DE L'INTÉRÊT DE LA RAISON
TROISIÈME SECTION
De rintérét de la raison dans ce conflit avec
elle-même
Nous avons maintenant devant les yeux tout le jeu dialectique des idées cosmologiques, de ces idées qui ne permettent pas qu'un objet correspondant leur soit donné dans quelque expérience possible, ou même que la raison les conçoive en harmonie avec les lois générales de l'expérience, et qui pourtant ne sont pas arbitrairement imaginées, mais auxquelles la raison est nécessairement conduite dans le progrès continuel de la synthèse empirique, lorsqu'elle veut affranchir de toute condition et embrasser dans sa totalité absolue ce qui ne peut jamais être déterminé par les règles de l'expérience que d'une Baanière conditionnelle. Ces affirmations dialectiques sont autant de tentatives ayant pour but de résoudre quatre problèmes naturels et inévitables de la raison : il ne peut y en avoir ni plus ni moiïis, puisqu'il n'y a pas un plus grand nombre de séries de suppositions synthétiques^ limitant à priori la synthèse empirique.
Pour représenter les brillantes prétentions de la raison, étendant son domaine au delà de toutes les bornes ^e l'expérience, nous n'avons eu recours qu'à de sèches formules, qui en contiennent les simples motifs ; et, comme ^ convient à une philosophie transcendentale, nous les ^vons dépouillées de tout élément empirique, bien que 1^8 assertions de la raison ne puissent briller dans tout
leur éclat que grâce à cette liaison. Mais dans cette application et dans Textension croissante de Tusage de la raison, la philosophie, en partant du champ de Tespérience et en sï4evant insensiblement jusqu'à ces idées sublimes, montre une telle dignité, que, si elle pouvait soutenir ses i)rétentions, elle laisserait bien loin derrière elle toutes les autres sciences humaines, puisqu'elle promet d'assurer les fondements sur lesquels reposent dos plus hautes espérances, et de nous donner des lumières sur les fins dernières vers lesquelles doivent converger en définitive tous les efforts de la raison. Le monde a-t-il un commencement, et y a-t-il quelque limite à son étendue dans resi)ace? Y a-t-il quelque part, peut-être dans le moi pensant, une unité indivisible et impérissable, ou n'y a-t-il rien que de divisible et de passager? Suis-je libre dans mes actions, ou, comme les autres êtres, suis-je conduit par le fil de la nature et du destin? Y a-t-il enfin une cause suprême du monde, .ou les choses de la nature],et leur ordre forment-ils le dernier objet où nous devions nous arrêter dans toutes nos recherches? Ce sont là des questions pour la solution desquelles le mathématicien donnerait volontiers toute sa science ; car celle-ci ne saurait satisfaire en lui le besoin le plus important, celui de connaître la fin suprême de l'humanité. La dignité même qui est propre aux mathématiques (cet orgueil de la raison humaine) vient de ce qu'elles fournissent à la raison un guide qui lui permet de pénétrer la nature, en grand aussi bien qu'en petit, dans Tordre et la régularité qui y régnent, ainsi que dans la nierveilleuse unité des forces qui la meuvent, bien au delà de tout ce que peut attendre une philosophie qui bâtit sur l'expérience vulgaire, et de ce qu'elles font naître et
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agent ainsi uu usage de la raison qui dépasse expérience, en même temps qu'elles procurent lilosophie, qui s'occupe de ces recherches, les meilnatériaux, pour appuyer ses investigations, aule le permet leur nature, sur des intuitions appro-
heureusement pour la spéculation (mais heureuse- )eut-être pour la destination pratique de l'homme), on se voit, au milieu de ses plus grandes espé- , si embarrassée d'arguments pour et contre, que vaut, tant par honneur que dans l'intérêt même sûreté, ni reculer, ni regarder avec indifférence ce
comme un jeu , ne pouvant non plus demander la orsque l'objet de la dispute est d'un si haut prix, li reste qu'à réfléchir sur l'origine de cette lutte le-même, pour voir si par hasard un simple malenn'en serait pas la cause , et si, ce malentendu une ssipé, les prétentions orgueilleuses de part et î ne feraient pas place au règne tranquille et dule la raison sur l'entendement et les sens, nt d'entreprendre cette explication fondamentale, ient de nous demander de quel côté nous nous rions le plus volontiers, si nous étions forcés de e parti. Comme nous ne consultons point dans ce pierre de touche logique de la vérité, mais simplelotre intérêt, si cette recherche ne décide rien par t au droit litigieux des deux parties, elle aura du l'avantage de faire comprendre pourquoi ceux qui nt part à cette lutte se tournent plutôt d'un côté
l'autre, sans y être déterminés par une connaisiupérieure de l'objet. Elle expliquera aussi d'autres , par exemple, le zèle ardent de l'une des parties
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et la froide aftirniation de l'autre, pourquoi l'on applaudit avec joie à la première , tandis que l'on se montre irrévocablement prévenu contre la seconde.
