‹ Critique de la raison pure (volume 5)Chapitre 21 sur 49 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

IDÉAL Dï LA MAISON PtJHÏ.

SECTION I

De lldéal en général.

676. Nous avons vu précédemment que des objets ne peuvent être représentés par des concepts intellectuels purs sans toutes les conditions de la sensibilité, parce que autrement les conditions de leur réalité objective manquent, et qu'on ne trouve en eux que la simple forme de la pensée. Les concepts peuvent néanmoins être exposés in concreto, si on les applique à des phénomènes qui ont proprement en eux la matière d'un concept expérimental, lequel n'est qu'un concept intellectuel in concreto. Mais des idées sont encore plus éloignées de la réalité objective que des catégories ; car on ne peut trouver aucun phénomène dans lequel elles puissent être représentées in concreto. Elles contiennent une certaine perfection ou intégralité à laquelle n'atteint aucune connaissance empirique possible, et la raison ne conçoit en cela qu'une unité systématique dont elle «'efforce de faire approcher l'unité empirique possible, sans y parvenir jamais complètement.

677. Mais ce que je nomme idéal semble encore être plus éloigné de la réalité objective que l'idée. J'entends par idéal l'idée, non simplement in concreto, mais in individuo, comme une chose unique, exclusivement déterminable ou déterminée par l'idée.

678. L'humanité, dans toute sa perfection, ne s'étend pas seulement à toutes les propriétés qui appartiennent

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essentielleipeïit à celte nature, et qui constituent le concept que nous en avons jusque la parfaite convenance avec ses fins, ce qui serait notre idée de l'humanité parfaite, mais encore à tout ce qui, outre ce concept, appartient à la détermination universelle de l'idée : car de tous les prédicats opposés un seul s'applique à l'idée de l'homme parfait. Ce qui est un idéal pour nous était pour Piatok une Idée de l'entendement divin, un objet unique dans son intuition pure, la perfection de chaque espèce d'êtres possibles, et le prototype de toutes les copies (ectypes) dans lé phénomène.

679. Sans nous élever si haut, nous devons avouer que la raison humaine contient non seulement des idées, mais aussi des idéaux qui n'ont pas, à la vérité, comme ceux de Platon, une vertu créatrice, mais qui possèdent cependant une vertu pratique (comme principes régulateurs), et servent de fondement à la possibilité de la perfection de certaines actions. Les concepts moraux ne sont pas tout à fait des concepts purs de la raison, parce qu'ils ont Quelque chose d'empirique (plaisir ou peine), pour principal fondement. Néanmoins, par rapport au principe par lequel la raison met des bornes à une liberté illimitée (par conséquent j&i Ton ne fait attention qu'à sa forme), ils peuvent très bien servir d'exemple de concepts purs de la raison. La vertu, et avec elle la sa-r, gesse humaine dans toute sa pureté, sont des idées. Mais le sage (du stoïcien) est un sage idéal, c'est-à-dire un homme qui n'existe que dans la pensée, mais qui s'accorde parfaitement avec l'idée de la sagesse. Comme l'idée donne la règle, de même l'idéal sert en pareil cas de prototype à la détermination universelle de l'ectype ou copie, et nous n'avons aucun autre critérium de nos

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actions que là conduite de cet homme divin en nous auquel nous nous comparons, d'après lequel nous nous jugeons, et sur lequel nous nous corrigeons, quoique nous n'en puissions jamais atteindre la perfection. Ces idéaux, quoique nous ne leur accordions aucune réalité objective (existence), ne doivent pourtant pas être regardés comme des chimères ; ils donnent une Unité de mesure indispensable à la raison, qui a besoin du concept dé ce qui est parfait dans son espèce pour pouvoir mesurer, apprécier en conséquence le degré et le défaut de l'imperfection. Mais vouloir réaliser l'idéal dans un exemple, c'est-à-dire dans le phénomène, à peu près comme le sage dans un roman, c'est ce qui est impraticable. Il y a de plus dans cette entreprise quelque chose de peu sensé et de peu édifiant, puisque les bornes naturelles qui restent continuellement au-dessous de la perfection idéale, rendent toute illusion impossible dans une telle tentative, et portent ainsi à suspecter et h regarder comme une fiction le bien même qui est dans l'idée.

680. Tel est l'idéal de la raison; il doit toujours reposer sur des concepts déterminés, et servir de règle et de prototype, soit pour agir, soit pour juger. Mais il en est tout autrement des productions de l'imagination, qu'ôu ne peut définir et dont on ne peut donner aucun concept Intelligible : semblable à des monogrammes, ce ne sont que des traits isolés, quoique déterminés suivant une prétendue règle, et qui donnent plutôt une sorte de dessin pour ainsi dire flottant devant les yeux, au moyen de différentes expériences, qu'une image déterminée. Tels doivent être les idéaux que les peintres et les physionomistes prétendent avoir dans la tête ; ce sont des

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fantômes incommunicables de leurs productions ou de leurs jugements. Ils peuvent être appelés, quoique improprement, des idéaux de la sensibilité, parce qu'ils doivent être le modèle inimitable des intuitions empiriques possibles, sans cependant donner aucune règle susceptible de définition et d'examen.

681 . Le but de la raison avec son idéal est au contraire la détermination universelle suivant des règles a priori; elle conçoit donc un objet qui doit être universellement déterminable suivant des principes, quoique les conditions suffisantes manquent à cet effet dans l'expérience, et que le concept même soit par conséquent transcendant.

SECTION II

De l'Idéal tramcendantal (Prototypon traascendantale).

682. Tout concept par rapport à ce qui n'y est pas contenu est indéterminé, et soumis au principe de la détermïnabïlité, que L'un seulement des deux prédicats coniradictoirement opposés peut lui convenir; principe qui repose sur celui de contradiction, qui est par le fait un principe purement logique, et qui fait abstraction de toute matière de connaissance pour n'en considérer qu$ la forme logique.

683. Mais toute chose, quant à sa possibilité, est encore soumise au principe de la détermination universelle, suivant lequel, De tous les prédicats possibles des choses, en tant qu'ils sont comparés aux prédicats opposés, un seul doit lui convenir. Ce qui ne repose pas simplement sur le principe de contradiction ; car il s'agit non Seulement du rapport de deux prédicats contraires, mais en-

core de toute chose en rapport à toute la possibilité, comme ensemble de tous les prédicats des choses en général ; et cette possibilité étant supposée comme condition a priori, ce principe présente chaque chose comme si elle dérivait sa possibilité propre de la part qu'elle a dans cette possibilité totale (1). Le principe de la détermination universelle concerne donc la matière et non la simple forme logique. C'est le principe de la synthèse de tous les prédicats qui doivent rendre complet le concept d'une chose, et non simplement celui de la représentation analytique par Y un des deux prédicats opposés, et qui contient une supposition transcendantale, savoir celle de la matière de toute possibilité, matière qui doit renfermer a priori les données de la possibilité particulière de chaque chose.

684. La proposition : toute chose existante est universellement déterminée, ne signifie pas seulement que, de chaque couple de prédicats opposés entre eux, ,un seul lui convient, mais aussi que de tous les prédicats possibles, il y en a toujours un qui lui convient. Par^ette proposition, sont comparés enlré eux logiquement, d'une manière transcendantale, non seulement des prédicats, mais la chose elle-même avec l'ensemble de tous les prédicats possibles. Le principe îevient donc à dire

(\) Par ce principe, toute chose est donc rapportée à un correlatum commun, savoir la possibilité totale, qui, si elle (c'est-à-dire la matière de tous les prédicats possibles) était trouvée dans l'idée d'une steule chose, démontrerait une affinité de tout le possible par l'identité du principe de sa détermination universelle. La déterminabilité de tout concept est soumise à I'dniversalité (universalita$) du principe de l'exclusion d'un milieu entre deux prédicats opposés; mais la détermination d'une chose est soumise à la totalité (wiiversitâs) ou à l'ensemble de tous les prédicats possibles.

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que, Pour connaître parfaitement une chose, il faut connaître tout Je possible et la déterminer, soit en affirmant, soit en niant. La détermination universelle est par conséquent un concept que nous ne pouvons jamais présenter in concreto quant à sa totalité, et se fonde en conséquence sur une idée qui n'a son siège que dan* la raison, laquelle prescrit à l'entendement la règle de son parfait usage.

