‹ Critique de la raison pure (volume 2)Chapitre 121 sur 136 · POSTULATS · texte numérisé non relu

POSTULATS

de la pensée empirique en général.

J'ai choisi tout exprès ces dénominations pour fair ressortir les différences relativement à l'évidence et à 1^ pratique de ces principes. Mais on verra bientôt que pour ce qui est de l'évidence aussi bien que de la détermination à priori des phénomènes d'après les catégories 'de la quantité et de la qualité (si l'on ne fait attention qu'à la forme de ces phénomènes), les principes de ces catégories diffèrent considérablement de ceux des deux autres; car, bien qu'ils comportent les uns et les autres une parfaite certitude, celle des premiers est intuitive, tandis que celle des derniers est simplement discursive. Je désignerai donc ceux-là sous le nom de principes mathémaiiques , et ceux-ci sous celui de principes dymimiques *. Mais on remarquera que je n'ai pas plus

* Toute union * (conjuncUo) est ou une composition * {compositio) ou une liaison ' (nexus), La première est une synthèse d'éléments divers qui ne s'appartiennent pas nécessairement les uns aux autres, comme, par exemple, les deux triangles dans lesquels se décompose un carré coupé par la diagonale, et qui par eux-mêmes ne s'appartiennent pas nécessairement l'un à l'autre ; telle est la synthèse de \^homogène dans tout ce qoi peut être examiné mathématiquement (et cette synthèse à son tour peut se diviser en synthèse d^agrégation et en synthèse de coalition, suivant qu'elle se rapporte à des quantités extensives ou à des quantités intensives). La seconde union (nexiis) est la synthèse d'éléments divers qui s'appartiennent nécessairement les uns aux autres. «omme par exemple l'accident par rapport à quelque subtance^ ou l'effet par rapport à la cause, — et qui. par conséquent, bien qu'hétérogènes, sont représentés comme liés à priori Je nomme cette union dynamiquCj par la raison qu'elle n'est pas arbitraire, puisqu'elle concerne l'union de Vexistence des éléments divers (elle peut se diviser à son tour en union physique des phénomènes entre eux et en union métaphysique, représentant leur synthèse dans la faculté de connaître à priori). — La note qu'on vient de lire est une addition de la seconde édition.

* Verhindung. — ' Zusammensetzung, — * Verkniipfung,

AXIOMES DE l'intuition 221

en vue dans un cas les principes des mathématiques que ceux de la dynamique (physique) générale dans un autre, mais seulement ceux de l'entendement pur dans leur rapport avec le sens intérieur (sans distinction des représentations qui y sont données). Si je les désigne comme jr te fais, c'est donc plutôt en considération de leur application que de leur contenu. Je vais maintenant les examiner dans l'ordre où la table les présente.

Axiomes de Vinluilion

Principe de ces axiomes : toutes les intuitions sont des guantitês^

extensives (a).

PREUVE

Tous les phénomènes comprennent, quant à la forme^ une intuition dans l'espace et dans le temps, qui leur sert à tous de fondement à priori Ils ne peuvent donc être appréhendés, c'est-à-dire reçus dans la conscience empirique, qu'au moyen de cette synthèse du divers par laquelle sont produites les représentations d'un espace ou d un temps déterminé, c'est-à-dire par la composition des éléments homogènes et par la conscience de l'unité synthétique de ces divers éléments (homogènes). Or la conscience de la diversité homogène dans l'intuition en général, en tant que la représentation d'un objet est d'abord possible par là, est le concept d'une quantité (d'un quantum). La perception même d'un objet comme

(a) La première édition portait : c Principe de V entendement pur : tousles phénomènes sont quant à leur intuition des quantités extensives. >

^22 ANALYTIQUE TRANSCBNDENTALE

phénomène, n'est donc possible que par cette même unit. W synthétique des éléments divers de l'intuition sensibL^ donnée, par laquelle est pensée dans le concept d'uik« quantité Funité de la composition des divers élément:.^ homogènes; c'est-à-dire que les phénomènes sont toiajs des quantités, et même des quantités eziensives, puisqu'ils sont nécessairement repr.ésentés comme intuitions daais l'espace ou dans le temps au moyen de cette même synthèse par laquelle l'espace et le temps sont déterminée en général (a).