Mais il y a (pielque chose qui, dans cette appréciation provisoire, détermine le seul point de vue d'où l'on puisse l'établir d'une manière suffisamment solide ; je veux parler do la comparaison des principes d'où partent les deux parties. On remarque entre les affirmations de l'antithèse une parfaite uniformité de pensée et une complète unité de maximes, c'est-à-dire un principe de pur empirism, qui sert non-seulement à expliquer les phénomènes dans le monde, mais encore à résoudre les idées transcendentaies touchant lunivers même. Au contraire, les affirmations de la thèse prennent pour fondement, outre le mode d'explication empirique employé dans le cours de la série des phénomènes, certains principes intellectuels, et, en ce sens, la maxime n'en est pas simple. Je la désignerai, d'après son caractère essentiellement distinctif, sous le nom de dogmatisme de la raison pure.
Du côté du dogmatisme^ dans la détermination des idées cosmologiques de la raison, ou du côté de la tUse^ on trouve donc :
Un premier lieu, un certain intérêt pratique, auquel prend part de bon cœur tout homme sensé qui comprend son véritable avantage. Que le monde ait un commencement, que mon moi pensant soit d'une nature simple et partant incorruptible, qu'il soit en même temps libre dans ses actions volontaires et qu'il échappe à la contrainte de la nature, qu'enfin l'ordre entier des choses qui constituent le monde dérive d'un être premier, duquel tout emprunte son unité et son harmonie ; ce sont là autant de pierres fondamentales de la morale et de
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"3a religion. L'antithèse nous enlève ou semble du moins
TiouB enlever tous ces appuis.
En second lieu, il y a aussi de ce côté un intérêt spé-
' ^eulatif pour la raison. En effet, en admettant et en employant de cette manière les idées transcendentales , on peut embrasser tout à fait à priori la chaîne entière des conditions et comprendre la dérivation du conditionnel, puisque l'on part de l'inconditionnel. Or cet avantage ne se trouve pas dans l'antithèse : c'est pour celle-ci une mauvaise recommandation, que de ne pouvoir donner aucune réponse aux questions qui s'élèvent sur les conditions de sa synthèse et que Ton ne peut pas toujours poser sans fin. Suivant elle, il faut s'élever d'un commencement donné à un commencement antérieur, chaque partie conduit à une partie encore plus petite, chaque événement a toujours pour cause un autre événement au-dessus de lui, et les conditions de Texistence en géiiéral s'appuient toujours sur d'autres, sans jamais trouver un point d'appui absolu dans une chose existant par elle-même comme être premier.
M troisième lieu, ce côté a aussi l'avantage de la popularité, qui n'est certainement pas son moindre titre de recommandation. Le commun des intelligences ne trouve pas la moindre difficulté dans les idées du commencement absolu de toute synthèse ; car elles sont d'ailleurs plus accoutumées à descendre aux conséquences qu'à remonter aux principes, et le concept d'un être absolument premier (dont elles ne sondent pas la possibilité) leur semble commode, en leur fournissant un point ferme où dles peuvent attacher le fil qui doit diriger leurs pas , tandis qu'au contraire, en remontant toujours du conditionnel à la condition, elles ont toujours en quelque sorte
un pied en lair et ne peuvent jamais trouver de repos.