685. Or, quoique cette idée de Vensemble de toute possibilité (en tant que cet ensemble, comme condition de la détermination universelle, sert de fondement à toutes choses par rapport aux prédicats qui peuvent le composer) soit encore indéterminée, et que nous ne concevions par là en général qu'un ensemble de tou* les prédicats possibles, nous trouvons cependant, en y regardant de plus près, que cette idée, comme concept primitif, exclut une multitude de prédicats, qui, en qualité de dérivés, sont déjà donnés par d'autres et ne peuvent coexister, et quelle s'épure jusqu'à un concept universellement déterminé a priori. C'est ainsi que par la simple idée se forme un concept d'un objet individuel qui est déterminé universellement, et qui, par conséquent, doit être appelé un idéal de la raison pure.

686. Si nous considérons tous les attributs possibles, non d'une manière purement logique, mais transcendant talement, c'est-à-dire quant à leur matière, qui peut être conçue en eux a priori, nous trouvons que quelques-uns d'eux représentent une existence, d'autres une simple non-existence. La négation logique, qui est simplement désignée par le mot non, ne s'attache jamais proprement à un concept, mais seulement au rapport d'un concept à un autre Concept dans le jugement ; elle

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est donc loin do suffire pour désigner un concept par rapport à son contenu. L'expression non mortel ne peut point du tout donner à connaître qu'une simple nonexistence est représentée par là dans l'objet ; elle ne porte absolument sur aucune matière. Au contraire, une négation transcendantale indique la non-existence en elle-même, à laquelle est opposée l'affirmation transcendantale qui est quelque chose dont le concept exprime déjà par lui-même une existence, et par conséquent est appelée réalité, parce que, par elle seule, et aussi loin qu'elle s'étend, des objets sont quelque chose (des choses), tandis que la négation opposée indique au contraire une simple absence, et que là où cette négation seule est conçue, il y a représentation de l'absence de toute chose.

687. Or, personne ne peut penser déterminément une négation sans avoir posé pour fondement l'affirmation contraire. L'aveugle né ne peut se faire la moindre représentation des ténèbres, parce qu'il n'en a aucune de la lumière; le sauvage ne peut se faire une idée de 1a pauvreté, parce qu'il n'en a aucune de l'opulence (1) ; l'ignorant n'a aucun concept de son ignorance, parce qu'il n'en a aucun de la science. Tous les concepts négatifs sont donc aussi dérivés, et les réalités contiennent les données, et pour ainsi dire la matière transcendantale de la possibilité et de la détermination universelle de toutes choses.

(I) Les observations et les calcnls des astronomes nous ont» appris beaucoup de choses remarquables; mais le plus important, c'est qu'ils nous aient découvert l'abîme de Vignorance, que la raison humaine, sans ces connaissances, n'aurait jamais pu concevoir si profond. La méditation sur cette ignorance doit produire un grand changement dans la détermination du but final de l'usage de notre raison.

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688* Si donc un substratum transcendanlal sert de fondement à la détermination universelle dans notre raison, s'il contient en quelque sorte rentière provision de la matière d'où peuvent être pris tous lés prédicats des choses, il n'est par conséquent que l'idée d'un tout de la réalité (omnùudo realitatïs). Toutes les véritables négations ne sont alors que des bornes, nom qu'elles ne pourraient pas recevoir si le non borné {le tout) ne leur servait de fondement.

689. Mais c'est aussi par cette possession entière de la réalité que le concept d'une chose en soi est représenté comme universellement déterminé, et que le concept d'un être souverainement réel (entis realissbni) est le concept d'un être particulier, parce que, de tous les attributs opposés possibles, un seul, celui qui appar* tient absolument à l'existence, se trouve dans sa détermination. C'est par conséquent un idéal transcendantal qui sert de fondement à la détermination universelle nécessaire de tout ce qui existe, et qui constitue la condition matérielle suprême et parfaite de sa possibilité, condition à laquelle toute pensée des objets en général doit être ramenée, quant au contenu. Mais c'est aussi l'unique idéal propre dont la raison humaine est capa-f ble; parce que dans ce cas seulement, un concept général en soi d'une chose est universellement déterminé par lui-même, et est reconnu comme la représentation d'un individu.

690. La détermination logique d'un concept par la raison repose sur un raisonnement disjonctif dans lequel la majeure contient une distribution logique (la division de la sphère d'un concept universel), et où la mineure réduit cette sphère à une partie, tandis que la

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conclusion détermine le concept par cette partie même. Le concept universel d'une réalité en général ne peut être divisé a priori, parce que, sans l'expérience, on né connaît pas d'espèces déterminées de réalités comprises sous ce genre. La majeure transcendantale de la détermination universelle de toutes les choses n'est que la représentation de l'ensemble de toute réalité, non simplement un concept qui comprenne sou* lui tous les prédicats, quant à leur matière transcendantale; il les èôntient au contraire en lui, et la détermination universelle de chaque chose repose sur la circonscription de ce tout de la réalité, puisqu'elle attribue quelque chose de cette réalité à la chose déterminée, tandis que le reste en est exclu ; ce qui s'accorde avec le vu répété de la majeure disjonctive, et avec la détermination de l'objet par un des membres de cette division, dans la mineure. L'usage de la raison, par lequel elle donne l'idéal transcendantal pour fondement de sa détermination de toutes les choses possibles, est donc analogue à celui suivant lequel elle procède dans les raisonnements disjofrctifs; ce qui est lé principe que j'ai donné précédemment pour base à la division systématique de toutes les idées transcendantales, principe suivant lequel ces idées sont produites d'une manière correspondante et parallèle aux trois sortes de raisonnement.

691 . Il est évident de soi que la raison, pour arriver à cette fin, c'est-à-dire pour se représenter facilement la détermination universellement nécessaire dés choses, ne suppose pas l'existence» d'un être qui soit conforme à l'idéal, mais seulement son idée, afin de dériver d'une totalité inconditionée de la détermination universelle la totalité conditionnée^ c'est-à-dire, celle du circonscrit.

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L'idéal est donc pour elle le prototype (prototypori) de toutes les choses, qui toutes ensemble, comme des copies défectueuses (ectypa), en tirent la matière de leur possibilité, et qui, lorsqu'elles en approchent plus ou moins, en restent cependant toujours infiniment éloignées.

692. Ainsi donc toute possibilité des choses (de la synthèse de la diversité quant à sa matière) est consi^ , dérée comme dérivée, et celle seulement de ce qui contient en soi toute réalité est considérée comme primitive. Car toutes les négations (qui sont cependant les seuls prédicats par lesquels toute autre chose peut se distinguer de l'être réel par excellence) sont de simples limitations d'une réalité plus grande, et enfin de la suprême réalité; eUes supposent donc celle-ci, et eu sont simplement dérivées quant à la matière. Toute diversité des choses n'est donc qu'une simple manière diverse de limiter le concept de la réalité suprême qui est leur sub-* stratum commun, de même que toutes figures ne sont que différentes manières possibles de renfermer l'espace infini. C'est pourquoi l'objet de son idéal, qui ne peut se trouver que dans la raison, s'appelle aussi Y être primitif(ens originarium); en tant qu'il n'y en a aucun audessus de lui, Y être suprême [ens summum); et en tant que tout lui est soumis comme conditionné, Y être de tous les êtres (ens entium). Tout cela cependant ne désigne pas le rapport objectif d'un objet réel à d'autres choses, mais bien le rapport de Y idée à%des concepts, et nous laisse dans une ignorance complète sur l'existence d'un être d'une supériorité si éminente.

693. Comme on ne peut pas dire non plus qu'un être primitif se compose de plusieurs êtres dérivés, puisque chacun de ceux-ci suppose celui-là et ne peut par çon-

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séquent pas le composer, l'idéal de l'être primitif doit donc aussi être conçu comme simple.

