XCVI ANALYSE DE LA CRITIQUE
Cet artifice consiste à donner ane contradiction purement logique poor une contradiction réelle, en faisant de l'existence de l'objet en question un prédicat de cet objet. Sans donte, étant donné un triangle, il est nécessaire que ses trois angles soient égaux à deux droits, et il serait contradictoire de dire qu'ils ne le sont pas; mais il n\v a nulle contradiction à supprimer cette propriété en supprimant le triangle lui-même. Il en est 4e même du concept d'un être souverainement parfait ou réel : en supprimant son existence, vous supprimez la chose même avec tons ses prédicats, et dès lors d'où peut venir la contradiction ? Mais diton, tel est précisément le caractère du concept de l'être absolument réel qu'il est contradictoire d'en' supprimer l'objet : dès que Ton conçoit un tel être comme possible, il faut admettre son existence, puisque son existence est comprise dans son concept. Kant répond en montrant que l'on ne peut passer de la pure possibilité d'un objet conçu par la pensée à l'existence réelle de cet objet par une simple analyse de son concept, attendu que l'affirmation de cette existence marque une détermination de la pensée par rapport à l'objet qui n'est nullement comprise dans son concept, quelque complètement déterminé qu'il soit d'ailleurs. Si donc je conçois un être comme la suprême réalité on la suprême perfection, il reste toujours à savoir si cet être existe ou non. S'il s'agissait d'un objet d'expérience, on ne manquerait pas de bien distinguer sa réalité de sa possibilité : je sais bien que je serais plus riche avec cent thalers réels que si je n'en avais que l'idée, c'est-à-dire sMls étaient simplement possibles, bien que le concept de cent thalers possibles soit aussi complètement déterminé que celui de cent thalers réels; mais ici, le critérium de l'expérience nous manquant, nous sommes naturellement portés à confondre la possibilité avec la réalité. Là est le vice fondamental de l'argument ontologique. « Cette preuve si vantée, conclut Kant (p. 194) perd toute sa peine: on ne deviendra pas plus riche en connaissances avec de simples idées qu'un marchand ne le deviendrait en argent si, dans la pensée d'augmenter sa fortune, il ajoutait quelques zéros à son livre de caisse. »
impaissancA La preuvc cosmologlquc est-elle plus démonstrative ? Kant la cosmoiSie. formule ainsi (p. 195) : « Si quelque chose existe, il doit exister aussi un être absolument nécessaire. Or, j'existe au moins moi-
DE LA EAISON PURE XCVn
même; donc an être absolument nécessaire existe. Et, ajonte-t-il pour compléter Targament, cet être nécessaire ne peat être qae Têtre souverainement réel (et» recUissimum), puisque le concept de celui-ci est le seal ^ni convienne à celui-là.
Cette preuve, au lieu d'être déduite absolument à priori d*un concept de la raison pure, se distingue de la précédente en ce qn^elle prend son point de départ dans le monde, dans une existence donnée par Texpérience, soit seulement ma propre existance, soit celle du monde en général : aussi s'appelle-t-elle la preuve cosmologique, ou la preuve a cofiUngentia mtmdî; mais eette distinction est, suivant Eant, plus apparente que réelle, et la preuve cosmologique, après avoir commencé par s'appuyer sur Texpérience, finit par l'abandonner pour retourner à la preuve ontologique, qu'elle avait voulu éviter. Tel est, en effet, l'artifice de cette seconde preuve : « elle donne pour nouveau, dit Kant (p. 197), un vieil argument rhabillé, et elle en appelle à l'accord de deux témoignages, celui de la raison pure et celui de l'expérience, quand c'est seulement le premier qui change de figure et de voix, afin de se £aire passer pour le second. » C'est que l'expérience, sur laquelle elle s'appuie d'abord, ne pouvant rien nous apprendre des attributs de cet être nécessaire dont elle a conclu l'existence de celle du monde en général, force est bieà de chercher dans de purs concepts quels attributs doit avoir un être absolument nécessaire, c'est-à-dire d'en revenir à l'argument ontologique pour démontrer que cet être nécessaire ne peut être que l'être souverainement réel, attendu que le concept de celui-ci est le seul qui implique l'absolue nécessité dans l'existence. « Ainsi, dit Eant (p. 199), la seconde voie que suit la raison spéculative pour démontrer l'existence de l'être suprême n'est pas seulement aussi &usse que la première, mais elle a de plus ce défaut de tomber dans le sophisme appelé ignoratio denchi, en nous promettant de nous ouvrir un nouveau sentier, et en nous ramenant, après un léger détour, à celui que nous avions quitté pour elle. »
Mais Eant ne se contente pas de dévoiler cet artifice. Pre« nant la preuve pour ce qu'elle se donne, il en fait ressortii* Tim- . piûssance en montrant combien il est vain de prétendre condure du contingent dans le monde à une cause suprême hors du monde. Le concept de la causalité n'a de valeur et d'usage
XCVIIÎ ANALYSE DE LA CRITWiUE
que dans le monde sensible. Dira-t-on qu'il est impossible d'admettre dans le monde sensible une série infinie de causes subordonnées les unes aux autres, et qu'il faut nécessairement s'arrêter à une cause première; Kant n'admet pas que les principes de la raison nous autorisent à rompre la chaîne des êtres sensibles pour la rattacher à un être supra-sensible; et il tient pour un faux contentement celui qu'on éprouve en croyant achever cette série par cela seul qu'on en écarte à la fin toute condition: « comme alors, dit-il (p. 200), on ne peut plus rien comprendre, on prend cette impuissance pour l'achèvement de son concept. » Et il termine par ces paroles, qui méritent d'être citées textuellement : « La nécessité absolue dont nous avons si indispensablcment besoin, comme du dernier soutien de toutes choses, est le véritable abîme de la raison humaine. L'éternité même, sous quelque sublime et effrayante image que l'ait dépeinte Haller, ne frappe pas à beaucoup près l'esprit de tant de vertige; car elle ne fait que mesurer la durée des choses, elle ne les soutient pas. On ne peut ni éloigner de soi ni supporter cettcf pensée qu'un être, que nous nous représentons comme le plus élevé entre tous les êtres possibles, se dise en quelque sorte à lui-même: je suis de toute éternité; en dehors de moi, rien n'existe que par ma volonté; mais d'où suis-je donc? Ici tout s'écroule au-dessous de nous, et la plus grande perfection, comme la plus petite, flotte suspendue sans soutien devant la raison spéculative, à laquelle il ne coûte rien de faire disparaître l'une et l'autre sans le moindre empêchement. »
Ainsi les deux preuves que Kant vient d'examiner sont impuissantes à démontrer l'existence d'un être nécessaire; mais d'où vient l'apparence dialectique qui nous trompe ici et qui, pour être sophistique, n'en est pas moins naturelle? C'est ce que Kant veut montrer avant de passer à la preuve physico-théologiqae; et, bien que cette explication ne fasse que reproduire celle qui lui a déjà servi à résoudre la quatrième antinomie, je la résumerai brièvement. La raison se trouve ici en présence de deux principes, dont l'un la pousse à chercher pour tout ce qui est donné comme existant quelque chose qui soit absolument nécessaire, c'est-à-dire à ne s'arrêter nulle part ailleurs que dans une explication achevée à priori^ et dont l'autre lui défend d'opérer jamais cet achèvement et de désespérer ainsi de toute ex-