Du côté de Y empirisme^ dans la détermination des idées cosmologiques , ou du côté de V antithèse , on ne trouve d'abord aucun intérêt pratique résultant de principes purs de la raison, comme celui que renferment la morale et la religion. L'empirisme semble bien plutôt leur enlever à toutes deux toute force et toute influence. S'il n'y a pas un être premier distinct du monde, si le monde est sans commencement et par conséquent aussi sans auteur, si la volonté n'est pas libre et si l'âme est divisible et corruptible comme la matière, les idées morales mêmes et leurs principes perdent toute valeur, et s'évanouissent avec les idées transcendentaks , qui forment leurs appuis théorétiques.
En revanche, l'empirisme offre à l'intérêt spéculatif de la raison des avantages qui sont fort attrayants et qui surpassent de beaucoup ceux que peut promettre la doctrine dogmatique des idées rationnelles. En le suivant, l'entendement reste toujours sur son propre terrain, c'est-à-dire dans le champ des expériences possibles; il peut toujours en rechercher les lois, et, au moyen de ces lois, étendre sans cesse ses sûres et claires connaissances. Ici l'entendement peut et doit exhiber * l'objet, aussi biea en lui-même que dans ses rapports, au moyen de l'intuition, ou du moins de concepts dont l'image peut toujours être clairement et distinctement présentée dans des m* tuitions analogues données. Non-seulement il n'a pas besoin d'abandonner cette chaîne de l'ordre naturel pour s'attacher à des idées dont il ne connaît pas les objets^
' Darstellen.
DE l'intérêt de la RAISON 81
)arce que, étant des choses de pensée \ ils ne peuvent amais être donnés ; mais il ne lui est même pas permis le quitter son œuvre, et, sous prétexte qu'elle est achetée, de passer dans le domaine de la raison idéalisante. [1 ne lui est donc pas permis de s'élever à des concepts branscendentaux, où il n'aurait plus besoin d'observer et de suivre le fil des lois de la nature, mais où il n'aurait plus qu'à penser et à inventer, sûr de n'être jamais contredit par les faits de la nature, puisqu'il ne dépendrait point de leur témoignage, et qu'il aurait le droit de n'en pas tenir compte ou même de le soumettre à une autorité supérieure, je veux dire à celle de la raison pure.
L'empirique^ ne permettra donc jamais de regarder aucune époque de la nature comme la première absolument, ni aucune limite imposée à sa vue dans l'étendue de la nature comme la dernière. Il ne permettra pas non plus de passer des objets de la nature, que l'on peut analyser par l'observation et les mathématiques et déterminer synthétiquement dans l'intuition (des objets étendus) à ceux que ni les sens ni l'imagination ne sauraient jamais exhiber (m concreto). Il ne permettra pas davantage de prendre pour fondement, même dans la naturcj une puissance capable d'agir indépendamment des lois de la nature (la liberté), et d'abréger ainsi la tâche de l'entendement, qui est de remonter à l'origine des phénomènes suivant le fil de lois nécessaires. Il ne permettra pas enfin de chercher en dehors de la nature la cause première de quoi que ce soit (un être premier), puisque nous ne connaissons rien autre chose qu'elle, et
' Gedanikendinge. -^ * Der Empirist
82 DIALECTU^IE THANSCENDENTALE
qu'elle est la seule chose qui nous fournisse des objets et nous instniise de ses lois.