694. L'action de dériver de cet être primitif toute autre possibilité, pour parler nettement, ne pourra donc être considérée comme une circonscription de la réalité suprême de cet être, et en quelque sorte comme sa division; car alors l'être primitif serait regardé comme un simple agrégat d'êtres dérivés; ce qui, on vient de le voir, est impossible, quoique nous layons d'abord ainsi présenté dans une première et grossière esquisse. La suprêrae réalité serait phitôt comme un fondement que comme un ensemble de la possibilité de toutes choses, et leur diversité ne reposerait pas sur la circonscription de l'être primitif même, mais sur son parfait développement, dont notre sensibilité tout entière ferait justement partie, ainsi que toute réalité dans le phénomène, réalité qui ne peut entrer dans l'idée de l'être suprême.

695. Si donc nous poursuivons plus loin cette idée et que nous en fassions une hypostase [ou substance], nous pourrons déterminer l'être primitif par le simple concept •de là réalité suprême, comme un être un> simple, suffisant à tout, éternel, etc. ; en un mot, nous pourrons le déterminer, dans sa perfection absolue, par tous les prédicaments. Le concept de cet être est celui de Dieu, conçu dans le sens transcendantal. L'idéal de la raison pure est donc l'objet d'une théologie transcendantale, ainsi que je l'ai rapporté plus haut.

696. Toutefois, cet usage de l'idée transcendantale dépasserait déjà les borues de sa destination et de sa convenance ; car la raison n'a posé cette idée que comme le concept de toute réalité, pour servir de base à la détermination universelle dçs choses en général, sans pré-

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tendre que toute cette réalité soit donnée objectivement et constitue même une chose. Cette dernière circonstance est une pure fiction par laquelle npus rassemblons et réalisons le divers de notre idée en un idéal, comme en un être particulier, sans que nous y soyons le moins du monde autorisés, pas plus qu'à poser même la possibilité d'une telle hypothèse ; de même aussi toutes les conséquences qui découlent d'un, tel idéal ne regardent nullement la détermination universelle des choses en général, l'idée seule étant nécessaire à cet effet, et n'ont pas la moindre influence sur elle.

697. 11 ne suffit pas de décrire la marche de notre raison et sa dialectique : on doit aussi cherchera découvrir les sources de cette dialectique, afin de pouvoir expliquer cette apparence même comme un phénomène de l'entendement; car l'idéal dont nous parlons est fondé sur une idée naturelle et n'est pas simplement arbitraire. Je demande donc d'où vient que la raison considère toute possibilité des choses comme dérivée d'une seule chose qui leur sert de fondement, savoir dé la réalité suprême, et qu'elle suppose celle-ci comme contenue dans un être primitif particulier?

6^8. La réponse se tire de ce qui a été dit dans l'Analytique transcendantale. La possibilité des objets des sens est un rapport de ces objets à notre pensée, dans laquelle quelque chose (savoir la forme empirique) peut être conçue a priori; mais ce qui constitue la matière, la réalité dans le phénomène (ce qui répond à la sensation), doit être donné, sans quoi cela ne pourrait pas même être conçu, et, par conséquent, sa possibilité pas représentée. 0\\ un objet des sens ne peut être déterminé universellement qu'autant qu'il est comparé avec

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tous les prédicats du phénomène, et qu'il est représenté par lui, soit affirmativement, soit négativement. Mais comme ce qui constitue la chose même (dans le phénomène), savoir le réel, doit alors être donné, sans quoi il ne pourrait pas même être pensé, et comme ce en quoi le réel de tous les .phénomènes est donné est la seule expérience universelle, la possibilité des objets des sens exige que la matière soit supposée comme donnée dans un ensemble dont la circonscription est la base unique de toute la possibilité des objets empiriques, de leur différence entre eux et de leur détermination universelle. Or, en fait, les objets des sens sont les seuls qui puissent nous être donnés, et ils ne peuvent l'être que dans le contexte d'une expérience possible. Un objet n'est donc rien pour nous s'il ne suppose l'ensemble de toute réalité empirique, comme condition de sa possibilité. Or, par une illusion naturelle, il arrive que nous prenons pour un principe qui devrait valoir pour toutes les choses, un principe qui ne vaut proprement que pour celles qui sont données comme objets de nos sens. Nous tiendrons donc le principe empirique de nos concepts de la possibilité des choses comme phénomènes, par l'omission de cette circonscription, pour un principe transcendantal de la possibilité des choses en général.

699. Mais si de pins nous hypostasions [substantifions] cette idée de l'ensemble de toute réalité, c'est parce que nous convertissons dialectiquement l'unité distribuiive de l'usage expérimental de l'entendement en l'unité collective d'un tout empirique, et que nous nous figurons dans ce tout du phénomène un objet unique, qui renferme en lui toute réalité empirique. Cette individualité est alors confondue, par le moyen de la subreption trans-

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DIALÇCTMÎUB TRANSCBNOàNTALE . 207

cendantale dont nous avoua déjà parlé, avec le concept d'une chose qui est au sominet de la possibilité de toutes les choses, pour la détermination universelle desquelles elle fournit les conditions réelles (1).

SECTION III

Des arguments de la raison spéculative en faveur de l'existence d'un être suprême.

700. Malgré ce besoin pressant de la raison, de supposer quelque chose qui puisse servir de fondement parfait à la détermination universelle de ses concepts, elle s'aperçoit néanmoins trop facilement de ce qu'il y a d'idéal et de purement fictif dans une telle supposition, pour qu'elle dût être persuadée par cela seul d'admettre incontinent comme un être réel une simple création de sa pensée, si elle n'était pas autrement forcée de chercher quelque part son repos dans la régression du conditionné qui est donné, à l'inconditionné qui, à la vérité, n'est pas encore donné comme réel en lui-même et quant à son simple concept, mais qui peut seul parfaire la série des conditions sorties de leur principe. Tel est donc le chemin naturel que prend toute raison humaine,; même la plus vulgaire, quoique toutes n'y puissent tenir jusqu'au bout. Elle ne commence pas par des concepts,

(!) Nous verrons bientôt que cet idéal d'un êt^e qui renferme toute réalité [entis reàlissimi], quoique n'étant qu'une simple représentation, est d'abord réaUsé, c'est-à-dire converti: en un objet; ensuite hypostasié; enfin, par une marche naturelle de la raison à l'accomplissement de l'unité, personnifié. Et tout cela repose, non sur les phénomènes mêmes (sur la sensibilités seule), mais sur la liaison de leur diversité par Yen* teudement({en une apperception). Par conséquent Punité à& la suprême réalité et la déterminabilité universelle (possibilité) de toutes les choses dans le sens le plus strict, semble être dans un entendement suprême, par conséquent dans une intelligence.

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mais pdr l'expérience commune, et pose par conséquent en principe quelque chose d'existant. Mais, ce fond s'écroule quand il ne porte pas sur le roc immobile de l'absolu ment nécessaire* Et ce roc même reste suspendu sans appui, si un espace vide l'entoure de tous côtés et s'il ne re.mplit pas tout lui-même et ne laisse plus ainsi lieu au pourquoi, c'est-à-dire s'il n'est infini quant à la réalité.

701. Si quelque chose, quel qu'il soit, existe, il faut accorder aussi que quelque chose existe nécessairement. Car le contingent n existe que sous la condition d'autre chose, comme de sa cause, et le raisonnement qui se fonde sur cette cause n'est valable qu'autant qu'il remonte à une cause qui n'est pas contingente, et qui, précisément pour cette raison, existe nécessairement sans condition. Tel est l'argument sur lequel la rai§on fonde sa progression vers un être primitif.

702. Or, la raison se cherche d'abord le concept d'un être qui se prête à une prérogative d'existence telle que la nécessité inconditionnée ou absolue, non pas tant pour conclure a priori du concept de cet être à son existence (car si elle s'en flattait elle n'aurait qu'à chercher dans les seuls concepts, sans qu'il fût nécessaire de poser en principe une existence donnée), que pour trouver seulement un concept parmi tous ceux des choses possibles, qui n'ait rien^n lui de contraire à la nécessité absolue. Car que quelque chose doive cependant exister simplement et absolument, c'est ce qu'elle tient pour déjà établi dans le premier raisonnement. Si elle peut faire disparaître tout ce qui s'oppose à cette nécessité, une seule chose exceptée, celte chose sera l'être absolument nécessaire, que l'on puisse ou non comprendre la

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nécessité, c'est-à-dire la dériver ou ne pas la dériver de son concept seul.

