CHAPITRE PREMIER
Discipline de la raison pure.
843. Les hommes, avides de connaître* ont fort peu d'estime pour. Ie6 jugements négatifs, non seulement
quant à la forme logique, ruais encore quant à la matière ; on les regarde absolument comme des ennemis jaloux de notre insatiable besoin de connaître ; il faudrait presque une apologie pour les faire tolérer seulement, à bien plus forte raison pour leur concilier estime et faveur. ^
844* On peut exprimer, logiquement à la vérité, d'une maniera négative, toutes les propositions que Ton veut. Mais par rapport au contenu de notre connaissance en général, c'est-à-dire si un jugement l'étenct ou la restreint, les jugements négatifs ont pour fonction propre à' empêcher simplement Y erreur . C'est aussi pourquoi des propositions négatives, destinées à prévenir une fausse connaissance dans des matières où Terreur n est jamais possible, sont sans doute très vraies, mais cependant vaines, c'est-à-dire non conformes à leur but, et sont souvent, par cette raison, ridicules. Telle est la proposition de ce rhéteur : qu'Alexandre n'aurait rien pu qon* quérir sans armées.
845. Mais là où les bornes de notre connaissance possible sont très étroites, l'inclination à juger grande, l'apparence fort trompeuse, et le préjudice occasionné par l'erreur très pernicieux, là l'instruction négative, > qui ne sert c^xk nous préserver de l'erreur, a plus d'impor*tance qu'une instruction positive imparfaite par laquelle notre connaissance pourrait être agrandie, La contrainte par laquelle le penchant continuel à s'écarter de certaines règles est réprimé et enfin détruit, s'appelle discipline. Elle diffère de la culture, qui doit simplement procurer de Y habileté, sans au contraire en détruire une autre déjà existante! Pour la formation d'un talent qui est déjà porté par lui-même à* se développer, la disci-
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312 LOGIQUE TRÀNSCENDANTÀLE.
pline donnera donc un secours négatif (1), mais la culture et la doctrine dou fieront un secours positif «
846. Que le tempérament et des dispositions naturelles qui se permettent volontiers un mouvement libre et illimité (comme l'imagination et le génie), aient besoin d'une discipline h plusieurs égards, c'est ce que tout le monde accordera facilement. Mais que la raison, dont le propre est de prescrire une discipline à toutes les autres tendances de notre nature, en manque elle-même, c'est ce qui paraîtra sans doute étrange. Et en fait, elle s'est effectivement soustraite jusqu'ici à cette espèce d'humiliation, précisément parce qu'en voyant son air imposant et solennel, personne ne pouvait facilement la soupçonner capable de s'occuper d'un jeu frivole d'images au lieu de concepts, et de mots au lieu de choses.
847. Il n'est besoin d'aucune critique de la raison dans l'usage empirique, parce que ses principes sont continuellement soumis au contrôle de l'expérience. Il en est de même dans les mathématiques, où ses concepts doivent être exposés continuellement à l'intuition pure in concreto; par là, tout ce qui est faux et arbitraire est aussitôt rendu visible. Mais dans les cas où ni l'intuition empirique, ni l'intuition pure ne contiennent la raison dans un orbite sensible, savoir dans son usage transcendantal par les seuls concepts, alors elle a grande-
(1) Je sais bien que l'on a coutume d'employer dans la langue de l'école le nom de discipline comms synonyme de celui d'instruction. Mais il y a beaucoup d'autres cas aussi où la première expression se distingue soigneusement de la seconde et signifie correction, tandis que l'autre signifie éducation; et la nature des choses demande que l'on conserve, en faveur de cette distinction, les expressions les plus convenables. C'est pourquoi je désirerais qu'on ne prît jamais le mot discipline que dans le sens négatif.
