‹ Critique de la raison pure (volume 2)Chapitre 101 sur 136 · CZXXVI ANALYSE DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

CZXXVI ANALYSE DE LA CRITIQUE

morales, Décessaîrement amenée par la loi morale infiniment pore de notre religion, rendit la raison pins pénétrante à Tendroit de cet objet par l'intérêt qu'elle l'obligea à y prendre; et, sans que ni des connaissances natureUes plus étendues, ni des vaes transcendentales exactes et positives (de pareilles voes ont manqué en tout temps) y aient contribué, ces idées produisirent un concept de la nature divine, que nous tenons maintenant pour le vrai, non parce qae la raison spéculative nous en convainc, mais parce qu'il s'accorde parfaitement avec les principes moraux de la raison. >

Ainsi Kant revient par la morale à la théologie ou à la religion, et trouve dans la première le fondement de la seconde. Il ne pense pas que celle-ci puisse être séparée de celle-là ; mais qu'on y prenne bien garde : tout en rattachant la loi morale à une volonté suprême, il prétend bien n'en pas faire an acte arbitraire de cette volonté; car nous n'allons pas de Tidée de cette volonté, qui nous est d'ailleurs absolument inaccessible, à celle de cette loi, mais au contraire de l'idée de cette loi à celle de cette volonté. En d'autres termes, suivant les exprc^ssions mêmes de Kant (p. 278), que je cite textuellement, parce qu'elles caractérisent bien le lien qu'il établit entre la morale et la religion : « Nous ne tenons pas nos actions pour obligatoires, parce qu'elles sont des commandements de Dieu, mais nous les regardons comme des commandements divins, parce que nous y sommes intérieurement obligés.» Ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons faire un usage convenable de la théologie morale : nous nous en servons ainsi pour remplir notre destination dans le monde en prenant notre place dans le système des fins ; autrement nous nous jetons dans un mysticisme où le fil de la raison nous échappe et où nous nous égarons en de vaines et dangereuses spéculations.

Pour bien marquer la nature de l'état intellectuel où nous devons nous placer ici, Kant analyse les divers états de l'esprit par rapport à la vérité ou n ce que nous tenons pour la vérité, Vopinian, le savoir et la foi. C'est l'objet de la troisième section du chapitre que nous analysons en ce moment.

Ces trois états de l'esprit marquent les trois degrés suivant lesquels nous pouvons tenir quelque chose pour vrai. Lorsqu'un jugement, loin de se fonder sur des principes objectifs suffisants,

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s'est pas môme déterminé par des canses subjectives qui nous paraissent suftisantes, il n'est alors qu'âne simple opinion. Lorsque le jugement nous paraît subjectivement suffisant, mais que DOQS le tenons en même temps pour objectivement insuffisant, c'est-à-dire quand nous croyons avoir des motifs suffisants pour l'admettre, mais sans pouvoir le démontrer par des raisons objectives, il porte alors le nom de croyance ou de foi. Enfin quand il est suffisant à tous les points de vue, subjectivement et objectivement, il s'appelle savoir. Le savoir équivaut à la certitude.

L'opinion, sous peine de n'être qu'un vain jeu de l'imagination, Deropinioa une fiction arbitraire, doit toujours s'appuyer sur le savoir ; mais elle n'est jamais permise dans les jugements qui viennent de la raison pure ou dans les sciences qui, reposant uniquement sur des jugements universels et nécessaires, et par conséquent à prioriy impliquent une entière certitude. « Aussi est-il absurde, dit Kant (p. 381), de parler d'opinion dans les mathématiques pures : là il faut ou savoir, ou s'abstenir de tout jugement. Il en est de même dans les principes de la moralité : on ne doit pas risquer une action sur la simple opinion que quelque chose est permis, mais il faut le savoir. » ^

Quant à la foi ou à la croyance, c'est-à-dire à ces jugements Delà foi oi que nous croyons devoir admettre, bien que nous les sentions "®y*""' objectivement insuffisants, elle n'est en général de mise qu'au point de vue pratique, c'est-à-dire au point de vue de Taction, laquelle peut se rapporter soit à Vutilité, soit à la moralité.