703. Or, il semble que ce dont le concept contient en soi la raison de tout pourquoi, et une raison qui n'est en défaut dans aucun cas et sous aucun rapport, qui suffit partout comme condition, est parle fait l'être qui comprend la nécessité absolue, parce que, possédant toutes les conditions de tout ce qui est possible, cet être n'a lui-même besoin d'aucune condition, et n'en parait pas même susceptible. Par conséquent, d'un côté au moins, il satisfait au concept d'une nécessité absolue. Il ne peut en cela être égalé par aucun autre concept ; tous étant défectueux et manquant de complément, ne renferment aïicun caractère de l'indépendance de toutes conditions ultérieures. Il est vrai que l'on ne peut pas encore en conclure certainement que ce qui ne renferme pas en soi la condition suprême et parfaite sous tous les rapports, doive être pour cela même conditionné quant à son existence; mais il n'a cependant pas en lui ce caractère unique de l'existence inconditionnée, au moyen duquel la raison, par un concept a priori, peut reconnaître un être comme inconditionné.

704. Le concept d'un être contenant la suprême réalité, serait donc de tous les concepts de choses possibles celui qui conviendrait le mieux au concept d'un être absolument nécessaire; et, quoiqu'il n'y satisfasse pas pleinement, nous n'avons cependant pas de choix ; nous nous voyons au contraire forcés de nous en contenter, parce que nous ne pouvons nous défaire de l'existence d'un être nécessaire; mais, en l'accordant, nous ne pouvons cependant rien trouver dans tout le champ de la

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possibilité qui puisse justement prétendre à une telle prérogative dans l'existence.

705. Telle est donc la marche naturelle de la raison humaine : elle commence par se persuader l'existence de quelque être nécessaire ; elle reconnaît en lui une existence inconditionnée; elle cherche ensuite le concept de quelque chose indépendant de toute condition et le trouve dans ce qui est lui-même la condition suffisante de tout le reste, c'est-à-dire dans ce qui contient toute réalité. Mais le tout sans bornes est unité absolue, et entraîne avec lui le concept d'un être unique, de l'être suprême. La raison conclut ainsi que l'être suprême, comme principe primitif de toutes choses, existe d'une manière absolument nécessaire.

706. On ne saurait contester à jce concept une certaine fondamentalité s'il s'agit de se décider, c'est-à-dire si, après avoir accordé l'existence de quelque être nécessaire, on s'accorde sur la nécessité d'en embrasser la cause, quelle qu'il puisse être; car alors on ne peut pas choisir plus convenablement, ou plutôt H n'y a pas de choix à faire ; on est forcé de donner sa voix à l'unité absolue de la réalité parfaite, comme à la source primitive de la possibilité. Mais si rien ne nous force à nous décider, et que nous abandonnions plutôt toute cette affaire jusqu'à ce que nous soyons contraints par des arguments plus puissants à donner notre assentiment, c'est-à-dire s'il s'agit simplement de juger ce que nous savons de cette question, et ce que nous nous flattons seulement de savoir; alors le raisonnement précédent ne paraît pas sous un jour à beaucoup près aussi avantageux, et a besoin d'une faveur qui supplée au défaut de la légitimité de ses prétentions.

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707. Car si nous admettons tout ce qui se présente à nous, premièrement, que la conclusion qui va d'une existence donnée (ne fût-ce que de la mienne propre) à l'existence d'un être inconditionné nécessaire, est légitime; secondement, que je dois considérer un être qui contient toute réalité, par conséquent aussi toute condition, comme absolument inconditionné, par conséquent que le concept de la chose qui convient à la nécessité absolue est trouvé par le fait : — on ne peut cependant pas conclure de là que le concept d'un être borné, qui ne renferme pas la suprême réalité, contredise la nécessité absolue. Car quoique dans le concept de cet être je ne trouve pas l'absolu, qui emporte déjà avec lui-même la totalité des conditions, il ne peut cependant pas s'en suivre que son existence doive, par cette raison-là précisément, être conditionnée, de même que je ne puis pas dire dans un raisonnement hypothétique que là où. n'est pas une certaine condition (savoir ici celle de la perfection quant aux concepts), là aussi n'est pas le conditionné. 11 nous serait plutôt permis de présenter tous les êtres limités comme nécessairement inconditionnés, quoique nous ne puissions conclure leur nécessité du concept général que nous en avons. Mais, de cette manière, pet argument ne nous donnerait pas le moindre concept des attributs d'un être nécessaire, et n'aboutirait absolument à rien.

708. Néanmoins, il reste à cet argument une certaine importance et une certaine autorité qui ne peuvent pas encore lui être enlevées d'un seul coup, malgré son insuffisance objective. Car supposé qu'il y ait des obligations qui fussent dans l'idée de la raison, toutà fait justes, mais sans aucune réalité d'application à nous-mêmes,

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c'est-à-dire sans mobiles si l'on ne supposait pas uû être . suprême qui pût donner aux lois pratiques effet et force; — nous serions alors également obligés de suivre les concepts, qui, bien qu'ils ne pussent pas être objectivement suffisants, sont néanmoins, quant à la mesure dé notre raison, d'un poids déterminant, et en comparaison desquels nous ne connaissons cependant rien de meilleur ni de plus convaincant. Le devoir de choisir tirerait ici de l'indifférence l'irrésolution de la spéculation par une addition pratique. Bien plus, la raison ne trouverait en elle-même, comme juge très impartial, aucune justification, si, sous l'influence de mobiles pressants, et malgré l'imperfection de sa connaissance, elle n'obéissait pas aux principes de son jugement, qui sont au moins les meilleurs que nous connaissions.

709. Cet argument, quoique transcendantal, dans le fait, puisqu'il repose sur l'insuffisance interne du contingent, est cependant si simple et si naturel, qu'il est conforme au sens commun le plus vulgaire, dès qu'une fois celui-ci y est conduit. On voit des choses changer, naître et mourir ; elles doivent donc, ou du moins leur état doit avoir une cause. Mais on peut toujours demander la même chose de chaque cause, qui ne peut jamais être donnée dans le phénomène. D'où dériverons-nous donc plus justement la causalité la plus élevée, si ce n'est de là même où elle est en effet la plus haute, c'est-à-dire de l'être qui contient en lui-même originairement la raison de l'effet possible, et dont le concept se produit très facilement par le seul trait d'une perfection absolue! Nous tenons donc cette cause suprême pour absolument nécessaire, par la raison juste-

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méat que nous trouvons absolument nécessaire de s'élever jusqu'à elle, et qu'il n'y a aucune raison de la dépasser. C'est pourquoi nous voyons cependant briller chez tous les peuples, à travers leur aveugle polythéisme, quelques étincelles de monothéisme. Us y avaient été conduits, non par la réflexion, ni par une spéculation profonde, mais seulement par une voie toute naturelle du sens commun devenue insensiblement plus claire.

Il y a donc trois espèces d'arguments possibles tirés de la raison spéculative, en faveur de l'existence de Dieu.

710. Toutes les voies qu'on a tentées dans ce dessein partent, ou de l'expérience déterminée et de ses qualités particulières par là reconnues de notre monde sensible, et s'élèvent ainsi du monde suivant des lois de la causalité jusqu'à la cause suprême hors du monde; — ou bien elles ne posent empiriquement en principe qu'une expérience indéterminée, c'est-à-dire une existence quelconque ; — ou bien enfin elles font abstraction de toute expérience, et concluent tout à fait a priori de simples concepts à l'existence d'une cause suprême. La première preuve est la preuve physico-théologique; la seconde, la cosmologique; la troisième, Y ontologique. 11 n'y en a pas, et il ne peut pas y en avoir davantage.