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ment besoin d'une discipline qui réprime son penchant à s'étendre au delà des bornes- resl roi n tes de l'expérience possible, et la garantisse de l'extravagance et de l'erreur ; et toute la philosophie de la raison pure n'a d'autre but que cette utilité négative- Elle peut remédier aux erreurs particulières par la censure, et h leurs causes par la critique. Mais» dans le cas où, comme dans la raison pure, se trouve un système total d'illusions et de prestiges bien liés entre eux, et systématisés d'après des principes communs, il semble nécessaire d'établir une législation toute spéciale, mais négative, et qui, sous le nom de discipline, constitue en partant tout à la fois de la nature de la raison et de celle des objets de son usage, comme système de circonspection et d'examen de soimême, en présence duquel aucune fausse et subtile apparence ne puisse subsister, mais au contraire doive se dévoiler sûr le champ, nonobstant toutes les raisons qui semblent être en sa faveur,
848. Mais il est bon de remarquer que, dans cette seconde partie <ie la critique transcendantale, je dirige la discipline de la raison pure, non sur le contenu, mais simplement sur la méthode de connaître par raison pure. La première de ces tâches a été remplie dans la science élémentaire. Mais l'usage de la raison, à quelque objet qu'il puisse s'appliquer, est d'un côté tellement identique à lui-même, en même temps qu'il diffère si essentiellement de tout antre en tant qu'il doit être transcendantal, que, sans la doctrine négative préventive qui donne une discipline établie principalement à cet effet, ces erreurs sont inévitables; elles résultent nécessairement d'une observation intempestive de méthodesr qui, à la vérité,. peuvent bien convenir ailleurs à la raison, mais pas ici.
314 ■ L0GI<JUE TOANfeGENDANTALÉ.
section i.
Discipline de la raison pore dans l'nsage dogmatique.
849. Les mathématiques donnent uû exemple très frappant de 1 extension indépendante et heureuse de la raison pure, sans le secotirs de l'expérience. Des exemples sont contagieux, principalement pour utie faculté qui se flatte naturellement d'avoir toujours le même bonheur qu elle a eu dans un cas particulier. La raison pure espèrç donc pouvoir s'étendre heureusement et fondamentalement dans l'usage transcendantal, comme il lui e*t arrivé dans les mathématiques, si surtout elle emploie dans le premier cas cette méthode qui lui a été d'une si grande et si évidente utilité daûs le second. Il importe donc beaucoup de savoir si la méthode pour arriver à la certitude apodictique, méthode qu'on appelle mathématique dans cette dernière science, est identique à la première, au moyen de laquelle on cherche la même certitude en philosophie, et qu'on devrait appeler ici méthode dogmatique.
830. La connaissance philosophique est la connaissanee rationnelle par concepts, mais la connaissance mathématique est la connaissance rationnelle par la construction des concepts. Or, construire un concept, c'est exposer # jpnorn'intuition qui lui correspond. Ppur la construction d'un concept il faut donc une intuition non empirique* qui ait par conséquent, comme intuition un objet unique, mais qui, néanmoins, comme construction d'un concept (d'une représentation générale), doit exprimer dans la représentation quelque chose d'universellement valable pour toutes les intuitions pos-
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sibles qui appartiennent à ce concept. Ainsi, je construis un triangle lorsque j'expose un objet qui corresponde ce concept, ou par le moyen de la simple imagination en intuition pure, ou suivant l'imagination encore, sur le papier, en intuition empirique; mais dans l'un et l'autre cas parfaitement a priori, sans en avoir pris l'exemplaire d'aucune expérience. La figure particulière décrite est empirique, et sert néanmoins à exprimer le concept sans préjudice pour sa généralité, parce que dans cette intuition empirique, on ne considère jamais que l'action de construire un concept, auquel beaucoup de déterminations (par exemple, celle de la grandeur, des côtés et des angles) sont tout à fait indifférentes, et l'on fait par conséquent abstraction de ces différences <)ui ne changent pas le concept du triangle.
851. La connaissance philosophique ne considère donc le particulier que dans le général, et la connaissance mathématique le général que dans le particulier, et même dans le singulier, quoique cependant a priori et par le moyen de la raison ; de telle sorte que, de même que le singulier est déterminé par certaines conditions générales de la constructioa, de même Pobjet du concept auquel ce singulier répond seulement comme schème, doit être conçu comme déterminé universellement.