J'appelle quantité extensive celle où la représentation des parties rend possible la représentation du tout (et par conséquent la précède nécessairement). Je ne puis pas me représenter une ligne, si petite qu'elle soit, sans la tirer par la pensée, c'est-à-dire sans en produire successivement toutes les parties d'un point à un autre, et sans en retracer enfin de la sorte toute l'intuition. Il en est ainsi de toute portion du temps, même de la plus petite. Je ne la conçois qu'au moyen d'une progression successive qui ya d'un moment à un autre, et c'est de l'addition de toutes les parties du temps que résulte enfin une quantité de / jtemps déterminée. Comme l'intuition pure dans tous les phénomènes est ou l'espace ou le temps, tout phénomène, en tant qu'intuition, est une quantité extensive, puisqu'il ne peut être connu qu'au moyen d'une synthèse successive (de partie à partie) opérée dans l'appréhension. Tous les phénomènes sont donc perçus d'abord comme des agrégats (comme des multitudes de parties antérieurement données), ce qui n'est pas le cas de toute espèce de

(a) Tout ce premier paragraphe est une addition de la seconde édition.

AXIOMES DE l'intuition 223

quantités, mais de celles-là seulement que nous nous représentons et que nous appréhendons comme extenmes.

C'est sur cette synthèse successive de Timagination productive dans la création des figures que se fonde la science mathématique de l'étendue (la géométrie) avec ses axiomes, exprimant les cimditions de l'intuition sensible à priori qui seules rendent possible le schème d'un concept pur de l'intuition extérieure, comme, par exemple, qu'entre deux points on ne peut concevoir qu'une seule ligne droite, ou que deux lignes droites ne renferment aucun espacé, etc. Ce sont là des axiomes qui ne concernent proprement que des quanta comme tels.

Pour ce qui est de la quantité {quaniitas\ c'est-à-dire de la réponse à la question de savoir combien une chose est grande, il n'y a point à cet égard d'axiomes dans le sens propre du mot, bien que plusieurs, propositions de cette sorte soient synthétiquement et immédiatement certaines (indemonstrabiHa). Car que le pair ajouté au pair ou retranché du pair donne le pair, ce sont là des propositions analytiques, puisque j'ai immédiatement conscience de l'identité d'une production de quantité avec l'autre; les axiomes au contraire doivent être des principes synthétiqui s à priori Les propositions évidentes exprimant les rapports numériques sont bien synthétiques sans doute, mais elles ne sont pas générales, comme celles de la géométrie, et c'est pourquoi elles ne méritent pas le nom d'axiomes, mais seulement celui de formules numériques. Cette proposition que 7 + 5=12, n'est nullement analytique. En effet je ne conçois le nombre 12 ni dans la représentation de 7, ni dans celle de 5, mais dans celle de la réunion de ces deux nombres (que

je le conçoive nécessairement dans l'addition des deux, c'est ce dont il n'est pas ici question, puisque dans une proposition analytique il ne s'agit que de savoir si je conçois réellement le prédicat dans la représentation du sujet). Mais, bien qu'elle soit synthétique, cette proposition n'est toujours que particulière. En tant que Ton n'envisage ici que la synthèse des quantités homogènes (des unités), cette synthèse ne peut avoir lieu que d'une seule manière, bien que Vusage de ces nombres soit ensuite général. Quand je dis : un triangle se construit avec trois lignes, dont deux prises ensemble sont plus grandes que la troisième, il n'y a ici qu'une pure fonction de l'imagination productive, qui peut tirer des lignes plus ou moins grandes et en même temps les faire rencontrer suivant toute espèce d'angles qu'il lui plaît de choisir. Au^ contraire le nombre 7 n'est possible que d'une seule manière , et il en est de même du nombre 1 2 , produit par la synthèse du premier avec 5. Il ne faut donc pas donner aux propositions de ce genre le nom d'axiomes (car autrement il y en aurait à l'infini), mais celui de formules numériques.

Ce principe transcendental de la science mathématique des phénomènes étend beaucoup notre connaissance à priori C'est en effet grâce à lui que les mathématiques pures peuvent s'appliquer dans toute leur précision aux objets de l'expérience; sans lui cette application ne serait pas évidente d'elle-même, et même elle a donné lieu à certaines contradictions. Les phénomènes ne sont pas des choses en soi. L'intuition empirique n'est possible que par l'intuition pure (de l'espace et du temps); ce que la géométrie dit de celle-ci s'applique donc à celle-là. Dès lors on ne saurait plus pré-