Keconuaissons-le : si le philosophe empirique, en posant son antithèse, n'avait d'autre but que de rabattre l'indiscrète curiosité et la présomption de la raison, qui méconnaît sa véritable destination, s'enoi^eillit de sa jjéiiétrutmi et de son savoir^ là où il n'y a plus proprement ni pénétration ni savoir, et prétend donner pour la satisfaction d'un intérêt spéculatif ce qui n'a de valeui' qu'au point de vue de l'intérêt pratique, afin de pouvoir rompre, dès que cela lui convient, le j51 des recherches physiques, et, sous prétexte d'étendre la connaissance, de rattacher ce fil à des idées transcendantes, dont on ne connaît proprement autre chose sinon qu'on n'en sait rien ; si, dis-je, l'empirique se bornait là, sou principe serait une maxime qui nous recommanderait la modération dans nos prétentions et la réseiTe dans nos assertions, et qui en même temps nous inviterait à étendre le plus possible notre entendement à l'aide du seul maître que nous ayons proprement, l'expérience. En effet, dans ce cas, il ne nous serait pas interdit de nous livrer, en vue de notre intérêt pratique, à certaines suppositions intellectuelles et d'admettre certaines croyances; seulement on ne pourrait pas les présenter sous le titre pompeux de science et de vues rationnelles, puisque le savoir proprement spéculatif ne peut avoir d'autre objet que celui de l'expérience, et que, si l'on en transgresse les limites, 1* synthèse, qui cherche des connaissances nouvelles et indépendantes de l'expérience, n'a aucun substratum d'iûtuition où elle puisse s'appliquer.
Mais, si l'empirisme devient lui-même dogmatiq^^ par rapport aux idées (comme il arrive ordinairement)»
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l s'il nie avec assurance ce qui est au-dessus de la phère de ses connaissances intuitives, il tombe alors à on tour dans une intempérance d'esprit qui est d'autant )lus blâmable que l'intérêt pratique de la raison en reçoit un irréparable dommage.
Telle est l'opposition entre VÊpicuréisme'^ et le Platolisme.
Chacun d'eux dit plus qu'il ne sait. Le premier entourage et aide le savoir, mais au préjudice de l'intérêt pratique; le second fournit des principes excellents au point de vue de cet intérêt , mais par là même , en matière de savoir purement spéculatif, il nous autorise à nous attacher à des explications idéalistes des phénomènes naturels et à négliger à leur endroit l'investigation physique.
Pour ce qui est enfin du troisième moment que l'on peut envisager dans le choix à faire provisoirement entre les deux parties opposées, il y a une chose tout à fait
* C'est cependant encore une question de savoir si Épicure a jamais lirésenté ces principes comme des assertions objectives. Si par hasard ils n'avaient été pour lui que des maximes de l'usage spéculatif de la raison, il aurait montré en cela un esprit plus véritablement philosophique qu'aucun des philosophes de l'antiquité. Que dans l'explication des phénomènes il faille procéder comme si notre champ d'investigation Q'était limité par aucune borne ni par aucun commencement du monde ; <lu'il faiUe admettre la matière du monde dans le sens où nous devons le faire, quand nous voulons en être instruits par l'expérience ; que l'on lie doive invoquer d'autre origine des événements que celle qui est déterminée par les lois immuables de la nature ; enfin que Ton ne doive Jecoorir à aucune cause distincte du monde; ce sont là, aujourd'hui encore, des principes très-justes, quoique très-peu observés, qui nous permettent d'étendre la philosophie spéculative, et en même temps de Recouvrir les principes de la morale indépendamment de tout secours Ranger, sans que celui qui veut ignorer ces principes dogmatiques, ^t qu'il ne s'agit que de pure spéculation, puisse être accusé de les vouloir nier.