852. La différence essentielle de ces deux espèces de la connaissance rationnelle consiste donc dans cette fopme, et ne repose pas sur celle de leur matière ou de leurs objets. Des philosophes ont cru distinguer la philosophie des mathématiques, en donnant à la philosophie pour objet simplement la qualité, et aux mathématiques la quantité^ mais. ils ont pris l'effet pour. la
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3 \ 6 LOGIQUE TRANSCBNDANTALE .
cause. La forme de la connaissance mathématique est la cause que cette connaissance ne peut se rapporter qu'aux quantités. Car le seul concept des quantités peut être construit, c'est-à-dire présenté a priori en intuition; mais les qualités ne peuvent être présentées que dans l'intuition empirique. Leur connaissance rationnelle n'est donc possible que par concepts. Ainsi, personne ne peut prendre que de l'expérience une intuition correspondante au concept de la réalité, et jamais on n'y participera de soi-même a priori et avant la conscience empirique. La forme conique pourra être rendue percevable sans aucun auxiliaire empirique, par le seul concept, mais la couleur de ce cône devra être donnée devante par une expérience ou par une autre. Je ne puis d'aucune manière mettre en intuition le concept d'une cause en général, si ce n'est par quelque exemple que l'expérience me donne. Du reste, la philosophie traite des quantités comme les mathématiques; par exemple de la totalité, de l'infinité, etc. Les mathématiques s'occupent aussi de la différence des lignes et des surfaces, ainsi que d'espaces de qualité diverse, de la continuité de l'éteûdue comme d'une de leurs qualités. Mais quoique, dans ce cas, la philosophie et les mathématiques aient un objet commun, cependant la manière de le traiter par la raison est tout à fait différente dans la philosophie et dans les mathématiques. La première s'attache simplement aux concepts généraux; celles-ci ne peuvent rien faire de ces simples concepts, mais elles se hâtent de recourir à l'intuition dans laquelle elles considèrent le concept in concreto, quoique cependant pas empiriquement, mais simplement dans une intuition qu'elles proposent, où qu'elles construisent a priori^ et
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dans laquelle ce qui résulte des conditions générales de la construction doit valoir aussi généralement de l'objet du concept construit.
853. Que Ton donne à un philosophe le concept d'un triangle, et qu'on le laisse chercher h sa manière le rapport de la somme des (rois angles à l'angle droit : il n'a que le concept d'une figure renfermée dans trois lignes droites, et en elle le concept d'un nombre égal d'angles. Il aura beau penser à ce concept tant qu'il voudra, il ne trouvera rien de nouveau. Il peut décomposer et rendre clair le concept de la ligne droite ou d'un angle, ou du nombre trois, mais jamais arriver à des propriétés qui ne se trouvent déjà pas dans ces concepts. Mais si l'on fait cette question au. géomètre, il commencé aussitôt par construire un triangle. Et couw me il sait que deux angles droits pris ensemble valent autant que tous les angles contigus qui peuvent être formés d'un point sur une ligne droite, il prolonge un côté de son triangle et obtient deux angles adjacents* qui, pris ensemble, sont égaux à deux angles droits. Il partage ensuite l'angle externe en. tirant une ligne parallèle au côté opposé du triangle, et voit qu'il en résulte un angle adjacent externe qui est égal à un angle interne, etc, De cette manière il est toujours conduit, suivant une chaîne de collusions, de l'intuition à lia, solution parfaitement claire, et en même temps générale de la question.
854. Les mathématiques ne construisent pas simplement des grandeurs (quanta) comme d^ns la géométrie, mais encore la simple quantité (quantitatem) , comme dans l'algèbre, où l'op fait pleine abstraction de la qualité de l'objet qui doit être pensé suivant un concept d$.
