IMPOSSIBILITÉ DE LA PREUVE COSMOLOGIQUE
Je pourrais donc (dans ce cas) convertir aussi la proposition absolument^ en disant : tout être souverainement réel est un être nécessaire. Or, comme cette proposition est déterminée à priori par ses seuls concepts, le simple concept de l'être souverainement réel doit impliquer aussi l'absolue nécessité de cet être. C'est précisément ce qu'affirmait la preuve ontologique, mais ce que la preuve cosmologique ne voulait pas reconnaître, et ce qu'elle n'en supposait pas moins dans ses conclusions, bien que d'une manière cachée.
Ainsi la seconde voie que suit la ' raison spéculative pour démontrer l'existence de l'être suprême n'est pas seulement aussi fausse que la première, mais elle a de plus ce défaut de tomber dans le sophisme appelé ignoraiio elenchi, en nous promettant de nous ouvrir un nouveau sentier, et en nous ramenant, après un léger détour, à celui que nous avions quitté pour elle.
J'ai dit plus haut brièvement que dans cet argument cosmologique se cachait toute une nichée de prétentions dialectiques que la critique transcendentale peut aisément découvrir et détruire. Je vais me borner à les indiquer, en laissant au lecteur déjà exercé le soin de scruter plus à fond et de réfuter les faux principes.
On y trouve donc, par exemple: P le principe transcendental, de conclure du contingent à une cause, principe qui n'a de valeur que dans le monde sensible, et qui n'a plus même aucun sens en dehors de ce monde. En effet le concept purement intellectuel du contingent ne peut produire aucune proposition synthétique telle que celle de la causalité, et le principe de celle-ci n'a de valeur et d'usage que dans le monde sensible; or il faudrait ici qu'il servît précisément à sortir de ce monde. 2"* Le rai-
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sounement qui consiste à conclure de l'impossibilité d'une série infinie de causes données les unes au-dessus des autres dans le monde sensible à une cause première. Les principes de Fusage rationnel ne nous autorisent pas à conclure ainsi même dans l'expérience; à plus forte raison ne nous autorisent-ils pas à étendre ce principe au delà de l'expérience (là où cette chaîne ne peut pas être prolongée). 3° Le faux contentement de soi-même qu'éprouve la raison en croyant achever cette série par cela seul qu'elle écarte à la fin toute condition, quoique cependant sans condition aucun concept d'une nécessité ne puisse avoir lieu. Comme alors on ne peut plus rien comprendre, on prend cette impuissance pour l'achèvement de son concept. 4*" La confusion de la possibilité logique d'un concept de toutes les réalités réunies (sans . contradiction interne) avec la possibilité transcendentale. Celle-ci a besoin d'un principe qui rende une telle synthèse praticable, mais ce principe à son tour ne peut porter que sur le champ des expériences possibles, etc.
L'artifice de la preuve cosmologique a uniquement pour but d'éviter la preuve qui prétend démontrer à priori par de simples concepts l'existence d'un être nécessaire, et qui devrait être déduite ontologiquement, chose dont nous nous sentons tout à fait incapables. Dans ce but nous concluons, autant qu'on peut le faire, d'une existence réelle prise pour fondement (d'une expérience en général) à une condition absolument nécessaire. Nous n'avons pas besoin alors d'en exphquer la possibilité. Car, s'il est démontré qu elle existe, toute question relative à sa possibilité devient absolument inutile. Voulons-nous déterminer avec plus de précision la nature de cet être nécessaire, nous ne cherchons pas oe
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qui est suffisant pour comprendre par son concept la nécessité de l'existence, car si nous pouvions le faire, nous n'aurions 'besoin d'aucune supposition empirique ; non, nous ne cherchons que la condition négative {conditio me qua non) sans laquelle un être ne serait pas absolument nécessaire. Or cela irait bien dans toute autre espèce de raisonnement concluant d'une conséquence donnée à son principe; mais il se trouve malheureusement ici que la condition exigée pour la nécessité absolue ne peut se rencontrer que dans un seul être, qui devrait ainsi renfermer dans son concept tout ce qui est requis pour la nécessité absolue, et qui par conséquent permet de conclure à priori à cette nécessité. Ce qui revient à dire que je devrais pouvoir aussi conclure réciproquement que la chose à laquelle convient ce concept (de la suprême réalité) est absolument nécessaire, et que, si je ne puis conclure ainsi (ce qu'il faut bien que j'avoue si je veux éviter la preuve ontologique), je ne serai pas plus heureux dans cette nouvelle voie, et me retrouverai toujours au point d'où je suis parti. Le concept de l'être suprême satisfait bien à priori à toutes les questions qui peuvent être élavées sur les déterminations internes d'une chose, et c'est aussi pour cette raison un idéal sans pareil, puisque le concept universel le désigne en même temps comme un individu entre toutes les choses possibles ; mais il ne satisfait pas à la question de sa propre existence, ce qui était pourtant le point capital ; et, si quelqu'un, admettant l'existence d'un être nécessaire, voulait seulement savoir quelle chose entre toutes les autres devrait être regardée comme telle, on ne saurait lui répondre : voilà l'être nécessaire.
Il peut bien être pennis d'admettre l'existence d'un
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être souverainement suffisant comme cause dé tous les efl'ets possibles, afin de faciliter à la raison Tunité des principes d'explication qu elle cherche. Mais d'aller jusqu'à dire qrCun tel être existe nécessairement^ ce n'est plus là la modeste expression d'une hypothèse permise, mais l'orgueilleuse prétention d une certitude apodictique, car la connaissance de ce que l'on présente comme absolument nécessaire doit emporter aussi une nécessité absolue.
Tout le problème de l'idéal transcendental revient donc à trouver soit un concept à la nécessité absolue^ soit au concept d'une chose l'absolue nécessité de cette chose. Si l'on peut faire l'un des deux, on doit ausâ pouvoir faire l'autre; car la raison ne reconnaît comme absolument nécessaire que ce qui est nécessaire d'après son concept. Mais l'un et l'autre sont au-dessus de tons les elïbrts que nous pouvons tenter pour satisfaire sur ce point notre entendement, et de ceux aussi que nous pouvons faire pour le tranquilUser sur son impuissance.
La nécessité absolue dont nous avons si indispensablement besoin, comme du dernier soutien de tontes choses, est le véritable abime de la raison humaine. L'éternité même, sous quelque sublime et effrayante image que l'ait dépeinte Haller, ne frappe pas à beaucoup près l'esprit de tant de vertige; car elle ne fait que mesurer la durée des choses, elle ne les soutient pas. Cto ne peut ni éloigner de soi ni supporter cette pensée qu'un être, que nous nous représentons comme le plus élevé entre tous les êtres possibles, se dise en quelque sorte à lui-même : je suis de toute éternité ; en dehors de moi, rien n'existe que par ma volonté ; mais cToù suis-je donc ? Ici tout s'écroule au-dessous de nous, et la plus grande perfection, comme la plus petite, flotte suspen-