741. Je démontrerai que la raison n'avance pas plus dans l'une de ces voies (l'empirique) que dans l'autre (la transcendantale), et qu'elle déploie vainement ses ailes pour s'élever, par la seule force de la spéculation, au-des^ sus du monde sensible. Quant à ce qui concerne l'ordre dans lequel ces arguments doivent être examinés, il sera précisément l'inverse de celui que prend la raison

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ili LOGIQUE TKANSCENDANTALE*

en s'étendant insensiblement, et dans lequel nous les avons d'abord placés. Car on fera voir que, bien que l'expérience en fournisse la première occasion, cependans le simple concept tramcendantal conduit la raison dans cet effort, et pose à toutes ses recherches la borne quelle s'est proposée. Je commencerai donc par l'examen de l'argument transcendantal, et je verrai ensuite ce que l'empirique peut ajouter à sa force démonstrative.

SECTION IV

De l'impossibilité d'une preuve ontologique de l'existence de Dieu»

712. On voit facilement, d'après ce qui a été dit jusqu'ici, que le concept d'un être absolument nécessaire £st un concept pur de la raison, c'est-à-dire une simple idée dont la réalité objective est loin d'être prouvée par le fait seul que la raison en à besoin ; idée qui ne porte que sur une certaine perfection, d'ailleurs inaccessible, et sert plutôt proprement à borner l'entendement qu'à l'étendre à de nouveaux objets. Il y a donc ici cela d'étrange et de contradictoire, que si la conclusion qui va d'une existence donnée en général à une existence absolument nécessaire, semble être impérieuse et juste, nous avons néanmoins contre nous toutes les conditions intellectuelles nécessaires pour nous faire un concept d'une telle nécessité.

713. On a parlé de tout temps de l'être absolument néceésaire, et l'on s'est beaucoup plus soucié d'en démontrer l'existence que de comprendre si et comment l'on peut seulement concevoir une chose de cette espèce. Or, une définition nominale de ce concept est à la vérité très facile : c'est quelque chose dont la non-existence est impossible. Mais nous n'en savons pas pour cela da-

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DIADECTTQÎTE TRÀNSCBNDÀNTÀLE. 215

v^ntage par rapport aux conditions qui font qu'il est impossible détenir le non-être d'une chose pour absolument inconcevable. Et cependant ces conditions sont proprement ce que Ton veut connaître, c'est-à-dire si nous pensons ou non quelque chose en général par ce concept. En rejetant, par le mot absolu, toutes les conditions dont l'entendement a toujours besoin pour considérer quelque chose comme nécessaire, on est effectivement loin de me faire comprendre si alors je conçois encore quelque chose par un concept d'un quelque chose absolument ou inconditionnellement nécessaire, ou si peut-être je ne pense absolument rien par là.

714. 11 y a plus, on a cru expliquer par une foule d'exemples ce concept hasardé à tout événement, et devenu enfin tout à fait vulgaire, de manière à rendre parfaitement inutile toute recherche ultérieure à l'effet de le comprendre. Toute proposition de géométrie, par exemple, qu'un triangle a trois angles, est absolument nécessaire; et l'on en a dit autant d'un objet qui est totalement hors de la sphère de notre entendement, comme si l'on comprenait parfaitement ce que l'on veut dire par ce concept.

715. Tous ces prétendus exemples sont pris sans exception de jugements, mais non de choses et de leur existence. Mais la nécessité absolue des; jugements n'est pas une nécessité absolue des choses. Car la nécessité absolue du jugement n'est qu'une nécessité conditionnée de la chose ou du prédicat dans le jugement. La proposition précédente ne dit pas que trois angles soient absolument nécessaires, mais que, posé la condition qu'un triangle existe (soit donné), il existe aussi néces-

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216 LOGIQUE TRANSCENIHNTALB.

sairement trois angles (en lui). Néanmoins cette nécessité logique a un si grand pouvoir d'illusion que lorsqu'on s'est fait d'une chose un concept a priori, — et de telle sorte que, suivant l'opinion qu'on s'en fait, il embrasse dans sa compréhension l'existence, — on croit pouvoir en conclure sûrement, parce que l'existence' confient nécessairement à l'objet de ce concept, c'est-àdire, sous la condition que je suppose cette chose comme donnée (comme existante), que son existence est aussi posée nécessairement (suivant la règle de l'identité), et que cet être, par conséquent, est lui-même absolument nécessaire, parce que son existence est conçue dans qn concept admis arbitrairement, et sous la condition que j'en pose l'objet.

716. Si, dans un jugement identique, je fais disparaître le prédicat et que je retienne le sujet, il en résulte une contradiction. Je dis alors que le prédicat convient nécessairement au sujet. Mais si je fais disparaître le sujet en même temps que le prédicat, alors il n'y a pas de contradiction, car il n'y a plus rien avec quoi il puisse y avoir contradiction. Il est contradictoire de supposer un triangle si l'on en supprime par la pensée les trois angles; mais il n'y a pas de contradiction à faire disparaître le triangle en même temps que ses trois angles. Il en est exactement de même du concept d'un être absolument nécessaire. Si vous en supprimez l'existence, vous supprimez aussi la chose même avec tous ses attributs : où serait alors la contradiction? Il n'y a plus rien extérieurement avec quoi la contradiction soit possible, car la chose ne doit pas être nécessaire extérieurement; rien non plus intérieurement, caria chose elle-même étant supprimée, toute intériorité est en mê-

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môme temps supprimée. Dieu est tout-puissant; c'est là un jugement nécessaire. La toute-puissance ne peut être enlevée si vous vous posez une divinité, c'est-àdire un être infini au concept duquel elle est identique. Mais si vous dites : Dieu n'est pas, alors il n'y a ni toutepuissance, ni aucun autre attribut, car ils sont tous ensemble enlevés au sujet, et il n'y a pas ombre de contradiction dans cette pensée.

717. Vous avez donc vu que, si je supprime le prédicat d'un jugement avec le sujet, jamais contradiction intérieure ne peut avoir lieu, quel que puisse être l'attribut. Or, il ne vous reste aucun subterfuge, à moins que vous ne disiez qu'il y a des sujets qui ne peuvent pas être supprimés, qui, par conséquent, doivent rester. Mais il vaudrait autant dire qu'il y a des sujets absolument nécessaires; ce qui est la proposition dont j'ai précisément révoqué en doute la légitimité, et dont vous avez entrepris de me montrer la possibilité, car je ne puis pas du tout me faire un concept d'une chose telle qu'il y eût contradiction qu'elle ne fût pas, avec tous ses attributs; jet cependant sans la contradiction, je n'ai aucun critérium êe l'impossibilité par simples concepts purs a priori. ■

718. Contre tous ces raisonnements généraux (que personne ne peut contester), vous prétendez, par un cas particulier que vous m'objectez comme une preuve de fait, qu'il y a cependant un concept, mais un seul, à la vérité, où le non-être, où la suppression de l'objet de ce concept est contradictoire en soi : tel est le cas dû concept de l'être parfait. Cet être, dites-vous, peut être toute réalité, et vous avez le droit d'admettre un tel être comme possible (ce que j'accorde à présent, quoiqu'il

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218 LOGIQUE TRANSCENDÂNTALE.

s'en faille beaucoup que le concept non contradictoire en soi prouve la possibilité de l'objet) (1). Or, dans la toute réalité «st aussi comprise l'existence. L'existence est donc dans le concept de quelque chose de possible. Si donc cette chose est supprimée, la possibilité interne de la chose Test aussi, ce qui est contradictoire.

719. Je réponds : vous êtes déjà tombé dans une contradiction lorsque, dans le concept d'une chose que vous voulez simplement concevoir quant à sa possibilité, sous quelque nom qu'elle se déguise, vous faites entrer le concept de son existence. Si on vous l'accorde, vous avez alors en apparence vaincu, mais en réalité vous n'avez rien dit, car vous n'avez fait qu'une simple tautologie. Je vous le demande, la proposition : cette choseci, ou celle-là (que je vous accorde comme possible, que ce soit ce qu'on voudra) existe, est-elle une proposition analytique ou synthétique? Si elle est analytique, vous n'ajoutez rien par l'existence de la chose à votre pensée de la chose ; mais dans ce cas, ou la .pensée qui est en vous devrait être la chose elle-même, ou vous avez supposé une existence comme faisant partie de la possibilité, et alors l'existence est conclue d# l'hypothèse de la possibilité interne ; ce qui n'est qu'une tautologie pitoyable. Le mot réalité, qui, dans le concept de la chose,

(1) Le concept est toujours possible lorsqu'il ne se contredit point C'est le caractère logique delà possibilité, et son objet se distingue par là du nihil negativum. Mais ce concept peut néanmoins être un concept vain, si la réalité objective de la synthèse, par laquelle le. concept est produit, n'est pas démontrée en particulier; ce qui repose toujours, comme nous l'avons montré plus haut, sur des principes de l'expérience possible et non sur le principe de l'analyse (le principe de contradiction) . C'est là un avertissement de ne pas conclure incontinent de la possibilité des concepts (de la possibilité logique) à la possibilité des choses (possibilité réelle).

