DE LA RAISON PURE CXXY
appelez au secours le public qui n'eutend rien à de si subtils travaux, vous vous rendez ridicules. Car il n'est nullement question de savoir ce qui est ici avantageux ou nuisible au bien commun, mais seulement jusqu^où la raison peut s^avancer dans la spéculation, indépendamment de tout intérêt, et si Ton peut en général compter sur elle ou s'il faut la quitter dans Tordre pratique. Ne vous jettez donc pas dans la mêlée Tépée à la main; mais, placé sur le terrain assuré de la critique, contentezvous de regarder tranquillement ce combat qui peut être pénible pour les champions, mais qui doit être amusant pour vous, et dont Tissue ne sera certainement pas sanglante, mais fort utile à vos connaissances. Il est tout à fait absurde de demander à la raison des lumières, et de lui prescrire d'avance le parti qn^elle doit prendre. D'ailleurs la raison est assez bien réprimée et retenue dans ses limites par la raison; vous n'avez pas besoin d'appeler la garde pour opposer la force publique au parti dont la prédominance vous semble dangereuse. Dans cette dialectique il n'y a pas de victoire dont vous ayez sujet de vous alarmer. » Il faut le reconnaître, nul philosophe au dix-huitième siècle n'a parlé avec plus de force et d'élévation en faveur de la liberté de penser. Il la revendique comme un droit, « comme le droit primitif de la raison humaine, laquelle ne connaît d'autre tribunal que la raison commune, où chacun a sa voix;» et, ajoute-til justement (p. 321), «comme c'est de cette raison commune que doivent venir toutes les améliorations dont notre état est susceptible, un tel droit est sacré et doit être respecté. »
Beaucoup de philosophes du même temps voulaient que Ton cherchât le repos de l'esprit et la paix philosophique dans le scepticisme, c'est-à-dire dans un doute indifférent ou moqueur à l'endroit de toutes les questions que soulève la raison pure. Telle n'est pas la pensée de Eant. Les armes du scepticisme peuvent être bonnes à opposer à la vaine jactance du dogmatisme, elles peuvent aussi avoir cette utilité de tirer la raison de son doux rêve dogmatique et de la pousser parla à examiner sérieusement son état ; mais ce serait un dessein tout à fait vain que de ehercher dans le scepticisme le moyen de procurer le repos à la raison et de vouloir s'en faire, comme le disait Montaigne, un eommode oreiller. Ce point paraît à Eant d'une si haute importance qu'il en fait l'objet d'un examen détaillé sous ce titre :
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De Vimpossibilité où est la raison en désaccord avec éfle-même dp trowoer la paix dans le scepticisme (p. 325). insoffisance L^esprit humain, dans les choses de la raison pure, débute ^ dsmc!* P^^ ^® dogmatisme. Ce premier pas est celui de l'enfance. Plus tard, averti par Texpérience, il devient plus circonspect, censure les jugements qu'il avait portés jusque-là sans examen et arrive ainsi inévitablement au doute par rapport à tout usage transcendant des principes. Ce second pas est ce qu'on nomme le scepticisme. Mais l'esprit humain ne peut s'arrêter dans cet état. Il ne lui suffit pas de conjecturer, d'après l'examen de certains faits de la raison^ que celle-ci a des bornes et qu'elle est ignorante sur tel ou tel point; mais il veut pouvoir fixer ces bornes suivant des principes déterminés et avoir en quelque sorte la science de son ignorance. Or pour cela il faut qu'il soumette à son examen, non plus seulement les faits de la raison, mais la raison elle-même considérée dans toute son étendue. Ce troisième pas, qui ne peut être fait que par un jugement mûr et viril, est celui de la critique. C'est là seulement que notre esprit peut trouver enfin le repos, parce que c^est là seulement qu'il peut trouver la certitude. Le scepticisme ne saurait être pour lui qu'un lieu de passage, où il songe au voyage dogmatique qu'il vient de faire et se prépare à choisir une route plus sûre ; mais ce n'est pas un lieu où il puisse fixer sa résidence. Ce lien ne peut se trouver que dans la critique, qui lui montre les limites précises où il doit se renfermer, et lui donne ce que je viens d'appeler, d'après Kant (p. 326), la science de son ignorance.
Il y a en effet deux espèces de connaissance de notre ignorance : l'une qui résulte d'une expérience sans principe et sans méthode, et qui n'est, pour ainsi dire, qu'une perception; l'autre, qui est le fruit d'un examen approfondi des sources mêmes de toute connaissance et qui mérite vraiment le nom de sciefice. La première ne nous montre l'ignorance que comme un fait sans nous en découvrir la nécessité, et par conséquent elle ne décide rien touchant les droits de la raison; la seconde nous révèle cette nécessité et nous apprend tout ce que nous pouvons savoir à cet égard. Le scepticisme se borne à la première ; la critique seule donne la seconde.