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grandeur de cette nature. On choisit alors une certaine notation de toutes les constructions de quantités en général (de nombres, comme de l'addition, de la sonstraction, etc., de l'extraction des racines), et, après qu'on a désigné le concept général des quantités suivant leurs divers rapports, on ex^jose en intuition suivant certaines règles générales toute opération qui est engendrée et changée par la quantité. Quand il s'agit de divp ser une quantité par une autre, on combine les caractères de toutes les deux suivant la forme indiquée pour la division, etc., et Ton parvient ainsi, au moyen d'une construction symbolique, aussi bien que h géométrie par la construction ostensible ou géométrique (des objets mêmes), à un point où la connaissance discursive ne pourrait jamais atteindre par de simples concepts.
8i>5. Quelle est la cause d'une position si différente où se trouvent le philosophe et le mathématicien, l'un prenant le chemin des concepts, l'autre celui des intuitions qu'il expose suivant des concepts a priori? IVapfès les théories transcendantales précédemment établies, cette cause est claire : il ne s'agit pas ici de propositions analytiques qui puissent être engendrées par la simple décomposition des concepts (en quoi sans doute lepMlosopbe aurait l'avantage sur son adversaire), mars de propositions synthétiques, et même telles qu'elles doivent être Connues a priori. Car je ne dois pas considérer ce que je pense réellement dans mon concept de triangle (ce qui n'est autre chose que la simple définition), mais je dois plutôt m'élever au-dessus de ce concept, an* propriétés qtri ne sont pas dans ce concept, m&s <fri cependant lui appartiennent. Ce qui n'est possible qu'en déterminant mon objet d'après les conditions de l'intui-
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tion pure ou eb l'intuition empirique. La première manière ne donnerait qu'iw*e proposition empirique (par la mesure de ses angles) et sans généralité, à plus forte raison sans nécessité. Ce n'est pas de propositions mut* blablea qu'il est question. Maïs la seconde manière est la construction mathématique, et même ici la construction géométrique, p^r le moyen de laquelle j'ajoute, dans une intuition pure comme dans une intuition empirique, la diversité qui appartient au schème d'un triangle en général, par conséquent à spn concept : ce que est certainement un moyen de construire des propositions générales synthétiques.
86*, Je philosopherais donc vainement sur le triangle, c'est-à-dire en y pensant discursivement, san» faire un seul pas au delà de la simple définition , mai» par laquelle il serait pste de commencer. Il y a béen une synthèse transcendantale par simples concept*, synthèse qui ne réussit qu'au philosophe, mais qui, ne concerne qu'une chose en général, quelles que soient les condi* tioifts sans lesquelles la perception de cette chose puisse appartenir à l'expérience possible. Mais dans les pro~ blême» mathématiques il n'en est jamais question, m m en général de l'existence; il ne s'agit que des propriétés de» objets en em-ipêmesT en tqak seulement que ces' objete sont unis à leur concept.
857. Nous avons seulement cherché, dans l'exemple rapporté, à irendret claive la grande dèfférence qu'il y a entre l'usage discursif de la raison, quant aux concepts, et l'usage intuitif pair k construction des concepts* La question qui se présente maintenant tout naturellement est celle de saroir pourquoi ce double usage de 1» raison est nécessaire et à quelle condition on peut reconnaître
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si le premier seulement a lieu ou bien encore le second. • 858. Toute notre connaissance se rapporte en dernier lieu cependant à des intuitions possibles ; car celles-ci seules donnent un objet. Or, un concept a priori (un concept non empirique) contient déjà ou une intuition pure, et alors il peut être construit, ou il ne contient queJa synthèse d'intuitions possibles qui ne sont pas données a priori, et alors on peut bien juger synthétiquement et a priori par ce concept, mais seulement d'une manière discursive d'après des concepts, et jamais intuitivement par la construction du concept.
859. Or, de toutes les intuitions aucune ne nous est donnée a priori, û ce n'est la simple forme des phénomènes, l'espace et le temps; et leur concept comme concept de quantités (çuantis), peut être exposé en intuition a priori, c'est-à-dire construit , soit avec leur qualité (leur figure), soit par le nombre en s'en tenant à leur quantité (la simple synthèse du divers homogène). Mais la matière des phénomènes par laquelle des choses nous sont données dans l'espace et le temps ne peut être présentée que dans la perception, par conséquent a posteriori. Le seul concept qui représente a priori cette matière empirique des phénomènes est le concept de chose en général, et sa connaissance synthétique a priori ne peut procurer que la simple règle de la synthèse de ce que l'intuition peut donner a posteriori, mais jamais l'intuition de l'objet réel a priori, parce que cette intuition doit nécessairement être empirique.
