‹ Critique de la raison pure (volume 2)Chapitre 105 sur 136 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

De quelque manière et par quelque moyen qu'une connaissance puisse se rapporter à des objets, le mode par lequel la connaissance se rapporte immédiatement à des objets et que toute pensée se propose comme moyen, est IHntuUion ^. Mais l'intuition n'a lieu qu'autant qu'un objet nous est donné, et, à son tour, un objet ne peut nous être donné qu'à la condition d'aflfecter l'esprit d'une certaine manière. La capacité de recevoir (la réceptivité) des représentations ^ des objets par la manière dont ils nous affectent, s'appelle sensibilité. C'est donc au moyen de la sensibilité que les objets nous sont donnés, et elle seule

' Anschauung. — * Voratellung.

nous fournit des intuitions ; mais c'est par l'entendement qu'ils sont pensés ^ et c'est de lui que sortent les concepts \ Toute pensée doit aboutir, en dernière analyse, soit directement (directe)^ soit indirectement (indirecte), à des intuitions, et par conséquent à la sensibilité qui est en nous, puisqu'aucun objet ne peut nous être donné autrement.

L'eflfet d'un objet sur la capacité de représentation \ en tant que nous sommes affectés par lui , est la sensation. On nomme empirique toute intuition qui se rapporte à l'objet par le moyen de la sensation. L'objet indéterminé d'une intuition empirique s'appelle phénomène ^

Ce qui, dans le phénomène, correspond à la sensation, je l'appelle la matière de ce phénomène ; mais ce qui fait que ce qu'il y a en lui de divers ^ peut être ordonné suivant certains rapports, je le nomme la forme du phénomène. Comme ce en quoi les sensations se coordonnent nécessairement, ou ce qui seul permet de les ramener à une certaine forme, ne saurait être lui-même sensation, il suit que, si la matière de tout phénomène ne peut nous être donnée qu^ à posteriori, la forme en doit être à priori dans l'esprit, toute prête à s'appliquer à tous, et que, par conséquent, on doit pouvoir la considérer indépendamment de toute sensation.

J'appelle pures (dans le sens transcendental) toutes les représentations où l'on ne trouve rien qui se rapporte à la sensation. La forme pure des intuitions , dans laquelle tous les éléments divers des phénomènes sont perçus ^ sous certains rapports, doit donc être en général à

* Begriff, — ' Vorstellungsfàhigkeit. — ' Erscheinung. — * Das Mannigfaltige, — * Ângeschaut,

'priori dans l'esprit. Cette forme pure de la sensibilité peut être désignée elle-même sous le nom d'intuition pure. Ainsi, lorsque, dans la représentation d'un corps, je fais abstraction de ce que l'entendement en conçoit, comme la substance, la force, la divisibilité, etc., ainsi que de ce qui revient à la sensation, comme l'impénétrabilité, la dureté, la couleur, etc., il me reste encore quelque chose de cette intuition enipirique, à savoir l'étendue et la figure. Or c'est là précisément ce qui appartient à l'intuition pure , laquelle se trouve à priori dans l'esprit y comme une simple forme de la sensibilité, indépendamment même de tout objet réel des sens ou de toute sensation.

J'appelle esthétique transcendentale * la science de tous les principes à priori de la sensibilité. Cette science doit donc former la première partie de la théorie élémentaire transcéndentale, par opposition à celle qui contient les principes de la pensée pure et qui se nomme logique transcéndentale.

Dans l'esthétique transcéndentale, noiis commencerons par isoler la sensibilité, en faisant abstraction de tout ce que l'entendement y ajoute par ses concepts, de telle sorte qu'il ne reste rien que l'intuition empirique. Nous en

* Les AUemands sont les seuls qui se soient servis jusqu^ici du mot esthétique pour désigner ce que d'autres appellent la critique du goût. Cette expression cache une espérance, malheureusement déçue, celle qu'avait conçue l'excellent analyste Baumgarten, de ramener l'appréciation critique du beau à des principes rationnels et d'en élever les règles à la hauteur d'une science. Mais c'est là une vaine entreprise. En effet, ces règles ou criteria sont empiriques dans leurs principales soarces, et par conséquent ne sauraient jamais servir dp lois à priori propres à diriger le goût dans ses jugements ; c'est bien plutôt le goût qui est la véritable pierre de touche de l'exactitude des règles. Il faut donc, ou bien abandonner de nouveau cette dénomination et la réserver

écarterons ensuite tout ce qui appartient à la sensation, afin de n'avoir plus que l'intuition pure et la simple forme des phénomènes, seule chose que la sensibilité puisse fournir à priori. Il résultera de cette recherche qu'il y a deux formes pures de l'intuition sensible, comme principes de la connaissance à priori^ savoir l'espace et le temps. Nous allons les examiner.

PREMIÈRE SECTION Oe l'espace

Exposition métaphysique du concept de l'espace.