AXIOMES DE l'intuition 225

texter que les objets des sens ne peuvent pas être conformes aux règles de la construction dans l'espace (par exemple à l'infinie divisibilité des lignes ou des angles); car on refuserait par là même à l'espace et à toutes les mathématiques avec lui toute valeur objective, et l'on ne saurait plus pourquoi et jusqu'à quel point elles s'appliquent aux phénomènes. La synthèse des espaces et des temps, comme formes essentielles de toute intuition, est ce qui rend en même temps possible l'appréhension du phénomène, par conséquent toute expérience extérieure, par conséquent encore toute connaissance des objets de l'expérience; et ce que les mathématiques affirment de la première dans leur usage pur s'applique aussi nécessairement à la seconde. Toutes les objections â rencontre ne sont que des chicanes d'une raison mal éclairée , qui croit à tort affranchir les objets des sens ^e la condition formelle de notre sensibilité, et qui les xeprésente comme des objets en soi donnés à l'entendeanent, bien qu'ils ne soient que des phénomènes. S'ils xi'étaient pas de simples phénomènes, nous n'en pourrions sans doute rien connaître à 'priori synthétiquement, €t par conséquent au moyen des concepts purs de l'es- T)ace, et la science qui les détermine, la géométrie serait elle-même impossible.

Anticipations de la perception

En voici le principe : Dam totis les phénomènes le réel, qui est un ohj^^ de sensation, a une quantité intensive, (fest-à-dire un degré (a).

PREUVE

La perception est la conscience empirique, c'est-à-dire une conscience accompagnée de sensation. Les phénomènes, comme objets de la perception, ne sont pas des intuitions pures (purement formelles), comme l'espace et le temps (qui ne peuvent pas être perçus en eux-mêmes). Ils contiennent donc, outre l'intuition, la matière de quelque objet en général (par quoi est représenté quelque chose d'existant dans l'espace ou dans le temps), c'est-à-dire le réel de la sensation, considéré comme une représentation purement subjective dont on -ne peut avoir conscience qu'autant que le sujet est affecté, et que l'on rapporte à un objet en général. Or il peut y avoir une transformation graduelle de la conscience empirique en conscience pure, où le réel de la première disparaisse entièrement et où il ne reste qu'une conscience purement formelle (à priori) de la diversité contenue dans l'espace et dans le temps; par conséquent il peut y avoir aussi J une synthèse de la production de la quantité d'une sen- sation depuis son commencement, l'intuition pure = 0, ^ jusqu'à une grandeur quelconque. Et comme la sensation ^

(a) Première édition : « Le principe qui anticipe toutes les perception comme telles est celui-ci : dans tous les phénomènes la sensation et l réel qui lui correspond dans Pobjet (reaUtas phcenomenon) ont uni quantité intensive, c'est-à-dire un degré. »

é ANTICIPATIONS DE LA PERCEPTION 337

^^est pas par elle-même une représentation objective et ^n^il n'y a en elle ni intuition de l'espace ni intuition du t^cmps , elle n'a pas de quantité extensive ; mais elle a X^ourtant une quantité (au moyen de son appréhension, 4z>à la conscience empirique peut croître en un certain ^emps depuis rien = 0 jusqu'à un degré donné), et par cx)nséquent elle a une quantité intensive^ à laquelle doit correspondre aussi dans tous les objets de la perception, en t;ant qu'elle contient cette sensation, une quantité inten- ^ve^ c'est-à-dire un degré d'influence sur le sens (a).

On peut désigner sous le nom d'anticipation toute «connaissance par laquelle je puis connaître et déterminer ^ priori ce qui appartient à la connaissance empirique, -et tel est sans doute le sens qu'Épicure donnait à son •expression de nço^K. Mais, comme il y a dans les phénomènes quelque chose qui n'est jamais connu à priori et -qui constitue ainsi la différence propre entre l'empirique et la connaissance à priori^ et que ce quelque chose est la sensation (comme matière de la perception), il suit ^ue la sensation est proprement ce qui ne peut pas être anticipé. Au contraire les déterminations pures conçues •dans l'espace et dans le temps, sous le rapport soit de la figure, soit de la quantité, nous pourrions les nommer des anticipations des phénomènes, parce qu'elles représentent à priori ce qui peut toujours être donné à posteriori dans l'expérience. Mais supposez qu'il y ait pourtant quelque chose qu'on puisse connaître à priori dans chaque sensation, considérée comme sensation en général (sans qu'une sensation particulière soit donnée), ce quel-

(a) Tout ce premier paragraphe est une addition de la seconde édition.

que chose mériterait d'être nommé anticipation dans un sens exceptionnel. Il semble étrange en effet d'anticiper sur l'expérience en cela même qui constitue sa matière, laquelle ne peut être puisée qu'en elle. Et c'est pourtant ce qui arrive réellement ici.