860. Les propositions synthétiques qui concernent des choses en général dont l'intuition ne peut être donnée a priori, sont transcendantales. C'est pourquoi les propositions transcendantales ne sont jamais données
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par la construction des concepts, mais seulement a priori d'après des cpncepts. Elles contiennent simplement la règle suivant laquelle une certaine unité synthétique de ce qui ne peut pas être présenté intuitivement a priori (des perceptions) doit être cherchée empiriquement; Mais elles ne peuvent, ea aucun cas, représenter a priori un seul de leurs concepts ; elles na peuvent le faire qu'a posteriori, par le moyen de l'expérience, qui n'est en définitive possible que suivant ces propositions synthé^ tiques.
861. Quand on doit juger synthétiquement d'ua concept, il faut en sortir- et recourir à l'intuition dans laquelle il est donné ; car si Ton s'en tenait à ce qui est contenu dans le concept, le jugement serait simplement analytique, et ne. serait qu'une explication, de la pensée d'après ce qui est contenu réellement dans le concept. Mais je puis passer du concept à une intuition pure oju empirique correspondante, pour l'y considérer in concret o, et pour connaître a priori ou a posteriori ce qui convient à son objet. Dans le premier cas, la connaissance est rationnelle et mathématique par la construction du concept; dana le second, ta connaissance est simplement empirique (mécanique) et ne peut jamais donner des oppositions nécessaires et^apodictiques. Je pourrais donc décomposer ipon concept empirique d'or, sans autre profit que d'énumérer tout ce que je pense dans ce mot; en quoi sans doute ma connaissance acquiert une perfection logique, mais sans quai en résulte, au-* cune augmentation ou addition. Je prends la matière* qui se présente sous ce noça* Gt je 1^ soumets à des perceptions qui donneroijt différentes propositions synthé1 tiques mais empiriques. Je construirais le concept ma-
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thématique d'an triangle, c est-â-^Hre que Je te donnerais en intuition a priori \ et j'acquerrais de Cette manière une connaissance synthétique mais rationnelle, *Si c'est le concept transcendantal d'une réalité; d'une substance, dune faculté, etc., qui m'est donné, il ûe désigne ni une intuition empirique, ni nne intuition pure, mais seulement la synthèse des intuitions empiriques (qui par conséquent ne pourraient être données a priori). La synthèse ne pouvant s'élever a priori à l'intuition qui lui correspond, aucune proposition synthétique déterminante ne peut sortir de ce concept, mds seulement un principe de la synthèse (1) des intuitions, empiriques possibles. Une proposition trauscendantale est donc une connaissance rationnelle synthétique suivant de simples concepts, et par conséquent discursive, puisque par là seulement toute unité synthétique de Ja connaissance empirique est possible, mais sans. aucune intuition a priori.