Dans le second cas, on a la foi morale^ sur laquelle nous re- Foi pragmat viendrons tout à Theure; dans le premier, ce que Kant appelle **"*' une foi pragmaiiqtœ^ c'est-à-dire une foi que l'on admet accidentellement comme servant de fondement aux moyens à employer en vue d'une certaine fin particuHère. Ainsi, pour nous servir de l'exemple employé ici par Kant, il faut qu'un médecin fasse quelque chose pour un malade qui est en danger, mais dont il ne connaît pas la maladie : après avoir examiné les phénomènes, il juge, mais sans en être parfaitement sûr, que cette maladie est une phthisie, et il agit en conséquence. Sa croyance, même pour son propre jugement, est purement accidentelle. Souvent, il est vrai, en pareil cas, on s'exprime av^c autant d'assurance que si l'on était fermement convaincu ; mais il y a une excellente

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pierre de touche pour éprouver ce g )nre de foi et en reconnaître le degré : c'est le pari. Tel, en eff it, risquera bien un ducat; mais, sMl s'agit de dix, il commencera à s'apercevoir qu'il , pourrait bien s'être trompé.

oidocirinaie Mais, s'il est Vrai qu'en général la foi se rapporte à la pratique, il faut aussi reconnaître, même dans l'ordre théorétique ou spéculatif, quelque chose d'analogue à quoi convient aussi le nom de foi ou de croyance, et que Kant désigne sous le nom de foi doctrinale. Ainsi ce n'est pas une simple opinion qui me fait dire qu*il y a aussi des habitants dans les autres mondes, mais j'ai à cet égard une très-ferme croyance, et, s'il était possible de décider la chose par quelque expérience, je parierais bien toute ma fortune que quelqu'une au moins des planètes que nous voyons est habitée. Eant rattache à cette espèce de foi la croyance à l'existence de Dieu et même à la vie future, n n'admet pourtant pas, comme on l'a vu plus haut et comme il le rappelle ici même, qu'il y ait sur ces deux points matière à de légitimes hypothèses : cette expression donnerait à entendre que nous avons de la nature d'une cause du monde et d'une autre vie un concept que nous pouvons réellement montrer; mais, comme l'idée d'une intelligence suprême qui a tout ordonné suivant les fins les plus sages a l'avantage de nous fournir un fil conducteur dans Tinvestigation de la ' nature, qu'ainsi il n'est pas sans utilité d'admettre une telle cause du monde, et qu'on ne saurait d'ailleurs rien alléguer de décisif contre cette supposition, celle-ci est plus qu'une simple opinion : elle mérite le nom de croyance ou de foi. Seulement cette foi purement doctrinale a toujours quelque chose de vacillant : « On en est souvent éloigné par les difficultés qui se présentent dans la spéculation, bien que l'on y revienne toujours infailliblement (pag. 385). >

Foi morale. H n'^n est plus de même de la foi morale, à laquelle nous voici ramenés. «C'est, dit Kant (i6f<l.), qu'il est en ce cas absolument nécessaire que quelque chose soit fait, c'est-à-dire que j'obéisse de tous points à la loi morale. Le but est ici indispensablement fixé, et il n'y a, suivant toutes mes lumières, qu'une seule condition qui permette à ce but de s'accorder avec toutes les fins réunies, et kii donne ainsi une valeur pratique : c'est qu'il y ait un Dieu et une vie future ; je suis très-sûr aussi que