L'appréhension ne remplit, avec la seule sensation,^ qu'un instant (je ne considère point ici en effet la succession de plusieurs sensations). En tant qu'elle est dans le phénomène quelque chose dont l'appréhension n'est pas une synthèse successive, laquelle procède en allant des parties à la représentation totale, elle n'a pas de quantité extensive; l'absence de la sensation dans le même instant représenterait cet instant comme vide, par conséquent = 0. Or ce qui correspond à la sensation dans l'intuition empirique est la réalité {realUas phcmomenon)\ ce qui correspond à l'absence de la sensation est la négation = 0. En outre, toute sensation est susceptible de plus ou de moins, de telle sorte qu'elle peut décroître et s'évanouir insensiblement II y a donc entre la réalité dans le phénomène et la négation une chaîne continue de sensations intermédiaires possibles, entre lesquelles il y a toujours moins de différence qu'entre la sensation donnée et le zéro ou l'entière négation. Cela revient à dire que le réel dans le phénomène a toujours^ une quantité, mais que cette quantité ne se trouve pas dans l'appréhension, puisque celle-ci s'opère en un moment au moyen d'une simple sensation et non par une synthèse successive de plusieurs sensations, et qu'ainsi elle ne va pas des parties an tout; sa quantité n'est donc pas extensive.

Or cette quantité qui n'est appréhendée que comme une unité, et dans laquelle la pluralité ne peut être re-

^X'ésentée que par son plus ou moins grand rapprocheraient de la négation = 0, je la nomme quantité intensive. T?oute réalité dans le phénomène a donc une quantité intensive, c'est-à-dire un degré. Lorsque l'on considère -ciette réalité comme une cause (soit de la sensation, soit -<3'une autre réalité dans le phénomène, par exemple d'un -changement), on nomme le degré de la réalité comme -cause un moment *, par exemple le moment de la pesanteur, et cela parce que le degré ne désigne que la quan- -*ité dont l'appréhension n'est pas successive, mais mo- »ientanée. Je ne fais du reste que toucher ce point en passant, car je n'ai pas encore à m'occuper de la caujsalité.

Toute sensation , par conséquent aussi toute réalité -dans le phénomène, si petite qu'elle puisse être, a un degré, c'est-à-dire une quantité intensive, qui peut encore ^tre diminuée , et entre la réalité et la négation il y a :une série continue de réalités et de perceptions possibles de plus en plus petites. Toute couleur, par exemple le rouge, a un degré, qui, si faible qu'il puisse être, n'est jamais le plus faible possible; il en est de même de la -chaleur, du moment de la pesanteur, etc.

La propriété qui fait que dans les quantités aucune partie n'est la plus petite possible (qu'aucune partie n'est simple) est ce qu'on nomme leur continuité. L'espace et le temps sont des quanta continua^ parce qu'aucune partie n'en peut être donnée qui ne soit renfermée entre des limites (des points et des instants), et par conséquent ne soit elle-même un espace ou un temps. L'espace ne se compose que d'espaces, et le temps que de temps. Les

' Fin Moment.

instants et les points ne sont pour le temps et l'espao^ que des limites : ils ne font que représenter la place ow^ on les renferme \ Or cette place présuppose toujours de — intuitions qui la bornent ou la déterminent, et l'espace ni le temps ne sauraient être composés de simples placer comme de parties intégrantes qui pourraient être données antérieurement. On peut encore nommer ces sortes d.^ quantités des quantités fluentes^, parce que la synthèse (de l'imagination productive) qui les engendre est une progression dans le temps ^, dont on a coutume de désigner particulièrement la continuité par le mot fluxion.

Tous les phénomènes en général sont donc des quantités continues, aussi bien quant à leur intuition, comme quantités extensives, que quant à la simple perception (à la sensation et par conséquent à la réalité), comme quantités intensives. Quand la synthèse de la diversité du phénomène est interrompue, cette diversité n'est pas alors un phénomène comme quantum, mais un agrégat de plusieurs phénomènes, produit par la répétition d'une synthèse toujours interrompue, au lieu de l'être par la simple continuation de la synthèse productive d'une certaine espèce. Quand je dis que 1 3 thalers représentent une certaine quantité d'argent^, je me sers d'une expression tout à fait exacte si j'entends par là la valeur d'un marc de métal d'argent fin ^; ce marc d'argent est sans doute une quantité continue dans laquelle aucune partie n'est la plus petite possible, mais où chaque partie pour-

* Punkte und Augénhlicke sind nwr Grenzen, d. i. hlosze SteUen ihrer Einachrànhung. — ' Flieszende. — * Ein Fortgang in der Zeit

* Geldquantum, — Le mot argent doit être pris ici dans le sens de monnaie. J. B.