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a un autre sens que le mot existence dans le prédicat , ne la constitue pas; car si tous appelez réalité toute po^ sition (peu importe ce que vous supposiez), alors tous avez déjà posé et admis comme réelle la chose avec tous ses prédicats dans le concept du sujet, et vous ne faites que vous répéter dans ce prédicat. Avouez-vous au contraire, comme doit le faire volontiers tout homme raisonnable, que toute proposition existentielle est synthétique : mais alors comment prétendez-vous affirmer que le prédicat de l'existence ne peut être enlevé sans contradiction, puis* que ce privilège n'appartient proprement qu'aux propositions analytiques, dont le caractère particulier consiste précisément en cela même?

720. —Je pourrais espérer avoir anéanti d'une manière toute directe et toute simple cette vaine argutie par une détermination précise du concept de l'existence, si je ne savais pas que l'illusion, dans la confusion d'un prédicat logique avec un prédicat réel (c'est-à-dire avec la détermination d'une chose), se refuse presque à tout éclaircissement. On peut faire servir tout ce qu'on veut pour prédicat logique, tellement que le sujet peut être le prédicat de lui-même; car la logique fait abstraction de toute matière. M?is la détermination ost un prédicat qui s'ajoute au conctept du sujet et l'augmente. Elle ne doit donc pas y être déjà contenue.

721. Etre n'est évidemment pas un prédicat réel, c'est-à-dire un concept de quelque chose qui puisse ajouter au concept de cette chose. C'est simplement la position d'une chose, ou de certaines déterminations ♦ prises en elles-mêmes. Dans l'usage logique, xs'est seulement la copule d'un jugement. La proposition : Dieu est iout^puissant, embrasse deux concepts qui ont leur

obget : Dieu et toute-puissance; le petit mot est a'est en rien un prédicat, c'est seulement ce qui met l'attribut en rapport avec le sujet. Si donc je prends le sujet (Dieu) avec tous ses attributs (du nombre desquels est la toutepuissance), et que je dise : Dieu est, ou il est un Dieu, je n'ajoute aucun nouvel attribut au concept de Dieu ; je pose seulement le sujet en lui-même avec tous ses prédicats, et, bien entendu aussi X objet en rapport avec mon concept. Tous deux doivent exactement renfermer la même chose. Par conséquent de ce que je conçois l'objet du concept comme absolument donné (par l'expression il est) , rien de plus ne peut pour cela appartenir au concept qui exprime simplement la possibilité» Ainsi le réel ne contient rien de plus que le simplement possible. Cent écus réels ne contiennent absolument rien de plus que cent écus possibles. Car comme ceuxci signifient le concept, et ceux-là l'objet et sa position en elle-même, s'il y avait quelque chose de plus dans l'objet que dans le concept, mon concept n'exprimerait pas l'objet tout entier, et n'y serait par conséquent pas non plus conforme. Mais il y a plus dans ma fortune si je possède réellement cent écus que si je ne les ai qu'en idée (c'est-à-dire dans leur possibilité), car l'objet en réalité n'est pas simplement contenu analytiquement dans mon concept; il ajoute synthétiqueiùenti mon concept (qui est une détermination de mon état), sans que par sa présence hors de mon concept, ces cent écus pensés soient le moins du monde augmentés.

722. Si donc je pense une chose par quelques prédicats que ce soit et quel qu'en soit le nombre (même avec une détermination universelle), de ce que je dis de plus : cette chose est ; — rien, absolument rien n'est

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DIALECTIQUE TRÀNSCENDANTALE. 221

ajouté par ce fait à la chose, car autrement ce ne serait pas précisément la même chose qui existerait, puisqu'il y aurait plus que je n avais pensé dans le concept; je rie pourrais donc pas dire que c'est en tout point l'objet de mon concept qui existe. Si donc je pense dans une chose toutes les réalités, une seule exceptée, alors de ce que je dis une telle chose défectueuse existe, la réalité manquante ne lui survient pas pour autant, mais cette chose existe précisément défectueuse comme je l'ai conçue; autrement elle existerait un peu différente de ce que je pensais. Donc si je pense un être comme la suprême réalité (sans défaut), reste toujours encore la question de savoir s'il existe ou non. Car, quoique dans mon concept rien ne manque au contenu réel possible d'une chose en général , cependant il manque encore quelque chose au rapport à tout mon état de pensée, savoir que la connaissance de cet objet soit possible aussi a posteriori. Et ici revient encore la cause de la difficulté qui règne en cette matière! S'il était question d'un objet des sens, je ne pourrais pas confondre l'existence de la chose avec son seul concept; car, par le concept l'objet n'est pensé qu'en accord avec les conditions universelles d'une connaissance empirique possible en général, et par l'existence il est pensé comme contenu dans l'ensemble de l'expérience totale; alors donc le concept de l'objet n'est point augmenté par l'union avec la matière de l'expérience totale, mais notre pensée reçoit de plus par elle une perception possible. Voulonsnous au contraire penser l'existence par la catégorie pure seulement : il n'est pas étonnant alors que nous ne puissions donner aucun caractère pour la distinguer de la simple possibilité.

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222 LOGIQUE TRANSCENDANTALfi.

723* Nous sommes donc obligés de sortir de tietre concept d'un objet, qu'elles qu'en soient la.qualité et la quantité, pour accorder l'existence à cet objet. Dans les objets des sens, le fait a lieu par l'enchaînement avec quelqu'une de mes perceptions, suivant des lois empiriques; mais l'existence des objets de la* pensée pure ne peut être connue par aucun moyen absolument parce qu'elle devrait l'être entièrement a priori, quand cependant notre conscience de toute existence (que ce soit par perception immédiate ou par des raisonnements qui rattachent quelque chose à la perception) appartient tout à fait à l'unité de l'expérience. Une existence en dehors de ce champ ne pût-elle être affirmée impossible absolument, n'en reste pas moins une supposition que rien ne peut justifier.

724. Le concept d'un être suprême est une idée trèsutile à beaucoup d'égards; mais précisément parce qu'elle n'est qu'une simple idée, elle est tout à fait im^ propre à étendre par elle seule notre connaissance relativement à ce qui existe. Elle est même impuissante à nous instruire delà possibilité de plusieurs choses. Le caractère analytique de la possibilité, caractère qui consiste en ce que de simples positions (réalités) n'engentlrent aucune contradiction, ne peut pas à la vérité lui être contesté; mais comme la réunion dô toutes les propriétés réelles dans une chose est une synthèse dont nous ne pouvons pas juger a jonon la possibilité, les réalités ne nous étant pas spécifiquement données; et comme dans le cas même où elles nous seraient données aucun jugement ne serait encore possible ici, parce que le caractère de la possibilité des connaissances synthétiques ne peut jamais être cherché que dans l'expérience, dont

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DIALECTIQUE TR ANSCENDANTALE . 223

l'objet d'une idée ne peut pas faire partie,; il s'en faut beaucoup que le célèbre Leibniz ait fait ce dont il se flattait, ou qu'il soit parvenu à connaître a priori la possibilité d'un être idéal si élevé.

725. Dans cette fameuse preuve ontologique (cartésienne) de l'existence d'un être suprême/ toute peine, tout labeur a été perdu, et l'on n'augmentera pas plus ses connaissances par de simples idées qu'un négociant n'augmenterait sa fortune en ajoutant des zéros à l'état de sa caisse.