étonnante : c'est que l'empirisme exclut toute espèce de popularité. On serait tenté de croire au contraire que le commun des esprits devrait accepter avec empressement une méthode qui lui promet de le satisfaire en lui offrant exclusivement des connaissances expérimentales et en les enchaînant conformément à la raison, tandis que le dogmatisme transcendental le contraint à s'élever à des concepts qui dépassent de beaucoup les vues et la puis- ' sance rationnelle des esprits les plus exercés à la pen- I sée. Mais c'est justement là ce qui détermine les intelligences dont nous parlons. En eflfet elles se trouvent alors dans un état où les plus savants mêmes n'ont au-^ cun avantage sur elles. Si elles n'y entendent rien o^ peu de choses, personne du moins ne saurait se vantei^ d'y entendre davantage ; et, bien qu'elles ne puissent ei> discourir aussi méthodiquement que d'autres, elles peu^ vent en raisonner infiniment plus. C'est qu'elles erren't^ là dans la région des pures idées, où Ton n'est si diser*' que parce que F on n'en sait rien, tandis que, en matière de recherches physiques, il leur faudrait se taire tout à^ fait et avouer leur ignorance. Commodes et flatteur^ pour la vanité, voilà donc déjà une puissante recommandation en faveur des principes du dogmatisme. En outre^ s'il est très-difficile à un philosophe d'admettre en principe quelque chose dont il soit incapable de se rendre compte, ou même de présenter des concepts dont la réalité objective ne puisse être aperçue, rien n'est plus habituel aux intelligences vulgaires. Elles veulent avoir un point d'où elles puissent partir en toute sûreté. La difficulté de comprendre une pareille supposition ne les arrête pas, parce que (comme elles ne savent pas ce que c'est que comprendre) cette difficulté ne leur vient jamais-
DE l'intérêt de Là RAISON 85
à la pensée et qu'elles tiennent pour connu ce qu'un usage fréquent leur a rendu familier. Enfin tout intérêt spéculatif s'évanouit pour elles devant l'intérêt pratique, €t elles s'imaginent apercevoir et savoir ce que leurs craintes ou leurs espérances les poussent à admettre ou à croire. Ainsi l'empirisme qui frappe la raison dans son idéalisation transcendentale ^ est dépourvu de toute popularité ; et, quelque nuisible qu'il puisse être d'ailleurs aux premiers principes pratiques, il n'y a pas à craindre qu'il sorte jamais de l'enceinte des écoles et qu'il obtienne dans le monde quelque autorité et se concilie la faveur de la multitude.
La raison humaine est de sa nature architectonique, c'est-à-dire qu'elle envisage toutes les connaissances comme appartenant à un système possible, et que par conséquent elle ne permet que des principes qui n'empêchent pas du moins une connaissance donnée de s'accorder dans un système avec d'autres. Mais les propositions de l'antithèse sont de telle nature qu'elles rendent tout à fait impossible l'accomplissement d'un système dé connaissances. Suivant elles, il y a toujours au-dessus d'un état du monde un autre plus ancien encore; dans chaque partie il y en a toujours d'autres, qui sont divisibles à leur tour ; avant chaque événement il y en avait un autre, qui à son tour avait été produit par un plus ancien ; enfin dans l'existence en général tout est toujours conditionnel, sans qu'on puisse reconnaître quelque part un être absolu et premier. Puis donc que l'antithèse n'admet nulle part un premier terme et un commence- 3nent qui puisse absolument servir de fondement à l'édi-
' Der Empirismus der transcendentaî-ideàlisirenden Vernunft
86 DIALFXTIQIE TRANSCENDENTALE
fice, un système complet de la connaissance est tout à fait impossible avec des suppositions de ce genre. L'intérêt architectonique de la raison (qui exige, non une unité empirique, mais une unité purement rationnelle et à priori) contient donc une recommandation naturelle en faveur des assertions de la thèse.
Mais supposez qu'un homme puisse s'affranchir de tout intérêt, et, indifférent sur toutes les conséquences, estimer les assertions de la raison d'après la valeur de leurs principes : cet homme serait dans un état d'oscillation perpétuelle, s'il ne connaissait pas d'autre moyen de sortir d'embarras que d'adopter l'une ou l'autre des doctrines opposées. Aujourd'hui il se verrait persuadé que la volonté humaine est libre; mais demain, envisageant la chaîne indissoluble de la nature, il tiendnût pour certain que la liberté n'est qu'une illusion intérieure et que tout est nature. Mais, dès qu'il en vient à l'action, ce jeu de la raison spéculative s'évanouit comme un songe, et il choisit ses principes d'après l'intérêt pratique. Cependant, comme il convient à un être réfléchi et investigateur de consacrer un certain temps au simple examen de sa propre raison, en se dépouillant absolument de toute partialité et en communiquant publiquement aux autres ses remarques critiques, on ne saurait blâmer ni à plus forte raison empêcher personne de produire les thèses et les antithèses, comme elles peuvent être défendues, en dépit de toutes les menaces, devant des jurés du même rang (c'est-à-dire partici-^ pant à notre faible humanité).