* Fein Silber,

rait former une monnaie^ qui contiendrait toujours la matière de monnaies plus petites encore. Mais si j'entends par cette expression 13 thalers ronds, c'est-à-dire 13 pièces de monnaie (quelle qu'en soit la valeur en métal d'argent^), c'est improprement que j'appelle cela une quantité de thalers : il faudrait dire un agrégat, c'est-àdire un nombrp de pièces de monnaie. Or comme à tout nombre il faut une unité pour fondement, le phénomène comme unité est un quantum^ et, comme tel, il est toujours un continu.

Puisque tous les phénomènes, considérés comme extensifs aussi bien que comme intensife, sont des quantités continues, cette proposition, que tout changement (tout passage d'une chose d'un état à un autre) est aussi continu, pourrait être ici démontrée aisément et avec une évidence mathématique, si la causalité d'un changement en général ne résidait pas tout à fait en dehors des limites d'une philosophie transcendentale, et si elle ne présupposait pas des principes empiriques. Car qu'il puisse y avoir une cause qui change l'état des choses, c'est-à-dire qui les détermine en un sens contraire à un certain état donné, c'est sur quoi l'entendement ne nous donne à priori aucune lumière, et cela non-seulement parce qu'il n'en aperçoit pas la possibilité (car cette vue nous manque dans la plupart des connaissances à priori) j mais parce . que la mutabilité ne porte que sur certaines déterminations des phénomènes que l'expérience seule peut nous révéler, tandis que la cause en doit être cherchée dans l'immuable. Mais, comme nous n'avons ici à notre disposition que les concepts purs qui

' Mn Geldstûck. — * Silbergdialt

232 ANALYTIQUE TRANSGENDENTALE

servent de fondement à toute expérience possible et dan lesquels il ne doit rien y avoir d'empirique, nous ne pouvons, sans porter atteinte à l'unité du système, anticipeir sur la physique générale, qui est construite sur certaines expériences fondamentales.

Nous ne manquons cependant pas de preuves pour démontrer la grande influence qu'exerce notre principe en anticipant sur les perceptions et en les suppléant même au besoin, de manière à fermer la porte à toutes les fausses conséquences qui pourraient en résulter.

Si toute réalité dans la perception a un degré, entre ce degré et la négation, il y a une série infinie de degrés toujours moindres ; et pourtant chaque sens doit avoir un degré déterminé de réceptivité pour les sensations. D ne peut donc y avoir de perception , par conséquent d'expérience, qui prouve, soit immédiatement, soit médiatement (quelque détour qu'on prenne pour arriver à cette conclusion), une absence absolue de toute réalité dans le phénomène; c'est-à-dire qu'on ne saurait jamais tirer de l'expérience la preuve d'un espace ou d'un, temps vide. Car d'abord l'absence absolue de réalité dans l'intuition sensible ne peut être elle-même perçue; ensuite, on ne saurait la déduire d'aucun phénomène particulier et de la différence de ses degrés de réalité ; on ne doit même jamais l'admettre pour expliquer cette réalité. En effet, bien que toute l'intuition d'un espace ou d'un temps déterminé soit entièrement réelle, c'est-à-dire qu'aucune partie de cet espace ou de ce temps ne soit vide, pourtant, comme toute réalité a son degré, qui peut décroître suivant une infinité de degrés inférieurs jusqu'au rien (jusqu'au vide), sans que la quantité extensive du phénomène cesse d'être la même, il doit y avoir une infinité de degrés dif-

ANTICIPATIONS DE LA PERCEPTION *ââ3

férents remplissant l'espâce ou le temps, et les quantités intensives dans les divers phénomènes peuvent être plus petites ou plus grandes, bien que la quantité intensive de l'intuition reste la même.

