‹ Critique de la raison pure (volume 3)Chapitre 21 sur 57 · SOLUTION DU TROISIÈME PROBLÈME · texte numérisé non relu

SOLUTION DU TROISIÈME PROBLÈME

remarque la manière dont elle doit procéder dans cette question.

Si les phénomènes étaient des choses en soi, et si par Xîonséquent l'espace et le temps étaient des formes de l'existence des choses en soi, les conditions et le conditionnel appartiendraient toujours comme membres à une seule et même série, et dans le cas présent il en résulterait l'antinomie qui est commune à toutes les idées transcendentales, c'est-à-dire que cette série devrait être nécessairement trop grande ou trop petite pour l'entendement. Mais les concepts dynamiques de la raison, dont Tious nous occupons dans ce numéro et dans le suivant, ont cela de particulier que, n'ayant pas affaire à un objet an point de vue de sa quantité, mais seulement de son existence^ on peut aussi faire abstraction de la grandeur de la série des conditions, et n'y considérer que le rapport dynamique de la condition au conditionnel. C'est ainsi que dans la question de la nature et de la liberté nous rencontrons déjà la difficulté de savoir si seulement la liberté en général est possible, et si, l'étant, elle peut s'accorder avec l'universalité de la loi naturelle de la causalité, si par conséquent c'est une proposition rigoureusement disjonctive que celle-ci : tout effet dans le inonde doit résulter ou de la nature, ou de la liberté, ou bien si Vune et Vautre ne peuvent pas se trouver ensemble, mais en des sens différents, dans un seul et même événement. L'exactitude de ce même principe qui veut que tous les événements du monde sensible soient enchaînés sans solution de continuité suivant des lois naturelles immuables, est déjà établie par l'analytique trauscendentaie, et ne souffre aucune exception. La question est donc simplement de savoir si, malgré ce principe, la liberté

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est encore possible par rapport au même effet qui est déterminé suivant la nature, ou si elle en est absolument exclue par cette règle inviolable. Et ici Thypothèse commune, mais trompeuse, de la réalité absolue des phénomènes montre aussitôt cette funeste influence qui égare la raison. Eu ett'et, si les phénomènes sont des choses en soi, la liberté est perdue sans retour. La nature est alors la cause parfaite et suffisante par elle-même de tout événement, et la condition de chacun est toujours renfermée dans la série des phénomènes, qui sont nécessairement soumis, avec leurs eflfets, à la loi naturelle. Si au contraire les phénomènes ne sont tenus que pour ce qu'ils sont en effet, c'est-à-dire non pour des choses en soi, mais pour de simples représentations qui s'enchaîuent suivant des lois empiriques, ils doivent avoir eux-mêmes des causes qui ne sont pas des phénomènes. Mais une cause intelligible de ce genre n'est point déterminée relativement à sa causalité par des phénomènes, bien qu^ ses effets puissent être des phénomènes et à ce titr^ être déterminés par d'autres phénomènes. Elle est ainsi avec sa causalité en dehors de la série, tandis que ses effets se trouvent dans la série des conditions empiriques. L'effet peut donc être considéré comme libre, par rapport à sa cause intelligible, et en même temps, par rapport aux phénomènes, comme une conséquence de ces phénomènes suivant la nécessité de la nature. Cette distinction, présentée d'une manière générale et tout à fait abstraite, doit paraître extrêmement subtile et obscure, mais elle s'éclaircira dans l'application. J'ai voulu seulement faire ici cette remarque, que, l'enchaînement universel de tous les phénomènes dans un contexte de la nature étant une loi indispen-

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sable, cette loi anéantirait nécessairement toute liberté, si Pon s'attachait obstinément à la réalité des phénomènes. Aussi ceux qui suivent ici l'opinion commune n'ont-ils jamais pu parvenir à accorder ensemble la nature et la liberté.

Possibilité de l'union de la causalité libre avec la loi générale de la nécessité naturelle

J'appelle intelligïble ce qui, dans un objet des sens, n'est pas lui-même un phénomène. Si donc ce qui doit être considéré comme phénomène dans le monde sensible a en soi une faculté qui n'est pas un objet d'intuition sensible et par laquelle il peut être une cause de phénomènes, on peut alors envisager la causalité de cet être sous deux points de vue : comme intelligible, quant à son action^ considérée comme celle d'une chose en soi, et comme sensible^ quant aux effets de cette action, considérée comme phénomène dans le monde sensible. Nous nous ferions donc, de la fiaculté ou de la causalité d'un tel sujet, un concept empirique et en même temps aussi un concept intellectuel, qui se rencontreraient dans un seul et même eflFet. Cette double manière de concevoir la faculté d'un objet des sens ne contredit aucun des concepts que nous avons à nous faire des phénomènes et d'une expérience possible. En effet, comme ces phénomènes, n'étant pas des choses en soi, doivent avoir pour fondement un objet transcendental, qui les détermine comme simples représentations, rien n'empêche d'attribuer à cet objet

