DE LA RAISON EN GÉNÉRAL
connu par là suivant un principe. Or, comme toute connaissance universelle peut servir de majeure dans un raisonnement, et que l'entendement fournit des propositions universelles à priori, ces propositions peuvent aussi recevoir le nom de principes , à cause de l'usage qu'on en peut faire.
Mais si nous considérons ces principes de l'entendement pur en eux-mêmes et dans leur origine, ils ne sont nullement des connaissances par concepts. En effet , ils ne seraient pas même possibles à priori, si nous n'y introduisions l'intuition pure (comme il arrive en mathématiques), ou les conditions d'une expérience possible en général. On ne saurait • conclure du concept de ce qui arrive en général ce principe que tout ce qui arrive a une cause ; c'est bien plutôt ce principe qui nous montre comment nous pouvons avoir de ce qui arrive un concept expérimental déterminé.
L'entende'ment ne peut donc nous fournir de connaissances synthétiques qui dérivent de simples concepts, et ces connaissances sont les seules qu'à proprement parler j'appelle des principes, quoique toutes les propositions universelles en général puissent aussi recevoir par comparaison le nom de principes.
Il y a un vœu bien ancien, et qui s'accomplira peutêtre un jour, mais quel jour? c'est que l'on parvienne à découvrir, à la place de l'infinie variété des lois civiles, les principes de ces lois ; car c'est en cela seulement que gît le secret de simplifier, comme on dit, la législation. Mais ici les lois ne sont autre chose que des restrictions apportées à notre liberté d'après les conditions qui seules lui permettent de s'accorder constamment avec ellemême, et par conséquent elles se rapportent à quelque
chose qui est tout à fait notre propre ouvrage et que nous pouvons réaliser au moyen même des concepts que nous en avons *. Il n'y a donc rien là d'extraordinaire (2); mais demander comment des objets en soi, comment la nature des choses est soumise à des principes et peut être déterminée d'après de simples concepts, c'est demander, sinon quelque chose d'impossible, du moins quelque chose de fort étrange. Quoi qu'il en soit sur ce point (car c'est encore une recherche à faire), il est clair au moins par là que la connaissance par principes (en soi) est quelque chose de tout à fait différent de la simple connaissance de l'entendement, et que, si celle-ci peut en précéder d'autres dans la forme d'un principe, elle ne repose pas en elle-même (en tant qu'elle est synthétique) sur la simple pensée et ne renferme pas quelque chose de général fondé sur des concepts.
L'entendement peut être défini la faculté de ramener les phénomènes à l'unité au moyen de certaines règles, et la raison, la faculté de ramener à l'unité les règles de l'entendement au moyen de certains principes. Elle ue se rapporte donc jamais immédiatement à l'expérience, mais à l'entendement, aux connaissances diverses duquel elle communique à primi^ au moyen de certains concepts, une unité que l'on peut appeler rationnelle et qui est essentiellement différente de celle qu'on peut tirer de l'entendement.
Tel est le concept général de la faculté de la raison, autant qu'il est possible de le faire comprendre en l'ab-
' Wovon wir durch jene Begriffe seîbsi die Ur sache sein konnen; mot à mot : dont nous pouvons être la cause par ces concepts mêmes. (2) J'ajoute ces mots pour plus de liaison et de clarté. J. B.
DE l'usage logique DE LA RAISON 36S
sence des exemples (qui ne pourront être employés que plus tard).
De Tusage logique de la raison
On fait une distinction entre ce qui est immédiatement connu et ce que nous ne faisons que conclure. Que dans une figure limitée par trois lignes droites, il y ait trois angles , c'est là une connaissance immédiate ; mais que ces angles ensemble soient égaux à deux droits, ce n'est qu'une conclusion. Mais, comme nous avons continuellement besoin de conclure, et que cela devient en nous une habitude, nous finissons par ne plus remarquer cette distinction ; et, ainsi qu'il arrive dans ce qu'on appelle les illusions des sens, nous tenons souvent pour quelque chose d'immédiatement perçu ce qui n'est que conclu. Toute conclusion suppose une proposition qui sert de principe, une autre \ qui est tirée de la première, et enfin celle ^ par laquelle la vérité de la dernière est indissolublement liée à la vérité de la première. Si le jugement conclu est déjà renfermé dans le premier, de telle sorte qu'il puisse en être tiré sans l'intermédiaire d'une troisième idée, la conclusion se nomme alors immédiate {consequentia inDnediatà)^; j'aimerais mieux
' Die Folgerung. — * ScMussfolge (Consequenz). La distinction faite par Kant entre cette expression et la précédente est intraduisible en français. On ne saurait la rendre par les mots conclusion et conséquence, qui sont tout ù fait synonymes. ^ J. B.