QUATRIÈME SECTION
Des problé-mes transceiidentaux. de la raison pure^ en tant qu^il doit absolument y en avoir une so» lutlon possible*
Prétendre résoudie tous les problèmes et répondre à toutes les questions serait une fanfaronnade si effrontée et une présomption si extravagante qu'on se rendrait aussitôt par là indigne de toute confiance. Pourtant il y a des sciences dont la nature est telle que toute question qui s'y élève doit être absolument résolue par ce que l'on sait, puisque la réponse doit dériver des mêmes sources que la question. Dans ces sciences il n'est nullement permis de prétexter une ignorance inévitable, mais on a le droit d'exiger d'elles une solution. Ce qui est juste ou injuste dans tous les cas possibles, il faut qu'on puisse le savoir en consultant la règle, puisqu'il s'agit ici de notre obligation et que nous ne sommes point obligés à ce que nous ne pouvons savoir. Mais dans l'explication des phénomènes de la nature il doit y avoir beaucoup de choses incertaines et beaucoup de questions insolubles pour nous, car ce que nous savons de la nature est bien loin de suffire dans tous les cas à ce que nous avons à expliquer. Il s'agit donc de savoir si dans la philospphie transcendentale il y a quelque question, concernant un objet proposé à la raison, qui soit insoluble pour cette même raison pure, et au sujet de laquelle on ait le droit de refuser toute réponse décisive,
88 DIALECTIQUE TRANSCENDENTÀLE
en la donnant pour absolument incertaine (d'après tout ce que nous pouvons connaître) et en la rangeant à ce titre parmi les choses dont nous avons assez l'idée pour en faire la matière d'une question, mais dont nous n'avons nullement les moyens et la faculté de trouver la solution.
Or je dis que la philosophie transcendentale a cela de particulier entre toutes les connaissances spéculatives, qu'aucune question, concernant un objet donné à la raison pure, n'est insoluble pour cette même raison humaine, et qu'on ne saurait jamais prétexter une ignorance inévitable et l'impénétrable profondeur du problème pour s'affranchir de l'obligation d'y répondre d'une manière pleine et entière ; car le même concept qui nous met en état d'élever la question doit aussi nous rendre pleinement capables d'y répondre, puisque l'objet (de même qu'en matière de juste et d'injuste) ne se trouve point en dehors du concept.
Il n'y a dans la philosophie transcendentale que les questions cosmologiques pour lesquelles on puisse exiger à juste titre une réponse satisfaisante, qui concerne la nature de l'objet, sans qu'il soit permis au philosophe de se soustraire à cette obligation en prétextant une obscurité impénétrable, et ces questions ne peuvent se rapporter qu'à des idées cosmologiques. En eflPet l'objet doit être donné empiriquement, et la question ne porte que sur sa convenance avec une idée. L'objet est-il transcendental et par conséquent inconnu lui-même; par exemple s'agit-il de savoir si ce quelque chose dont la manifestation (en nous-mêmes) est la pensée, est en soi un être simple, s'il y a une cause première de toutes les choses ensemble qui soit absolument nécessaire, etc.; nous devons