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personne ne connaît d'antres conditions conduisant à la même anité de fins sans la loi morale. Si donc le précepte moral est en même temps ma maxime (comme ma raison ordonne qu'il le soit), je croirai inévitablement à l'existence de Dieu et à une vie fatnre, et je sais certain que rien ne pent faire chanceler cette croyance, puisque cela renverserait mes principes moranx mêmes, auxquels je ne saurais renoncer sans me rendre méprisable à mes propres yeux. » Ce n'est là toujours qu'une croyance, non un savoir : « personne, dit Kant (p. 386), ne peut se vanter de savoir qu'il y a un Dieu et une vie future, car, s'il le sait, il est précisément l'homme que je cherche depuis longtemps » ; mais c'est une croyance aussi indéracinable que le sentiment moral auquel elle est indissolublement unie : « je ne cours pas plus risque de perdre cette foi que je ne crains de me voir jamais dépouillé de ce sentiment. » Dira-t-on qu'elle se fonde sur la supposition de sentiments moraux qui peuvent ne pas exister an même degré chez tous les hommes; Kant répond que tout être raisonnable prend nécessairement un certain intérêt à la moralité, bien que cet intérêt ne soit pas toujours sans partage et qu'il n'ait pas toujours la prédominance dans la pratique, et que la question est d'affermir et de développer en nous ce sentiment par le moyen de l'éducation. « Si, dit-il admirablement (p. 387) , vous ne prenez pas soin dès le début, ou au moins à moitié chemin, de rendre les hommes bons, vous n'en ferez jamais des hommes sincèrement croyants. »

Pour achever l'œuvre de la critique de la raison pure, il ne Arohitectonireste plus qu'à esquisser VarchUectonique de tout l'ensemble de '"^n*pnJ*' ia connaissance provenant de cette faculté, c'est-à-dire n donner à cet ensemble la forme d'un système où l'unité du tout et le rapport des parties entre elles et avec le tout soient si exactement déterminés qu'aucune de ces parties ne puisse échapper et ancune autre y être ajoutée arbitrairement, c'est-à-dire en un mot une forme vraiment scientifique. C'est là, en effet, en général le caractère de toute connaissance scientifique ; « S jus le gouvernement de la raison (p. 389), nos connaissances ne doivent pas former nne rapsodie, mais un système, et c'est seulement à cette condition qu'elles peuvent soutenir et favoriser les fins essentielles de la raison. »

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Il faut bien distinguer d'abord la connaissance vraiment rationelle ou celle qui se fait par principes (cognUio ex prtMdj^ii^^^ de la connaissance historique, ou de celle qui résulte de simple ^ données acquises par voie de transmission (cogmtio ex datis] Une connaissance, quelle qu'en puisse être Torigine, est histc^ rique chez celui qui la possède, quand il ne sait rien de plus qu ce qui lui a été transmis du dehors. Ainsi » celui qui a appris u :sb système de philosophie, par exemple celui de Wolf, eût-il daifc. s la tête tous les principes, toutes les définitions et toutes Im^ s démonstrations, ainsi que la division de toute la doctrine, ^ t fût-il en état d'en compter toutes les parties sur ses doîgt^»-^ celui-là n'en a encore qu'une connaissance hisiariçtue : il n. ^ sait et ne juge que d'après ce qui lui a été donné. Contesteis lui une définition, il ne saura plus où en prendre une autr^»"- Il s'est formé sur une raison étrangère, mais la faculté d'imv^^ tation n'est pas la faculté d'invention ; c'est-à-dire que la coi naissance n'est pas résultée chez lui de la raison, et que, biei qu'elle soit sans doute, objectivement, une connaissance ration^ nelle, elle n'est toujours, subjectivement, qu'une connaissanc historique. Il l'a bien reçue et bien retenue, c'est-à-dire biei apprise, et il n'est que la statue de plâtre d'un homme vivan. ^ (p. 393). » Pour qu'une connaissance objectivement rationnelli le devienne aussi subjectivement, il faut que nous la paision-^ directement aux sources générales de la raison, en un mot qui nous la tirions des principes mêmes.

Or la connaissance rationnelle, ainsi considérée, est doablesuivant qu'elle a lieu par concepts ou par construction des eaw^ cepts; on a, dans le premier cas, la connaissance phUasophique "^ et, dans le second, la connaissance mathémaiiqt^. Cette .distinction a été trop longuement exposée plus hxut pour quMl y air besoin d'y insister ici. Eant fait seulement remarquer que^ comme la connaissance mathématique ne peut être puisée qu*ai sources mêmes de la raison, et qu'elle exclut par sa nature tout illusion et toute erreur, cette connaissance peut être appris sans perdre son caractère, tandis qu'il n'en est pas de môme la connaissance philosophique : « en ce qui concerne celle-ci, dit-il (p. 394), on ne peut apprendre tout au plus qu'à phil< Bopher. »

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