Noos allons en donner un exemple. Les physiciens, remarquant (soit par la pesanteur ou le poids, soit par la résistance opposée à d'autres matières en mouvement) Une grande différence dans la quantité de matière contenue sous un même volume en des corps de diverses espèces, en concluent presque tous que ce volume (cette quantité extensive du phénomène) doit contenir du vide dans toutes les matières, bien qu'en des proportions différentes. Mais lequel de ces physiciens, la plupart mathématiciens et mécaniciens, se serait jamais avisé que, tout en prétendant éviter les hypothèses mét;aphysiques, il fondait uniquement sa conclusion sur une supposition de ce genre, alors qu'il admettait que le réel dans l'espace (je ne veux pas dire ici l'impénétrabilité ou le poids, parce que ce sont là de? concepts empiriques) est partout identique et qu'il ne peut différer que par la quantité extensive, c'est-à-dire par le nombre ^? A cette supposition, qui n'a aucun fondement dans l'expérience et qui est ainsi purement métaphysique, j'oppose une preuve transcendentale qui. à la vérité, n'explique pas la différence dans la manière dont l'espace est rempli, mais qui supprime entièrement la prétendue nécessité de supposer qu'on ne peut expliquer cette différence qu'en admettant des espaces vides, et qui a au moins l'avantage de laisser à l'esprit la liberté de la concevoir encore d'une autre manière, si l'explication physique

' Menge.

exige ici quelque hypothèse. En eflfet, nous, voyons que si des espaces égaux peuvent être parfaitement remplis par des matières diflférentes, de telle sorte qu'en aucune d'elles il n'y ait nul point où la matière ne soit présente, tout réel de même qualité a néanmoins son degré (de résistance ou de pesanteur), qui peut être de plus en plus petit, sans que la quantité extensive ou le nombre diminue ou disparaisse dans le vide et s'évanouisse. Ainsi une dilatation, qui remplit un espace, par exemple la chaleur ou toute autre réalité (phénoménale) peut^ sans jamais laisser vide la plus petite partie de cet espace, décroître par degrés à l'infini ; elle ne remplira pas moins l'espace avec ces degrés plus bas que ne le ferait un autre phénomène avec de plus élevés. Je ne prétends pas affirmer ici que telle est en éflfet la raison de la différence des matières quant à leur pesanteur spécifique; je veux seulement démontrer par un principe de l'entendement pur que la nature de nos perceptions rend possible un tel mode d'explication, et que l'on a tort de regarder le réel du phénomène comme étant identique quant au degré et comme ne diflérant que par son agrégation et sa quantité extensive, et de croire que l'on affirme cela à priori au moyen d'un principe de l'entendement. Toutefois, pour un investigateur accoutumé aux considérations transcendentales et devenu par là circonspect, cette anticipation de la perception a toujours quelque chose de choquant, et il lui est impossible de ne pasconcevoir quelque doute sur la faculté qu'aurait l'entendement d'anticiper (1) une proposition synthétique telle

(1) Ce mot, nécessaire à la coostruction et au sens de la phrase, avait été omis par Kant dans le texte de ses deux estions; U aété jostement

4^ne celle qui est relative au degré de toute réalité dans les phénomènes et, par conséquent, à la possibilité de la dfférence intrinsèque de la sensation elle-même, abstraction faite de sa qualité empirique. C'est donc une ques- "tîon qui n'est pas indigne d'examen que celle de savoir <;omment l'entendement peut ici prononcer à priori et synthétiquement sur des phénomènes et les anticiper même dans ce qui est proprement et simplement empi- Tique, c'est-à-dire dans ce qui concerne la sensation.

La qualité de la sensation est toujours purement empirique et ne peut être représentée à priori (par exemple 3a couleur, le goût, etc.). Mais le réel qui correspond aux sensations en général, par opposition à la négation = 0,. ne représente que quelque chose dont le concept implique une existence, et ne signifie rien que la synthèse dans une conscience empirique en général. En effet, dans le sens interne, la conscience empirique peut s'élever depuis 0 jusqu'à un degré supérieur quelconque, de telle sorte que la même quantité extensive de l'intuition (par exemple, utie surface éclairée) peut exciter une sensation aussi grande que la réunion de plusieurs autres (surfaces moins éclairées). On peut donc faire entièrement abstraction de la quantité extensive du phénomène et se représenter pourtant en un moment dans la seule sensation une synthèse de la gradation uniforme qui s'élève de 0 à une conscience empirique donnée. Toutes les sensations ne sont donc, comme telles, données qu'à 'posteriori^ mais la propriété qu'elles possèdent d'avoir un degré peut être connue à priori. H est remarquable que

rétabli. Voyez l'édition de Hartensteîn (p. 185), et la note de celle de Bosenkranz (p. 151). J. B.

nous ne pouvons connaître à priori dans leâ quantités ecà général qu'une seule qtudité, à savoir la continuité, et dans toute qualité (dans le réel du phénomène) que sa quantité intensive^ c'est-à-dire la propriété qu'elle a d'avoir un degré ; tout le reste revient à l'expérience.

Analogies de l'expérience

En Yoici le principe : L'expérience n'est possible que par la représentation d'une Uaison nécessaire des perceptions (a).