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Eant compare (p. 329) la raison à ane sphère dont le diamètre, comme celui de la terre, peat être trouvé par la courbe de Tare de sa surface, mais qui, comme le globe terrestre, fait Met d'une surface plane s' étendant à Tinfîni ; le sceptique, à 00 homme à qui Texpérience, corrigeant Tapparence sensible, aorait appris que la terre doit avoir des bornes, mais qui, ignorant sa forme, serait incapable de déterminer sa circonscription ; le philosophe critique, à celui qui est parvenu à en mesurer la circonférence. Le degré qui sert à mesurer la sphère de la raison, ce sont les propositions synthétiques à priori^ et la circonscription de cette sphère est celle même de T expérience, en dehors de laquelle il n'y a plus pour la raison d'objet réel de connaissance. Kant, rendant ici un nouvel hommage à David Hume, reconnaît en lui (p. 330) le plus ingénieux des sceptiques et celui qui a le mieux montré l'influence que peut avoir la méthode sceptique pour provoquer un examen fondamental de la raison ; mais il lui reproche de s'être arrêté à ce second p9.s : ce philosophe a été l'un des géographes de la raison humaine, mais il n'a pas , su en déterminer exactement la circonscription et les limites. Il a donc laissé un troisième pas à faire, qui est celui de la critique. Une fois parvenu à ce dernier point, l'esprit humain connaît ses légitimes possessions et n'a plus à craindre aucune querelle. Il a trouvé le port.
La critique nous révèle le secret de notre ignorance à l'endroit des objets de la raison pure ; mais ne laisse-t-elle pas an moins le champ ouvert aux hypothèses? Cette nouvelle question conduit Kant à rechercher les règles de la discipline à laquelle doit être soumise la raison pure par rapport aux hypothèses. C'est l'objet de la troisième partie de la méthodologie.
Un champ illimité est ouvert aux rêves de l'imagination : oa iégiiim< nous pouvons feindre tout ce que bon nous semble; mais nous i.J^^oihtee ne saurions tenir les rêves de notre imagination pour de légitimes hypothèses. Pour qu'une hypothèse puisse être légitimement admise comme principe d'explication, ou avoir une valeur sdentifique, deux conditions sont nécessaires :
La première, c'est qu'elle s'appuie sur quelque chose qui ne Première coi soit pas à son tour imaginaire, mais qui soit parfaitement certain, **''***°" c'est-à-dire qui soit réellement donné ou qui rentre dans les conditions de l'expérience possible. Autrement, ne reposant sur
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rien, elle n'explique rien. Ainsi, par exemple (v. p. 336), il n'est point permis de supposer un entendement capable de percevoir son objet sans le secours des sens, ou une force exerçant son attraction sans contact, ou une espèce de substance présente dans l'espace sans impénétrabilité, ou un commerce de substances agissant les unes sur les autres en dehors des conditions de Tespace, etc. Toutes ces suppositions sont sans valeur, parce qu'elles sont en dehors des conditions de l'expérience possible. « En un mot, dit Kant (ihid.)^ notre raison ne peut que se servir des conditions de l'expérience possible, comme de conditions de la possibilité des choses; mais elle ne peut nullement se créer en quelque sorte des choses tout à fait indépendamment de ces conditions; car des concepts de ce genre, sans impliquer de contradictioi^ seraient cependant sans objet. »
Il suit de là que la raison, dans son usage spéculatif, n'a point le droit de suppléer au manque de principes physiques d'explication par des principes hyperpbysiques,'OU de recourir à des hypothèses transcendantes. Elle peut bien employer certaines idées, celle par exemple de la simplicité de l'âme, ou celle d'un auteur divin des choses, comme des principes régulateurs propres à la guider dans le champ même de l'expérience, et à imprimer à ses connaissances, dans ce champ, l'unité nécessaire ; mais elle ne saurait les donner pour fondement par hypothèse à l'explication des phénomènes réels, car ce serait vouloir expliquer quelque chose dont on ne comprend rien du tout, par quelque chose que l'on ne comprend pas suffisamment. Ce serait le fait d'une raison paresseuse de laisser tout d'un coup de côté toutes les causes que le progrès de l'expérience peut encore nous révéler, pour se reposer dans une simple idée, très-commode sans doute, mais dont la réalité objective n'est nullement démontrable, nxièmecon- La seconde condition requise pour qu'une hypothèse soit valable, c'est qu'elle suffise pour déterminer à priori tous les eflfets donnés, et que par conséquent elle dispense de recourir à des hypothèses subsidiaires. Or cette seconde condition n'exclut pas moins que la précédente l'emploi des hypothèses transcendantes. Si, par exemple, on suppose une cause absolument parfaite pour expliquer l'ordre et l'harmonie qui existent dans le monde, on a besoin de recourir à de nouvelles hypothèses pour expliquer
dilioD.