862. Il y a donc deux emplois delà raison, lesquels^ malgré la généralité de la connaissance et sa génération a priori, deux choses qui leur sont communes, diffèrent cependant beaucoup l'un de l'autre. La raisop de cette différence tient à ce que dans le phénomène, en tant qu'il nous donne tous les objets^ il y a deux parties/ la
(1) An- moyen da concept de cause, je sors réellement du concept empirique d'un événement (lorsqu'il arrive quelque chose), toutefois sans recourir à l'intuition qui représente le concept de la cause in Wièreto, mais bien [en me ^attachant] auot conditions de temps en k général, vqui peuvent être trouvées dans l'expérience, cnnfQrmément au concept de cause. Je procède donc simplement suivant des concepts, mais je ne puis procéder par la construction des conoepts, parce que le concept est une règle de la synthèse des perceptions, qui ne sont pas des intuitions pures, et qui par conséquent ne peuvent être données a priori. ■■■'.•'
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forme de l'intuition (l'espace et le temps), qui peut être connue et déterminée parfaitement a priori, et la matière (le physique) ou le contenu, qui indique quelque chose qui se trouve dans l'espace et le temps, et qui contient par conséquent l'existence et répond à la sensation. Par rapport à la matière qui né peut être donnée déterminément que d'une manière empirique, nous ne pouvons avoir a priori que des concepts indéterminés de la synthèse des sensations possibles, en tant qu'elles appartiennent à l'unité de l'apperceptjion (dans une expérience possible). Par rapport à la forme., nous pouvons déterminer nos concepts a priori dans l'intuition, en créant dans l'espace et le temps les objets mêmes par une synthèse unifprme, et les considérant simplement comme quantités {quanta). Le premier usage de la raison a lieu par concepts. Dans cet usage nous ne pouvons que sou-» mettre à des concepts des phénomènes, quant à leur contenu réel, phénomènes qui ne peuvent être déterminés qu'empiriquement , c'est-à-dire a posteriori (mais conformément à ces concepts comme régies d'une synthèse empirique) * Le second usage de la raison a lieu par la construction des concepts. Par cet usage ces concepts pe rapportant à une intuition a priori, peuvent par là même être donnés déterminément a priori dans l'intuition pure, et sans données empiriques. Considérer tout ce qui est (une chose dans l'espace ou le temps) , pouï savoir si et jusqu'à quel point c'est ou non un quantum; s'il doit y avoir dans cette chose une existence représentée, ou un défaut d'existence; jusqu'à quel point ce quelque chose (qui remplit l'espace et le temps) est ua premier substratum, ou une pure détermination; si son existence à un rapport à quelque chose d'autre comme
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cause ou effet; enfin s'il est indépendant, ou dans une dépendance mutuelle avec d'autres choses par rapport à l'existence : considérer, en un mot, la possibilité de cette existence, sa réalité et sa nécessité ou ses contraires, — tout cela est du ressort de la conaissance rationnelle par concepts^ appelée connaissance philosophique. Mais déterminer a priori dans l'espace une intuition (une figure), diviser le temps (durée), ou simplement connaître l'universalité de la synthèse d'une seule et même chose dans l'espace, et la quantité d'une intuition en général (nombre) qui en résulte : c'est là une opération rationnelle par la construction des concepts, et qui s'appelle opération mathématique.
863. Le grand succès delà raison par le moyen des mathématiques fait naturellement présumer que la méthode employée par cette science, partout où la science elle-même ne serait pas possible, devrait également réussir en dehors du champ des quantités, puisqu'elle ramène tons ces concepts à des intuitions qu'elle peut donner a priori, et par leur moyen se rendre pour ainsi dire maîtresse de la nature, quand au contraire la philosophie pufe divague sur la nature avec des concepts discursifs a priori, sans pouvoir rendre intuitive a priorileur réalité, et par là y faire ajouter foi. 11 semble aussi que la confiance des mathématiciens en eux-mêmes, ainsi que la foi du public aux prodiges de leur habileté, ne leur a jamais fait défaut pour peu qu'ils aient voulu se mettre à l'œuvre. Car ayant à peine essayé de philosopher sur leurs mathématiques (chose difficile), ils n'aperçoivent pas, ne soupçonnent pas même la différence spécifique d'un usage de la raison et d'un autre. Alors, de»r règles vulgaires et empiriquement pratiquées, qu'ils tirent de
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la raison humaine, passent à leurs yeux pour des axiomes. D'où peuvent leur venir les concepts d'espace et de temps dont ils s'occupent (comme des seijles quantités primitives) : c'est ce qui leur importe peu. 11 ne leur semble pas moins inutile de rechercher l'origine de» concepts purs de l'entendement, et par là même l'étendue légitime de l'application qu'on en peut faire; illeur suffît de s'en servir. En quoi ils font très bien, s'ils ne sortent pas des bornes qui leur sont assignées, c'est-àdire de celle de la nature. Mais en franchissant peu à# peu le champ de la sensibilité pour s'étendre sur le sol mobile de leurs concepts purs et même transcendantaux, où ils manquent d'un point d'appui solide sur lequel ils puissent marcher sans crainte, et même d'une eau dans laquelle ils puissent nager (instabilis tel lus, innabilis unda), ils ne laissent par conséquent pas de traces, tandis qu'au contraire leur marche dans les mathématiques forme une grande route, qui peut encore être suivie par la postérité la plus reculée.