' Pour accorder ceci avec ce qui précède, il faut consulter la Lo^figue de Kant (S 44). Il y remarque que les conclusions immédiates supposent bien elles-mêmes un jugement intermédiaire, mais que ce jugement est une proposition tautologique. J. B.
â64 DIALECTIQUE TRANSCENDENTALE
l'appeler une conclusion de l'entendement \ Mais si, outre la connaissance qui sert de principe, il est encore besoin d'un autre jugement pour opérer la conclusion, iilors c'est une conclusion de la raison ou un raisonnement ^. Dans cette proposition : tous les hommes sont mortels, est déjà renfermée cette proposition : quelques hommes sont mortels, ou celle-ci : quelques mortels sont hommes, ou celle-ci encore : nul être immortel n'est homme, et toutes ces propositions sont des conséquences immédiates de la première. Au contraire , cette proposition : tous les savants sont mortels, n'est pas. renfermée dans le premier jugement (car l'idée de savant n'y est pas comprise), et elle n'en peut être tirée qu'au moyen 4'un jugement intermédiaire.
Dans tout raisonnement, je conçois d'abord une règle {major) au moyen de \ entendement. Ensuite, je subswne une connaissance sous la condition de la règle (minor) ^u moyen de Y imagination. Enfin je détermine ma connaissance par le prédicat de la règle (conclusio) et par <;onséquent à priori au moyen de la raison. Aussi le rapport que représente la majeure, comme règle, entre une ^connaissance et sa condition, constitue-t-il diverses espèces de raisonnements. Comme on distingue trois sortes de jugements en considérant la manière dont ils expriment le rapport de la connaissance à l'entendement, il y a aussi trois sortes de raisonnements, savoir : les raisonnements catégoriques, les hypothétiques et les di^onctifs.
Si, comme il arrive ordinairement, la conclusion se présente sous la forme d'un jugement, je veux savoir si
Versfandesschîuss.
Vernunftschîuss.
DE l'usage pur de LA RAISON 365
ce jugement ne découle pas de jugements déjà donnés^ par lesquels un tout autre objet est conçu, et pour cela je cherche dans l'entendement l'assertion de cette conclusion, afin de voir si elle ne rentre pas sous certaines conditions et sous une règle générale fixée par lui. Si je trouve la condition que je cherche et que l'objet de la conclusion se laisse subsumer sous la condition donnée, cette conclusion est alors tirée d'une règle qui s^appUque aussi à d'autres objets de la connaissance. Par où l'on voit que la raison dans le raisonnement cherche à ramener à un très-petit nombre de principes (de conditions générales) la grande variété des connaissances de l'entendement et à y opérer ainsi la plus haute unité.
De l'usage par de la raison
Peut-on isoler la raison? c'est-à-dire est-elle une source propre de concepts et de jugements qui ne viennent que d'elle, et se rapporte-t-elle ainsi à des objets ; ou bien n'est-elle qu'une faculté subalterne, servant à imprimer à des connaissances données une certaine forme, la forme logique, et se bornant à coordonner entre elles les connaissances de l'entendement ou à ramener des règles inférieures à des règles plus élevées (dont la condition renferme dans sa sphère celle des précédentes)^ autant qu'on le peut faire en les comparant entre elles? Telle est la question dont nous avons à nous occuper ici préalablement. Dans le fait, la diversité des règles et l'unité des principes, voilà ce qu'exige la raison pour mettre l'entendement parfaitement d'accord avec lui-
même, de même que l'entendement soumet à des concepts la diversité des intuitions et par là les relie entre elles. Mais un tel principe ne prescrit point de loi aux objets et il n'explique nullement comment on peut en général les connaître et les déterminer comme tels ; il n'est qu'une loi subjective de cette économie dans l'usage des richesses de notre entendement, qui consiste à en ramener généralement tous les concepts, par la comparaison, au plus petit nombre possible, sans se croire autorisé pour cela à exiger des objets mêmes une unité si bien faite pour la commodité et l'extension de notre entendement et à attribuer à cette maxime une valeur objective. En un mot, la question est de savoir si la raison en soi, c'est-à-dire la raison pure, contient à priori des principes et des règles synthétiques, et en quoi consistent ces principes.