transcendental, outre la propriété qui en fait un phénomène, une causalité qui ne soit pas un phénomène, bien que son effet se rencontre dans le phénomène. Mais toute cause efficiente doit avoir un caractère, c'est-à-dire une loi de sa causalité sans laquelle elle ne serait pas une cause. Et ainsi nous aurions dans un sujet du monde sensible, d'abord, un caractère empirique, par lequel ses actes, comme phénomènes, seraient enchaînés à d'autres phénomènes suivant des lois naturelles constantes, pourraient être dérivés de ceux-ci comme de leurs conditions, et par conséquent, dans leur rapport avec eux, constitueraient des membres d'une série unique de l'ordre de la nature; ensuite, un caractère intelligible, par lequel à la vérité il serait la cause de ces actes comme phénomènes, mais qui lui-même ne serait pas soumis aux conditions de la sensibilité et ne serait pas un phénomène. On pourrait aussi appeler le premier le caractère de la chose dans le phénomène, et le second, le caractère de la chose en soi. Ce sujet agissant ne serait donc soumis, quant à son caractère intelligible, à aucune détermination de temps car le temps n'est que la condition des phénomènes, mais non des choses en soi. En lui ne naîtrait ni ne périrait aucun acte, et par conséquent il ne serait pas soumis à cette loi de toute détermination de temps, de tout ce qui est changeant , que tout ce qui arrive trouve sa cause dans les phénomènes (de l'état précédent). En un mot, sa causalité, en tant qu'elle est intellectuelle, ne rentrerait nullement dans la série des conditions empiriques qui nécessitent l'événement dans le monde sensible. Ce caractère intelligible ne pourrait jamais être à la vérité immédiatement connu, puisque nous ne pouvons percevoir aucune chose qu'en tant qu'elle apparaît, maisil devrait être

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conçu conformément âu caractère empirique de la même manière que nous devons en général donner dans la pensée un objet transcendental pour fondement aux phénomènes, bien que nous ne sachions rien de ce qu'il est en soi.

D'après son caractère empirique ce sujet serait donc^ comme phénomène, soumis à toutes les lois qui déterminent les effets suivant la liaison causale, et il ne serait en ce sens rien qu'une partie du monde sensible, dont les effets découleraient inévitablement de la nature, comme tout autre phénomène. De même que les phénomènes extérieurs influeraient sur lui, de même que son caractère empirique, c'est-à-dire la loi de sa causalité serait connue par expérience, tous ses actes devraient pouvoir s'expliquer suivant tes lois de la nature, et toutes les conditions requises pour leur parfaite et nécessaire détermination devraient se trouver dans une expérience possible.

Mais d'après son caractère intelligible (bien que nous n'en puissions avoir qu'un concept général) le même sujet devrait être affranchi de toute influence de la sensibilité et de toute détermination par des phénomènes; et, comme rien vl arrive en lui, en tant qu'il est noumèney comme il ne s'y trouve aucun changement qui exige une détermination dynamique de temps, et par conséquent aucune liaison avec des phénomènes comme avec leurs causes, cet être actif serait dans ses actes indépendant et libre de toute nécessité naturelle, comme celle qui se trouve simplement dans le monde sensible. On dirait de lui très-exactement qu'il commence de lui-même ses effets dans le monde sensible, sans que l'action commence en lui-même^ et cela serait vrai sans que les effets dussent

pour cela commencer d'eux- mêmes dans le monde sensible, puisqu'ils y sont toujours antérieurement déterminés par des conditions empiriques, mais seulement au moyen du caractère empirique (lequel n'est que la manifestation de rintelligible ^), et qu'ils ne sont possibles que comme une continuation de la série des causes naturelles. Ainsi la liberté et la nature, chacune dans son sens parfait, se rencontreraient ensemble et sans aucune contradiction dans 1rs mêmes actions, suivant qu'on les rapprocherait de leurs causes intelligibles ou de leurs causes sensibles.

Éclaircissement de Vidée cosmologique d'une liberté unie à la loi générale de la nécessité naturelle

J'ai trouvé bon d'esquisser d'abord la solution de notre problème transcendontal,afin qu'on puisse mieux apercevoir la marche de la raison dans la solution de ce problème. Il faut maintenant décomposer cette solution dans ses divers moments et les examiner chacun en particulier.

Cette loi de la nature, que tout ce qui arrive a une cause, que la causalité de cette cause, c'est-à-dire Vaction, la précédant dans le temps et étant en rapport avec un effet qui en est résulté, et ne pouvant pas par conséquent avoir toujours été elle-même, mais devant être arrivée, doit aussi avoir sa cause parmi les phénomènes et en être déterminée, et que par conséquent tous les événements sont déterminés empiriquement dans un or-

' Die Erscheinung des intettigibelen. Cf. la note du T. 1«% p. 99.

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