SECTION V

De rimponttlité d'une prme cosmologique de l'existence de Dieu

726. C'était quelque chose d'entièrement opposé à la nature, et une simple innovation de l'esprit scolastique, que de vouloir tirer d'une idée esquissée tout à fait arbitrairement l'existence d'un objet correspondant. En effet, aurait-on jamais tenté de le ffûre, si notre raison n'avait senti le besoin d'admettre, pçur s'expliquer l'existence en général, quelque chose de nécessaire (à quoi l'on pût s'arrêter dans la régression), et si cette raison n'avait pas été forcée, la nécessité devant être inconditionnée et certaine a priori, de chercher un concept qui satisfît autant que possible à cette exigence, et qui fît parfaitement connaître a priori une existence ? On crut donc le trouver dans l'idée d'un être souverainement réel, et en conséquence cette idée ne fut employée qu'à la connaissance plus déterminée de ce qu'on s'était déjà persuadé précédemment devoir exister, savoir, de letre nécessaire. Cependant on déguisa cette marche naturelle delà raison, et au lieu de s'en tenir à ce concept, on y

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224 LOGIQUE TRANSCEttDANTALE.

chercha un point de départ pour en dériver la nécessité de l'existence, nécessité que ce concept n'était cependant destiné qu'à suppléer. De là résulta la preuve ontologique, qui échoua, parce quelle ne renferme rien qui satisfasse l'entendement naturel et sain, ni l'examen scientifique de l'école.

727. La preuve cosmologique, que nous allons examiner maintenant, établit l'union de la nécessité absolue avec la réalité suprême; mais au lieu de conclure, comme la précédente, de la réalité suprême è la nécessité dans l'existence, elle conclut plutôt de la nécessité absolue donnée par avance, à un certain être, à sa réalité sans borne. Tout est du moins conduit de cette manière, suivant la ligue d'un raisonnement vrai ou faux, mais au moins naturel, qui emporte avec lui la plus grande persuasion, non seulement pour le sens commun, mais aussi pour l'entendement spéculatif. Mais si sensible que soit la manière dont on pose ainsi les premiers fondements de toutes les preuves de la théologie naturelle, on les a toujours scrutés, et on les scrutera toujours en dépit des ornements, feuillages et volutes dont on ne cesse de les parer et sous lesquels on veut les cacher; cette preuve, que Leibniz appelait aussi a contingentia mundi, nous allons l'exposer et l'examiner.

728. Elle est ainsi conçue : si quelque chose existe, un être absolument nécessaire doit aussi exister. Or, il existe quelque chose, ne serait-ce que moi-même; donc il existe un être absolument nécessaire. La mineure contient une expérience, la majeure conclut d'une expérience en général à l'existence du nécessaire (1). Lar-

(i) Cette argument est trop coonu pour qu'il soit nécessaire d* le présenter ici plus au lonç, 11 repose sur la prétendre loi pttf*

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gantent part donc de l'expérience : il n'est donc pas entièrement a priori ou ontologique. Et, comme l'objet de toute expérience est le monde, on appelle par cette raison cet argument cosmologique. Mais cette preuye faisant aussi abstraction de toute propriété particulière des objets de l'expérience par lesquels ce monde diffère de tout autre possible, elle se distingue déjà, dans sa dénomination, de la preuve physico-lhéologique, qui emploie pour arguments des observations de la nature particulière de notre monde sensible.

729. Mais l'argument va plus loin, et conclut que l'être nécessaire ne peut être déterminé que d'une seule manière, c'est-à-dire, par rapport à tous les attributs opposés possibles, que par l'un des deux; par conséquent qu'il doit être universellement déterminé par son [con- C3pt. Or, il ne peut y avoir qu'un seul concept d'une chose qui la détermine universellement a priori, savoir, le concept de Y enta realissmii; done le concept de l'être parfait est le seul par lequel un être nécessaire puisse être pensé; c'est-à-dire qu'il existe nécessairement un être suprême.

730. Il y a dans cet argument cosmologique tant de propositions sophistiques , que la raison spéculative semble avoir ici déployé tout son art dialectique pour produire la plus grande apparence transcendantale possible. Nous ne l'examinerons cependant pas en détail pour le moment; nous nous bornerons à faire ressortir

.nique transcendantale de la causalité, que toute contingence a sa cause, qui, si elle esta son tour contingente, doit avoir elle-même une cause, jusqu'à ce que la série des causes subordonnées entre elles doive aboutir à une cause absolument nécessaire, sans laquelle elle n'aurait aucune intégralité.

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246 LOGIQUE TBÂNSCENDàNT^LR.

un artifice par lequel elle donne comme nouveau, un vieil argument, après en avoir changé la forme, et s'en rapportera l'accord de deux témoins, savoir : au témoignage de la raison pure, et à un autre de la croyance empirique, quand cependant ce n'est que le premier qui change seulement de costume et de voix, afin de passer pour un second. Pour se donner un fondement solide, cet argument s'appuie sur l'expérience, et semble ainsi différer de la preuve ontologique, qui met toute sa confiance dans des concepts purement a priori. Mais cette expérience ne sert à la preuve cosmologique que pour faire un seul pas, savoir, pour s'élever à l'existence d'un être nécessaire en général. L'argument empirique ne peut faire connaître les attributs de cet être; aussi la raison l'abandonne complètement, et cherche dans de simples concepts quels doivent être les attributs d'un être absolument nécessaire en général, c'est*à-dire ce qui, entre toutes les choses possibles, doit contenir tou* tes les conditions requises (requmta) pour une nécessité absolue. Or, elle ne croit trouver ces conditions que dans la seule idée d'un être souverainement réel, d'où elle conclut que cet être est l'être absolument nécessaire. Mais il est clair que l'on suppose ici que le concept d'un être de la plus parfaite réalité satisfait pleine^ment au concept de la nécessité absolue dan&l'existencéy c'est-à-dire que Ton peut conclure de ce concept à cette nécessité; proposition qu'affirmait l'argument ontologique. Cet argument revient donc dans l'argument cosmologique auquel il sert de fondement; ce qu'on avait cependant voulu éviter. Car la nécessité absolue est une existence par simples concepts. Si donc je dis que le concept de Yentù realissimi est un concept de cette na-

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DIALECTIQUE TÏUNSCENRàNTALE. 227

ture, et même le seul qui convienne à l'existence nécessaire et lui soit adéquat, je dois accorder également que cette existence nécessaire peut aussi s'en conclure; Ce n'est donc proprement que la preuve ontologique par purs concepts qui fait toute la forc& de la prétendue preuve cosmologique^ et l'expérience en question ne sert qu'à nous conduire au concept de la nécessité absolue, mai» non à montrer cette nécessité dans une chose déterminée. Notre but étant d'atteindre Une telle idée, nous devons en effet abandonner toute expérience, et chercher dans les concepts purs lequel d'entre eux contient bien les conditions de la possibilité d'un être absolument nécessaire. Mais apercevoir de cette manière la seule possibilité d'un tel être, c'est aussi en démontrer l'existence; car c'est la même chose que de dire : dan$ tout le possible, il y en a un qui emporte en soi la nécessité absolue ; c'est-à-dire que cet être existe d'une manière absolument nécessaire.

731 . Toutes les illusions d'un raisonnement se découvrent très facilement quand on les fait ressortir en mettant l'argument en forme. C'est ce que nous allons faire

732. Si cette proposition i tout être absolument nécessaire est en même temps l'être souverainement réel (ce qui est le nervus probandi de la preuve costnologique^, est juste, elle doit pouvoir se convertir au moins per acôidens, comme tous les jugements affirmatifs, en sorte qu'on aurait : quelques êtresjsouvërainement réels sont en même temps des êtres absolument nécessaires. Or, un ens realissimam ne diffère d'un autre en aucun point, et ce qui vaut de quelques-uns contenus sous ce concept, vaut aussi de tous, Je pourrai donc aussi (dans ce

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228 LOGIQUE TRANSCEN0ÀKTÀLE. V

cas) convertir simplement, de cette manière :lfoc*être souverainement réel est un être nécessaire. Et comme cette proposition est simplement déterminée a priori par ses concepts, le simple concept de l'être réel par excellence doit donc emporter avec lui la nécessité absolue. C'est là précisément ce qu'affirmait la preuve ontologique, et quand même la preuve cosmologique ne voudrait pas le Reconnaître, cela se trouve néanmoins dans sa conclusion, quoique d'une manière cachée.