PREUVE

L'expérience (b) est une connaissance empirique, c'està-dire une connaissance qui détermine un objet par des perceptions. {111e est donc une synthèse de perceptions qui elle-même n'est pas contenue dans ces perceptions, mais renferme l'unité synthétique de leur diversité au sein d'une conscience, unité qui constitue l'essentiel d'une connaissance des obfets des sens, c'est-à-dire de l'expérience (et non pas seulement de l'intuition ou de la sensation des sens). Dans l'expérience, les perceptions ne se rapportent les unes aux autres que d'une manière acci-

(a) l'* édition : c En voici le principe général : Tons les phénomènes sont soumis à priori, quant à leur existence, à des règles qui déterminent leur rapport entre eux dans un temps, »

(b) Tout ce premier paragraphe est une addition de la première édition.

ANALOGIES DE l'eXPÉRIENGE 237

dentelle, de telle sorte que des perceptions mêmes ne résulte ni ne peut résulter entre elles aucune liaison nécessaire; l'appréhension, en eflfet, n'est qu'un assemblage des éléments divers de l'intuition empirique , et l'on n'y ^ saurait trouver aucune représentation d'un lien nécessaire dans l'existence au sein de l'espace et du temps des phénomènes qu'elle rassemble. Mais, comme l'expérience est une connaissance des objets déterminée par des perceptions, que, par conséquent, le rapport d'existence des éléments divers n'y doit point être représenté tel qu'il résulte d'un assemblage dans le temps, mais tel qu'il existe objectivement dans le temps, et que, d'un autre côté, le temps ne peut être lui-même perçu, il suit qu'on ne peut déterminer l'existence des objets dans le temps qu'en les liant dans le temps en général, c'est-à-dire au moyen de concepts qui les unissent à priori. Or ces concepts impliquant toujours la nécessité, l'expérience n'est possible qu'au moyen d'une représentation de la liaison nécessaire des perceptions.

Les trois modes du temps sont la permanence^ la succession et la simultanéité. De là trois lois qui règlent tous les rapports chronologiques des phénomènes, et d'après lesquelles l'existence de chacun d'eux peut être déterminée par rapport à l'unité de tout temps, et ces loi& sont antérieures à toute expérience, qu'elles servent ellesmêmes à rendre possibles.

Le principe général de ces trois analogies repose sur hnité nécessaire de l'aperception par rapport à toute conscience empirique possible (de la perception) dans chaque temps, et par conséquent, puisque cette unité est un fondement à priori, sur l'unité synthétique de tous les phénomènes au point de vue de leur rapport dans le

temps. En effet, l'aperception originaire se rapporte au sens intérieur (à l'ensemble de toutes les représentations), et à priori à sa forme, c'est-à-dire au rapport des diverses consciences empiriques dans le t^mps^. Or toute cette diversité doit être liée, suivant ses rapports de temps, dans l'aperception originaire; car c'est là ce qu'exprime l'unité transcendentale à priori de cette diversité, cette unité sous laquelle rentre tout ce qui doit faire partie de ma connaissante (c'est-à-dire de ma propre connaissance), et par conséquent tout ce qui peut être un objet pour moi. Cette unité synthétique dans le rapport chronologique de toutes les perceptions, qui est déterminée à priori^ revient donc à cette loi : toutes les déterminations empiriques du temps sont soumises aux règles de la détermination générale du temps; et les analogies de l'expérience, dont nous avons maintenant à nous occuper, doivent être des règles de ce genre.

Ces principes ont ceci de particulier qu'ils ne s'occupent pas des phénomènes et de la synthèse de leur intuition empirique, mais seulement de V existence et de leur rapport entre eux relativement à cette existence. Or la manière dont quelque chose est appréhendé dans ,1e phénomène peut être déterminée à priori de telle façon que la règle de sa synthèse puisse fournir cette intuition à priori dans chaque exemple empirique donné, c'est-àdire la réaliser au moyen de cette synthèse même. Mais l'existence des phénomènes ne peut être connue à priori, et, quand nous pourrions arriver par cette voie à conclure quelque existence, nous ne la connaîtrions paî

* Dos VerhàUfdsz des mannigfàlUgen empirischen BewuszUeins û der Zeit

ANALOGIES DE l'EXPÉRIENGE 2S9

ti'une manière déterminée, c'est-à-dire que nous ne sauxnons anticiper ce par quoi son intuition empirique se <3îstingue de toute autre.