.-«.lors chercher à notre idée un objet dont nous puissions avouer qu'il nous est inconnu, mais sans être pour cela impossible*. Les idées cosmologiques ont seules cette propriété qu'elles peuvent supposer comme donnés leur •objet et la synthèse empirique qu'exige leur concept; * et la question qui en sort ne concerne que le progrès de cette synthèse, en tant qu'il contient nécessairement une -absolue totalité qui n'est plus rien d'empirique, puisqu'elle ne peut être donnée dans aucune expérience. Or, puisqu'il n'est ici question d'une chose que comme d'un objet d'expérience possible, et non comme d'une chose \ ^n soi, la réponse à la question cosmologique transcen- [ <lante ne peut se trouver nulle part en dehors de l'idée. En effet elle ne concerne pas un objet en soi; et, quand il s'agit de l'expérience possible, on ne demande pas ce iui peut être donné in concrète dans quelque expérience, Dîais ce qui est dans l'idée, dont la synthèse empirique tt shnplement se rapprocher. Il faut donc que cette question puisse tirer sa solution uniquement de l'idée, puisque celle-ci est une pure création de la raison et
♦ On ne saurait, il est vrai, faire aucune réponse à la question de savoir ce que c'est qu'un objet transcendental, ou qu'elle en est la nature, mais on peut bien dire que la question eUe-même n'est rien, parce 'Qu'eUe n'a point d'objet donné. Toutes les questions de la psychologie tranacendentale sont donc susceptibles d'une solution et elles sont réeliement résolues; car elles concernent le sujet transcendental de tous les phénomènes intérieurs, lequel n'est pas lui-même un phénomène et par conséquent n'est pas donné comme objet, et auquel aucune des catégories ne trouve moyen de s'appliquer (c'est sur elles cependant que porte proprement la question). C'est donc ici le cas de dire, suivant une expression fréquemment employée, que Tabsence de réponse est aussi une réponse, c'est-à-dire qu'une question sur la nature de ce quelque chose que nous ne saurions concevoir au moyen d'aucun prédicat détenniné, puisqu'il réside tout à fait hors de la sphère des objets, est •entièrement nulle et vide.
qu'à ce titre elle ne saurait décliner toute réponse en prétextant un objet inconnu.
Il n'est donc pas aussi extraordinaire qu'il le paraît d'abord, qu'une science ait le droit de ne demander et de n'attendre, sur toutes les questions qui rentrent dans sa sphère {questiones domesticœ), que des solutions certaines, bien qu'on ne les ait peut-être pas encore trouvées. En dehors de la philosophie transcendentale il y a encore deux sciences rationnelles pures, l'une en matière purement spéculative, l'autre en matière pratique; je veux parler des mathématiques pures et de la morale pure. A-t-on jamais entendu un mathématicien, alléguant en quelque sorte l'ignorance nécessaire des conditions, donner pour une chose incertaine le rapport exact du diamètre à la circonférence en nombres rationnels ou irrationnels? Comme ce rapport ne pouvait être naturellement donné par la première espèce de nombres, et qu'on ne l'avait pas encore trouvé par la seconde, on jugea que l'impossibilité de cette solution pouvait au moins être connue avec certitude, et Lambert en donna la preuve. Dans les principes généraux de la morale il ne peut rien y avoir d'incertain, puisque les propositions, sous peine d'être tout à fait nulles et vides de sens, doivent découler de nos concepts rationnels. Il y a au contraire dans la physique une foule de conjectures sur lesquelles il est impossible d'arriver jamais à la certitude, parce que les phénomènes naturels sont des objets qui nous sont donnés indépendamment de nos concepts et dont la clef par conséquent n'est pas en nous et dans notre pensée pure, mais en dehors de nous, de sorte que dans beaucoup de cas on peut fort bien ne pas la trouver et se voir ainsi forcé de renoncer à toute solution cer-
DE LA SOLUTION DES PROBLÈMES TRANSCENDENTAUX 9i
laine. Je ne parle pas ici des questions de l'analytique transcendentale, qui concernent la déduction de notre conoaissance pure, parce qu'il ne s'agit maintenant que de la certitude des jugements par rapport aux objets et non par rapport à l'origine de nos concepts mêmes.