Au moyen de cette propriété de notre esprit qui est le sens extérieur, nous nous représentons certains objets comme étant hors de nous et placés tous dans l'espace. C'est là que leur figure, leur grandeur et leurs rapports réciproques sont déterminés ou peuvent l'être. Le sens interne, au moyen duquel l'esprit s'aperçoit lui-même, ou aperçoit son état intérieur, ne nous donne sans doute aucune intuition de l'âme elle-même comme objet; mais il faut admettre ici une forme déterminée qui seule rend possible l'intuition de son état interne et d'après laquelle tout

pour cette partie de la philosophie qui est une véritable science (par où l'on se rapprocherait du langage et de la pensée des anciens dans leur célèbre division de la connaissance en alç&tjra et en yotjra), ou bien l'employer en commun avec la philosophie spéculative, et entendre le mot esthétique partie dans un sens transcendental et partie dans un sens psychologique (a).

(a) Cette fin de la note est une addition de la seconde édition.

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ce qui appartient à ses déterminations intérieures est représenté suivant des rapports de temps. Le temps ne peut pas être perçu extérieurement, pas plus que l'espace ne peut l'être comme quelque chose en nous. Qu'est-ce donc que l'espace et le temps? sont-ce des êtres réels? Sont-ce seulement des déterminations ou même de simples rapports des choses? Et ces rapports sont-ils de telle nature qu'ils ne cesseraient pas de subsister entre les choses, alors même qu'ils ne seraient pas perçus? Ou bien dépendent-ils uniquement de la forme de l'intuition,, et par conséquent de la constitution subjective de nôtre esprit, sans laquelle ces prédicats ne pourraient être attribués à aucune chose? Pour répondre à ces questions, examinons d'abord le concept de l'espace {a). J'entends par exposition ^ (expositio) la représentation claire (quoi-^ que non détaillée) de ce qui appartient à un concept; cette exposition est métaphysique lorsqu'elle contient ce qui montre le concept comme donné à priori \

1. L'espace n'est pas un concept empirique, dérivé d'expériences extérieures. En effet, pour que je puisse rapporter certaines sensations à quelque chose d'extérieur à moi (c'est-à-dire à quelque chose placé dans un autre lieu de l'espace que celui où je me trouve), et, de même, pour que je puisse me représenter les chosescomme en dehors et à côté les unes des autres, et par conséquent comme n'étant pas seulement différentes, mais placées en des lieux différents, il faut que la représentation de l'espace existe déjà en moi. Cette représen-

(a) Il y avait dans la première édition : t Examinons d'abord l'espace. » Le reste de l'alinéa est une addition de la seconde édition.

* ErÔrterung, — * Wenn sie iasjenige enthàlt, was den Begriff, aU à priori gegehen, darstélU.

tation ne peut donc être tirée par l'expérience des rapports des phénomènes extérieurs; mais cette expérience extérieure n'est elle-même possible qu'au moyen de cette représentation.

2. L'espace est une représentation nécessaire, à priori^ qui sert de fondement à toutes les intuitions extérieures. Il est impossible de se représenter qu'il n'y ait point d'espace, quoiqu'on puisse bien concevoir qu'il ne s'y trouve pas d'objets. Il est donc considéré comme la condition de la possibilité des phénomènes, et non pas comme une détermination qui en dépende, et il n'est autre chose qu'une représentation à priori, servant nécessairement de fondement aux phénomènes extérieurs.

3 (a). L'espace n'est donc pas un concept discursif, ou , comme on dit , un concept universel de rapports de choses en général, mais une intuition pure. En effet, d'abord on ne peut se représenter qu'un seul espace; et, quand on parle de plusieurs espaces , on n'entend par là , que les parties d'un seul et même espace. Ces parties ne sauraient non plus être antérieures à cet espace unique

(a) Ici se plaçait, dans la première édition, un paragraphe qui a disparu dans les éditions suivantes. Le voici :

t C'est sur cette nécessité à priori que se fonde la certitude apO(Hctique de tous les principes géométriques, et la possibilité de leurs constructions à priori. En effet si cette représentation de l'espace était un concept acquis à posteriori, et puisé dans une expérience extérieure universelle, les premiers principes de la science mathématique ne seraient plus que des perceptions. Ils auraient donc toute la contingence de la perception, et il n'y aurait plus rien de nécessaire dans cette vérité, qu'entre deux points il ne peut y avoir qu'une ligne droite ; seulement l'expérience nous montrerait qu'il en est toujours ainsi. Ce qui est dérivé de l'expérience n'a aussi qu'une universalité comparative, celle qui vient de l'induction. Il faudrait donc se borner à dire que, d'après les observations faites jusqu'ici, on n'a point trouvé d'espace qui eût plus de trois dimensions. »

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qui comprend tout, comme si elles en étaient les éléments (et qu'elles le constituassent par leur assemblage) ; elles ne peuvent, au contraire, être conçues qu'en lui. Il est essentiellement un; la diversité que nous y reconnaissons, et par conséquent le concept universel d'espaces en général ne reposent que sur des limitations. Il suit de là qu'une intuition à priori (non empirique) sert de fondement à tous les concepts que nous en formons. C'est ainsi que tous les principes géométriques, comme celui-ci, par exemple, que, dans un triangle, deux côtés pris ensemble sont plus grands que le troisième , ne sortent pas avec leur certitude apodictique des concepts généraux de ligne et de triangle , mais de l'intuition , et d'une intuition à priori.

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