Les deux principes précédents, que j'ai nommés ma- ^d±ématiques, parce qu'ils nous autorisent à appliquer les :X3iathématiques aux phénomènes, se rapportaient aux )hénomènes au point de vue de leur simple possibilité, et lous enseignaient comment ces phénomènes peuvent être produits suivant les règles d'une synthèse mathématique, soit quant à leur intuition, soit quant au réel de leur 3)erception. On peut donc employer dans l'un et l'autre <;as les quantités numériques et avec elles déterminer le phénomène comme quantité. Ainsi, par exemple, je puis déterminer à priori^ c'est-à-dire construire le degré des sensations de la lumière du soleil en le composant d'environ 200,000 fois celle de la lune. Nous pouvons donc désigner ces premiers principes sous le nom de constitutifs,

n en doit être tout autrement 4e ceux qui soumettent à priori à des règles l'existence des phénomènes. En effet, comme elle ne se laisse pas construire, ces principes ne concernent qu'un rapport d'existence et ne peuvent être que des principes purement régulateurs. Il ù'y a donc ici ni axiomes, ni anticipations à chercher ; il s'agit seulement, quand une perception nous est donnée dans un rapport de temps avec une autre (qui reste indéterminée), de dire, non pas quelle est cette autre perception et quelle en est la quantité, mais comment elle est nécessairement liée à la première, quant à l'existence, dans ce mode du temps. En philosophie, les analogies signifient quelque chose de très-différent de ce qu'elles représentent en mathématiques. Dans celles-ci, ce sont

des formules qui expriment l'égalité de deux rapports de quantité, et elles sont toujours constitutives^ si bien que, quand deux membres de la proportion sont donnés, le troisième aussi est donné par là même, c'est-à-dire peut être construit. Dans la philosophie, au contraire, l'analogie est l'égalité de deux rapports, non de quantité^ mais de qualité : trois membres étant donnés, je ne puis connaître et déterminer à priori que le ra^pport à un quatrième, mais non ce quatrième membre lui-même ; j'ai seulement une règle pour le chercher dans l'expérience et un signe pour l'y découvrir. Une analogie de l'expérience n'est donc qu'une règle suivant laquelle l'unité de l'expérience (non la perception elle-même, comme intuition empirique en général) doit résulter de perceptions, et elle s'applique aux objets (aux phénomènes), non comme principe constitutifs mais simplement comme principe régulateur. Il en est de même des postulats de la pensée empirique en général, qui concernent à la fois la synthèse de la pure intuition (de la forme du phénomène), celle de la perception (de la matière du phénomène) et celle de l'expérience (du rapport de ces perceptions). Ils n'ont d'autre valeur que celle de principes régulateurs, et se distinguent des postulats mathématiques, qui sont constitutifs, non pas sans doute par la certitude, qui se trouve à priori dans les uns et dans les autres, mais par la nature de l'évidence, c'est-à-dire par leUr côté intuitif (et par conséquent aussi par la démonstration).

Mais ce qui a été rappelé dans tous les principes synthétiques, et ce qui doit être ici particulièrement remarqué , c'est que ce n'est pas comme principes de l'usage transcendental de l'entendement, mais simplement conune principes de son usage empirique, que ces analogies ont

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leur signification et leur valeur, et que c'est uniquement à ce titre qu'elles peuvent être démontrées ; d'où il suit que les phénomènes ne doivent pas être subsumés sous les catégories en général, mais seulement sous leurs schèmes. En effet, si les objets auxquels ces principes doivent être rapportés étaient des choses en soi, il serait absolument impossible d'en avoir à priori quelque connaissance synthétique. Mais ils ne sont que des phénomènes, et l'expérience possible n'est que la connaissance parfaite de ces phénomènes , à laquelle doivent toujours aboutir en définitive tous les principes à priori. Les principes dont il s'agit ici ne peuvent donc avoir pour but que les conditions de l'unité de la connaissance empirique dans la synthèse des phénomènes. Or cette unité n'est conçue que dans le schème du concept pur de l'entendement, puisque, comme synthèse en général, elle trouve dans la catégorie une fonction qui n'est restreinte par aucune condition sensible. Nous serons donc autori-' ses par ces principes à n'associer les phénomènes que par analogie avec l'unité logique et générale des concepts ; et, par conséquent, si dans le principe même nous nous servons de la catégorie, dans l'exécution (dans l'application aux phénomènes), nous substituerons au principe le schème de la catégorie, comme étant la clef de soii usage, ou plutôt nous placerons à côté d'elle ce schème comme condition restrictive, sous le nom de formule du principe.

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