Nous ne saurions donc décliner l'obligation de donner au moins une solution critique aux questions rationnelles proposées, en nous plaignant des bornes étroites de notre raison et en confessant, avec l'apparence d'une humble connaissance de nous-mêmes, qu'il n'est pas donné à cette faculté de décider si le monde a existé de toute éternité, ou s'il a eu un^ commencement; si l'espace du monde est rempli d'êtres à l'infini, ou s'il est renfermé dans certaines limites; s'il y a dans le monde quelque chose de simple, ou si tout peut être divisé à l'infini; s'il y a quelque création ou quelque production libre, ou si tout dépend de la chaîne de l'ordre naturel; enfin s'il y a un être absolument inconditionnel et nécessaire en soi, ou si tout est conditionnel dans son existence et par conséquent extérieurement dépendant et contingent en soi. Toutes ces questions en effet concernent un objet qui ne peut être donné nulle part ailleurs que dans nos pensées, je veux dire la totalité absolument inconditionnelle de la synthèse des phénomènes^. Si nous ne pouvons rien dire et rien décider de certain à cet égard avec nos propres concepts, nous ne pouvons nous en prendre à la chose qui se cacherait à nous, car il n'y a point de chose de ce genre qui puisse nous être donnée (puisqu'elle n'existe nulle part en dehors de notre idée) ; mais nous en devons chercher la cause dans notre idée même, laquelle est un problème qui ne comporte point de solution, et que nous nous acharnons pourtant
à traiter comme si un objet réel lui correspondait. Une claire exposition de la dialectique qui réside dans notre concept même, nous conduirait bientôt à une entière certitude sur ce que nous devons penser d'une telle question.
Que si vous prétextez votre ignorance sur ces problèmes, on peut d'abord vous opposer cette question, à laquelle vous êtes au moins tenus de répondre clairement : d'où vous viennent les idées dont la solution vous jette ici dans un si grand embarras ? S'agit-il par hasard de phénomènes que vous avez besoin d'expliquer, et dont vous n'avez à chercher, d'après ces idées, que les principes ou la règle d'exposition? Supposez que la nature se découvre entièrement devant vous, que rien ne demeure caché à vos sens et à la conscience de tout ce ^ui tombe sous votre intuition, vous ne pourrez connaître m concreto par aucune expérience l'objet de vos idées (car outre cette complète intuition il faudrait encore une synthèse parfaite et la conscience de son absolue totaUté, conscience qui n'est possible par aucune connaissance empirique); par conséquent votre question n'est point du tout nécessaire à l'explication d'un phénomène qui se présente à vous, et ainsi elle ne peut être donnée en quelque sorte par l'objet lui-même. En effet l'objet ne saurait jamais se présenter à vous, puisqu'il ne peut être donné par aucune expérience possible. Vous demeurez toujours soumis, dans toutes les perceptions possibles, aux conditions de l'espace ou du temps, et vous n'arrivez jamais à rien d'inconditionnel, de manière à décider si cet inconditionnel doit être placé dans un commencement absolu de la synthèse, ou dans une absolue totaUté de la série sans aucun commencement. L'idée
d'un tout dans le sens empirique n'est jamais que comparative. Le tout absolu de la quantité (Funivers). de la division, de la dérivation, de la condition de l'existence en général, et toutes les questions de savoir s'il résulte d'une synthèse finie ou d'une synthèse qui s'é-^ tende à l'infini, ne concernent en rien aucune expérience possible. Vous n'expliqueriez pas mieux ni même autrement, par exemple, les phénomènes d'un corps, en admettant qu'il est formé de parties simples qu'en supposant qu'il l'est toujours de parties composées ; car aucuu phénomène simple ni aucune composition infinie ne sauraient jamais s'offrir à vous. Les phénomènes ne veulent d'autre explication que celle dont les conditions sont données dans la perception, mais tout ce qui peut jamais y être donné, compris en un tout absolu^ est lui-même une perception. Or ce tout est proprement ce dont on demande l'explication dans les problèmes transcendentaox de la raison.
Puis donc que la solution même de ces questions ne saurait jamais se présenter dans l'expérience, vous ne pouvez pas dire qu'on ne sait pas ce qui doit être ici attribué à l'objet. En effet, votre objet n'existe que dans votre tête, et ne peut être donné en dehors d'elle; aussi n'avez-vous qu'à prendre soin de vous mettre d'accord avec vous-mêmes et d'éviter l'amphibolie, qui convertit votre idée en une prétendue représentation d'un objet empiriquement donné, et par conséquent aussi susceptible d'être connu au moyen des lois de l'expérience. La solution dogmatique n'est donc pas incertaine, mais impossible. Mais la solution critique, qui peut être parfaitement certaine, n'envisage pas du tout la question ob-
jectivement, mais seulement par rapport au fondement de la connaissance sur lequel elle repose.