733. C'est pourquoi le second moyen que prend la raison spéculative pour prouver l'existence de l'être suprême, non seulement est aussi faux que le premier, mais il a encore ce vice qui lui est propre, qu'il Gommet une ignoratio elencki, puisqu'il nous promet de nous conduire par un nouveau chemin, quand il nous ramène par un léger détour à l'ancien, que nous avions quitté il n'y a qu'un moment, croyant en prendre un autre.

734. J'ai dit un peu plus haut que dans cet argument cosmologique se cachait une infinité (1) de prétentions dialectiques que la critique transcendantale peut facilement découvrir et faire tomber. Je ne ferai maintenant que les indiquer, et je laisserai au lecteur, déjà exercé, à examiner les propositions illusoires plus au long et à les réfuter.

735. On y trouve donc, par exemple : 1° le principe transcendantal, de Conclure du contingent à une cause, principe qui n'a de sens que dans le monde sensible, mais hors duquel il ne signifie rien du tout. Car le concept purement intellectuel du contingent ne peut pro-

,(*) Littéralement ; toute uûe nichée. ■?- T.

duire aucune proposition synthétique, telle que le principe de la causalité, principe qui n'a absolument ni sens ni signe de son usage, si ce n'est dans le monde sensible. Ici y au contraire, il ne devait précisément servir qu'à s'élever au-dessus du monde sensible. 2° Le raisonnement qui conclut de l'impossibilité d'une série infinie de causes successivement données à une première cause; à quoi les principes de l'usage de la raison ne nous autcn risent môme point dans l'expérience : bien moins encore pouvons-nous étendre ce principe au delà de l'expérience (où cette chaîne ne peut être prolongée). 3° Le faux contentement où la raison est d'elle-même par rapport à l'intégralité de cette série, pour avoir fait enfin disparaître toute condition, quoique cependant aucun concept d'une nécessité ne puisse avoir lieu sans condition. Comme on ne peut plus rien saisir au delà, on prend cette impuissance pour l'achèvement de son propre concept. 4° La confusion de là possibilité logique d'un, concept de toutes les réalités réunies (sans contradiction interne) avec la possibilité transcendantale, à laquelle il faut un principe qui l'autorise à faire une telle synthèse, principe qui, à son tour, ne peut porter que sur le champ de l'expérience possible, et ainsi de suite.

•736. L'artifice de l'argument cosmologique n'a d'au-* tre but que d* éviter la preuve de l'existence d'un être nécessaire a priori par purs concepts, preuve qui devrait être faite ontologiquement, mais dont nous nous- sentons entièrement incapables. Dans ce dessein, nous concluons, tant bien que mal, d'une existence réelle, donnée pour fondement (d'un expérience en général) , à sa -condition simplement nécessaire. Altfrs nous n'avons pas à expliquer la possibilité de cette condition, car, s'il

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230 LOGIQUE TRANSCEMDANTALB^

est démontré qu'elle est, la question de sa possibilité est superflue. Si donc nous voulons déterminer plus nettement eet être nécessaire par ses attributs, nous ne cherchons pas ce qu'il faut pour comprendre par son concept la nécessité de l'existence; car, si nous le pouvions, nous n'aurions alors besoin d'aucune supposition empirique. Non; mais nous cherchons seulement la condition négative (conditio sine qua non) , sans laquelle un être ne serait pas absolument nécessaire. Ce qui pourrait assurément très bien se faire dans toute autre espèee de raisonnement, en remontant d'une conséquence donnée à son principe. Malheureusement il arrive ici que. la condition voulue pour la nécessité absolue ne peut se rencojatrer que dans un seul être qui par conséquent devrait contenir dans son concept tout ce qui est requis pour la nécessité absolue, et qui permet en conséquence de conclure a priori à cette nécessité. C'est-à-dire que jç devrais pouvoir aussi conclure réciproquemet, en disant que la chose à laquelle ce concept (de la suprême réalité^ convient, est absolument nécessaire, et que si je ne puis pas conclure ainsi (ce qu'il faudra bien reconnaître, si je veux éviter l'arguihent ontologique), j'aurai encore échoué dans ce nouveau moyen, et me retrouverai; toujours au point d'où j'étais parti. Le concept de l'être suprême satisfait bien a priori à toutes les questions qui pourraient être proposées sur les déterminations internes d'une chose, et, par cette raison, est aussi un idéal unique en son genre, parce que le concept général le signale en même temps comme un individu parmi toutes les choses possibles. Mais il ne satisfait pas du tout à la question de sa propre existence, ce qui était cependant l'affaire principale; et Ion ne pouvait ré-»

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DIALECTIQUE TRÀNSCENDÀNTALE. 231

poudre à la question ^ie celui qui admettait l'existence d'un être nécessaire, et qui voulait seulement savoir quelle est, entre toutes les choses, celle qu'il devait regarder comme telle, en lui disant : Celle-ci est l'être nér cessaire.

737» Il peut bien être permis & admettre l'existence d'un être infiniment suffisant, comme cause de tous les effets possibles, pour faciliter à la raison l'unité des prineipes explicatifs qu'elle cherche. Mais se permettre de dire : un tel être existe nécessairement, ce n'est plus le modeste langage d'une hypothèse licite; c'est la prétention orgueilleuse d'une certitude apodictique; car la connaissance de ce que l'on donne à connaître comme absolument nécessaire doit emporter aussi avec soi une nécessité absolue.

738. Toute la question de l'idéal transcendantal revient à ceci : trouver à l'absolue nécessité un concept, ou au concept d'une chose sa nécessité absolue. Si Ton peut l'un, on doit aussi pouvoir l'autre ; car la raison ne reconnaît pour absolument nécessaire que ce qui est nécessaire par son concept. Mais l'un et l'autre sur-, passent entièrement tous nos efforts possibles pour^a/wfaire notre intelligence sur ce point. Nous sommes même incapables de nous consoler de notre impuissance à cet égard.

739. La nécessité absolue, dont nous avons si indispensablement besoin, comme d'un dernier support de toutes choses, est le véritable abîme de la raison humaine. L'éternité même, quelque horriblement sublime que la dépeigne Haller, ne frappe pas à beaucoup près l'esprit de tant de vertige ; car elle mesure seulement la durée des choses, mais elle lie les soutient pas. On ne

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232 LOGIQUE TRANSCENDAUTALK.

peut ni se défendre de la pensée suivante ni la suppor- t ter, qu'un être, que nous nous représentons comme le plus élevé de tous les êtres possibles, se dit en quelque sorte à lui-même : je suis d'une éternité à l'autre, rien^ n'existe hors de moi que par ma volonté ; mais et où suisje donc? — Ici tout s'écroule au-dessous de nous, et la suprême perfection, comme la moindre de toutes, flotte suspendue sans soutien, devant la raison spéculative, à laquelle il ne coûte rien de faire disparaître Tune et l'autre, sans le moindre empêchement,

740. Beaucoup de forces de la nature, qui manifestent leur existence par certains effets, restent impénétrables pour nous, car nous ne pouvons pas les poursuivre assez loin par l'observation. L'objet transcendantal qui sert de fondement aux phénomènes, et avec4ui la raison pour laquelle notre sensibilité est soumise à ces conditions suprêmes plutôt qu'à d'autres, sont et demeurent pour nous inscrutables, quoique la chose elle-même du reste soit donnée, mais seulement sans être aperçue. Mais un idéal dfrla raison pure ne peut passer pour impénétrable, par cela seul qu'il ne présente aucune autre garantie de sa réalité que le besoin de la raison d'accomplir toute l'unité synthétique par son moyen. N'étant pas même donné comme objet qui puisse être conçu, il n'est par conséquent pas même donné non plus comme un objet inscrutable. Cet objet doit plutôt, comme simple idée, trouver sa place et sa solution dans la nature de la raison, et par conséquent y être recherché; car la raison consiste précisément à poi^voir rendre compte de tou& nos concepts, opinions et assertions, que ce soit par des raison subjectives, ou si elles ne sont qu'une simple apparence, par des raison objectives.

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