LIV ANALYSE DE LA CRITIQUE
)a plaralité ou la diversité numériqae est déj:\ donnée par Tespace même, comme condition des phénomènes extérieurs. « En effet, dit Eant (p. 329), ane partie de Tespace, quoique parfaitement égale et semblable à une autre, est cependant en dehors d'elle, et elle est précisément par là une partie distincte de^ cette autre partie qui s'ajoute à elle pour constituer un espace plus grand ; et il en doit être de même de toutes les choses qui sont en même temps en différents lieux de l'espace, quelque semblables et quelque égales qu'elles puissent être d'ailleurs. »
2. De même, par rapport à la convenance ou à la disconvenance^ si l'on considère les choses uniquement au point de vue de l'entendement pur ou comme des réalités en soi, ou ne conçoit plus qu'il puisse y avoir entre elles aucune disconvenance, c'est-à-dire qu'unies entre elles dans un même sujet, elles suppriment réciproquement leurs effets. On arrive alors à cette formule toute mathématique ou abstraite: 3 — 3 = 0. Mais^ si nous nous replaçons au point de vue des phénomènes, qui doit être celui de l'entendement, nous concevons que deux choses puissent très-bien être opposées entre elles, et, bien qu'unies dans le même sujet, annuler réciproquement les effets l'une de l'autre. Tel est le cas de deux forces motrices agissant en des directions opposées sur un même point; tel est celui du plaisir et de la douleur se faisant en quelque sorte équilibre.
3. De même encore, à ne considérer les choses que commeobjets de l'entendement pur, ou comme des noumènes, on n'y peut plus concevoir de relations externes, mais seulement des déterminations internes. C'est ainsi que Leibnitz fut conduit à la conception de ces substances simples qu'il désigna sous le nom de monades. Et comme nous ne pouvons connaître d'autres déterminations internes que celles que nous saisissons en nous par le sens intime, il fut aussi par là conduit à attribuer à ees substances quelque chose d'analogue à ce qu'est en nous la pensée, ou à les supposer douées d'une sorte de faculté représentative. Mais, au point de vue des phénomènes, bien loin que nous ne concevions dans une substance que des déterminations internes, toutes les déterminations qui se manifestent dans l'espace ne sont que des rapports, et elle-même n'est qu'un ensemble de relations.
DE LÀ BAISOK PUBE LV
4. De même enfin, si Tentendement par se rapportait immédiatement aux objets et si l'espace et le temps étaient des déterminations de choses en soi, comme l'entendement exige qae qoelqne chose soit donné dans le concept pour poavoir le déterminer d'une certaine manière, il faudrait admettre que dans ce concept la matière (c'est-à-dire le déterminable en général) précède la forme (o?est-à-dire sa détermination). C'est aussi ce qoe fit Leibnitz en concevant d^ abord ses monades en général comme des substances capables de déterminations, puis en les supposant douées de la faculté représentative, enfin en cherchant dans le rapport de ces substances et dans Teuchainement de leurs déterminations le fondement de Tespace et du temps. L^espace et le temps sont au contraire des formes originaires que suppose tonte la matière de nos connaissances, et qui, à ce titre, lui sont antérieures. La philosophie intellectuelle de Leibnitz a donc ici renversé l'ordre des termes, faute d'avoir bien su reconnaître le vrai rôle de la sensibilité et de Tentendement dans la connaissance humaine.
Kant insiste, dans une remarque» sur la confusion où est tombé à cet égard ce grand esprit. Ne voyant dans la sensibilité qu'un mode confas de la représentation des choses dont l'entendement nous donne la claire connaissance, il pensait que, pour obtenir cette connaissance, il suffit de rapprocher les objets de la perception des concepts formels et abstraits de la pensée, et il construisit un système intellectuel qui avait la prétention de pénétrer la nature intime de» choses : il intellectualisait ainsi les phénomènes, tandis que Locke sensualisait les concepts de Tentendement. Ni Tun ni Tautre ne virent que la sensibilité et Leibniua l'entendement sont deux sources tout à fait distinctes, mais qui ont besoin d'être unies pour former la connaissance ; et chacun d'eux s'attacha exclusivement à celle de ces deux sources qui lui paraissait se rapporter immédiatement aux choses mêmes. On voit par là combien il importe de déterminer, par une sorte de \opique transcendentale, la place qui revient à chacun de nos ' concepts, à quelle faculté il appartient proprement, si c'est à la sensibilité ou à l'entendement, et par suite quel usage- il convient d'en faire. Tel est en effet le seul moyen de nous préserver des surprises de l'entendement et des illusions qui en résultent.