Le procédé formel et logique de la raison dans le raisonnement nous fournit déjà une indication suffisante pour trouver le fondement sur lequel repose le principe transcendental de cette faculté dans la connaissance synthétique que nous devons à la raison pure.
D^ahord le raisonnement ne consiste pas à ramener à certaines règles des intuitions (comme fait l'entendement avec ses catégories), mais des concepts et des jugements. Si donc la raison pure se rapporte aussi à des objets, elle n'a point de rapport immédiat avec eux ou avec l'intuition que nous en avons, mais seulement avec l'entendement et ses jugements, lesquels s'appliquent immédiatement aux sens et à leur intuition pour en déterminer l'objet. L'unité de la raison n'est donc pas celle d'une expérience possible ; elle est essentiellement distincte de celle-ci, qui est l'unité de l'entendement. Le
DE l'usage pur de LA RAISON â67
principe qui veut que tout ce qui arrive ait une cause n'est point du tout connu et prescrit par la raison. Il rend possible l'unité de l'expérience , et il n'emprunte rien à la raison, qui, sans ce rapport à une expérience possible, n'aurait pu avec de simples concepts prescrire une unité synthétique de ce s^nre.
En second lieu, la raison dans son usage logique cherche la condition générale de son jugement (de la conclusion), et le raisonnement n'est lui-même autre chose qu'un jugement que nous formons en subsumant sa condition sous une règle générale (la majeure). Or, comme cette règle doit être soumise à son tour à la même tentative de la part de la raison, et qu'il faut aussi chercher (au moyen d'un prosyllogisme) la condition de la condition, et ainsi de suite aussi loin qu'il est possible de remonter, on voit que le principe propre de la raison en général dans son usage logique est de trouver pour la connaissance conditionnelle de l'entendement l'élément inconditionnel qui doit en accomplir l'unité.
Mais cette maxime logique ne peut être un principe de la raison pure, qu'autant qu'on admet qu'avec le conditionnel est donnée aussi (c'est-à-dire contenue dans l'objet et dans sa liaison) toute la série des conditions subordonnées, laquelle, par conséquent, est elle-même inconditionnelle.
Or un tel principe de la raison pure est évidemment synthétique; car le conditionnel se rapporte bien analytiquement à une condition, mais non pas à l'inconditionnel, n en doit dériver aussi diverses propositions synthétiques, dont l'entendement pur ne sait rien, puisqu'il n'a affaire qu'à des objets d'expérience possible, dont la connaissance et la synthèse sont toujoms conditionnelles.
Mais, dès que nous avons réellement atteint l'inconditionnel, nous pouvons l'examiner en particulier dans toutes les déterminations qui le distinguent de tout conditionnel, et par conséquent il doit donner matière à plusieurs propositions synthétiques à priori.
Les propositions fondamentales qui dérivent de ce principe suprême de la raison pure sont transcendantes par rapport à tous les phénomènes, c'est-à-dire qu'il est impossible de tirer jamais de ce principe un usage empirique qui lui soit adéquat. Il est donc bien différent de tous les principes de l'entendement (dont l'usage est parfaitement immanent^ puisqu'ils n'ont d'autre thème que la possibilité de l'expérience). Ce principe, que la série des conditions (dans la synthèse des phénomènes ou même de la pensée des choses en général) s'élève jusqu'à l'inconditionnel, a-t-il une valeur objective, et quelles sont les conséquences qui en dérivent relativement à l'usage empirique de l'entendement ? Ou ne serait-il pas plus vrai de dire qu'il n'y a aucun principe rationnel de ce genre ayant une valeur objective, mais simplement une prescription logique qui veut qu'en remontant à des conditions toujours plus élevées, nous nous rapprochions de l'intégrité de ces conditions, et que nous portions ainsi notre connaissance à la plus haute unité possible pour nous ? N'est-ce point par l'effet d'un malentendu que nous prenons ce besoin de la raison pour un principe transcendental de la raison pure, imposant témérairement cette intégrité absolue à la série des conditions dans les objets mêmes? Et s'il en est ainsi, quelles sont les fausses interprétations et les illusions qui peuvent se glisser dans les raisonnements dont la majeure est tirée de la raison pure (et est peut-être plutôt une pétition qu'un postulat),