre comme une doctrine du souverain bien, en tant ^ que la raison s'efforce d'en faire une science. Car d'une part, la condition restrictive qui y est attachée serait conforme à l'expression grecque (qui signifie amour de la sagesse), et cependant serait en même temps suffisante pour comprendre sous le nom de philosophie, l'amour de la science, partant de toute connaissance, spéculative de la raison, en tant qu'elle peut être utile pour ce concept aussi bien

* Bami ne traduit pas ce mot, parce qu'il ne trouve, pour le rendre, que philosophie, employé ensuite par Kant; le passage se ressent alors, comme il le remarque, de cette omission. Born dit doctrina sapientiœ; Àbbol, practical wisdom; nous avons traduit littéralement. (F. P,)

3 Barni na traduit pas 50 fem. (F. P.)

que pour le principe de détermination pratique ; elle ne laisserait pas perdre de vue le but capital, en vue duquel seul elle peut être nommée doctrine de la sagesse. D'autre part, il ne serait pas mal non plus de décourager la présomption de celui qui ose s'arroger le titre de philosophe {Philosophen), en lui présentant déjà, par la définition du mot, une mesure pour l'estimation de soi-même, qui abaisseraitfort ses prétentions. Car être un professeur de sagesse (Weisheitslehrer) devrait signifier quelque chose de plus qu'être un disciple {Schûler), qui n'est pas encore arrivé assez loin pour se conduire lui-même et encore bien moins pour conduire les autres avec la certitude d'atteindre un but si élevé ; cela signifierait être un maître dans la connaissance de la sagesse, ce qui dit plus que ce qu'un homme modeste ne s'attribuera à, lui-même. La philosophie resterait alors elle-même, comme la sagesse, encore toujours un idéal qui, objectivement, n'est représenté complètement que dans la raison, mais qui subjectivement pour la personne, n'est que le but de ses efforts incessants. Celui-là seul est autorisé à prétendre qu'il est en possession de cet idéal et à s'attribuer le nom de philosophe, qui peut en montrer, comme exemple, l'effet infaillible dans sa personne (dans l'empire qu'il a sur lui-même et dans l'intérêt indubitable qu*il prend de préférence au bien général). Et c'est ce que les anciens réclamaient aussi de ceux qui voulaient mériter ce nom honorable.

Par rapport à la dialectique de la pure raison pratique, au point de vue de la détermination du concept

du souverain bien (dialectique qui, si la solution en est aussi heureuse que celle de la raison spéculative, fait attendre le résultat le plus bienfaisant, parce que les contradictions, exposées sincèrement et non cachées, de la raison pure pratique avec elle-même, nous obligent à entreprendre une critique complète de son propre pouvoir), nous avons seulement encore une observation à présenter.

La loi morale est Tunique principe déterminant de la volonté pure . Mais comme cette loi est simplement formelle (c'est-à-dire réclame seulement la forme de la maxime, comme universellement législative), elle fait abstraction, comme principe de détermination, de toute matière, partant de tout objet, du vouloir (Wollens). Par conséquent le souverain bien a beau être toujours Vobjet entier d'une raison pure pratique, c'est-à-dire d'une volonté pure, il ne doit pas être pris pour cela comme le principe déterminant de celle-ci ; et la loi morale doit seule être considérée comme le principe qui la détermine à s'en faire un objet dont elle se propose la réalisation ou la poursuite. Cette remarque est importante en une matière aussi délicate que la détermination des principesmoraux, où même le plus petit malentendu {Missdeutung), corrompt les intentions. Car on aura vu par l'analytique que, si l'on admet, avant la loi morale, un objet quelconque sous le nom d'un bien comme principe déterminant de la volonté, et si l'on en dérive ensuite le principe pratique suprême, cela amènerait toujours alors une hétéronomie et déposséderait {verdr'dngen) le principe moral.

Mais il va de soi que si dans le concept du souverain bien est déjà renfermée la loi morale comme condition suprême, le souverain bien n'est pas alors simplement objet, mais que son concept et la représentation de son existence, possible par noire raison pratique, sont en même temps le principe déterminant de la volonté pure, parce qu'alors, en fait, la loi morale renfermée déjà dans ce concept et conçue avec lui (mitgedacht) , et aucun autre objet, détermine la volonté d'après le principe de l'autonomie. Cet ordre des concepts de la détermination de la volonté ne doit pas être perdu devue, parce que, autrement, on se méprend soimême (sich selbst missversteht), et on croit se contredire là où cependant tout se tient dans la plus parfaite harmonie.

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