864. Puisque nous nous sommes fait un devoir de déterminer d'une manière précise et avec certitude les bornes de la raison pure dans l'usage transcendantal, et que cette tendance de la raison a cela de particulier, que malgré les avertissements les plus pressants et les plys clairs, plutôt que d'abandonner son dessein, elle se laisse toujours emporter par l'espoir de franchir les bornes de l'expérience, de parvenir dans les régions enchantées de l'intellectuel, — il devient nécessaire d'enlever en quelque sorte la dernière ancre d'une espérance fantastique, et de montrer que l'application de la méthode mathématique à cette espèce de connaissance ne peut procurer le moindre avantage, si ce n'est peut être
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celui de faire voir plus clairement que la géométrie et la philosophie sont deux sciences toutes différentes, quoiqu'elles se donnent la main Tune à l'autre dans la physique, et par conséquent que les concepts de l'une ne peuvent pas être ceux de l'autre.
&65, La fondamentalité des mathématiques repose sur des définitions, des axiomes, des démonstrations. Il me suffira donc de démontrer qu'aucune de ces opérations, telle que l'entend le mathématicien, ne peut avoir lieu en philosophie; que le géomètre, en suivant sa méthode en philosophie, ne bâtirait que des châteaux de cartes ; et que le philosophe, en suivant la sienne dans la partie mathématique, ne pourrait faire que du verbiage. Il faut dire cependant que la philosophie consiste précisément à reconnaître les limites de la science, et que le mathématicien même, si son talent n'est déjà peut-être pas circonscrit par la nature ^t restreint à sa spécialité, né peut paé rejeter les avis de la philosophie, ni se mettre au-dessus.
866. 1° Des définitions. Définir, comme l'expression même l'indique, ne doit signifier proprement qu'exposer originellement dans ses limites le concept détaillé d'une chose (1). En conséquence un concept empirique ne peut pas être défini „- mais seulement expliqué. Car, puisque nous n'avons en lui que quelques signes d'une certaine espèce d'objets sensibles, on n'est jamais sûr si par le
(1) Détail signifie ici la clarté et la suffisance des signes [on éléments do concepts]. Le mot limites désigne la précision, de manière à ce qu'il n?y ait pas plus de signes qu'il n'y en a dans le concept tout entier. Originellement signifie que cette détermination des bornes n'est pas dérivée d'ailleurs, et que par conséquent elle n'a pas besoin d'une preuve ultérieure ; ce qui empêcherait de mettre la prétendue définition en tête de tous les jugements sur un objet.
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mot qui désigne l'objet à définir, on ne pense pas tantôt plus, tantôt moins que ses signes. Ainsi, l'un peut penser par le concept d'or, outre le poids, la couleur, la ténacité, encore la propriété de ne pas contracter la rouille, tandis qu'un autre n'en saura peut-être rien.- On ne se sert de certains signes qu'autant qu'ils sont nécessaires pour établir une distinction ; mais de nouvelles observations en font disparaître quelques-uns, en ajoutent d'autres, en sorte que le concept n'est jamais renfermé dans des bornes certaines. Et à quoi serviraitil aussi de définir un tel concept, puique, s'il est question de l'eau et de ses propriétés par exemple, on ne s'arrête pas à ce que l'on pense par le mot eau, mais qu'on s'élève à des expériences, et que le mot, avec le peu de signes iqu'il exprime ne doit former qu'une désignation et non un concept de la chose, et que par conséquent la prétendue définition n'est autre chose que la détermination d'un mot? Ensuite, on ne peut non plus, à parler proprement, définir aucun concept a priori, par exemple la substance, la cause, le droit, l'équité, etc. Car je ne puis jamais être sûr que la représentation claire d'un concept donné (encore confus) a été parfaitement expliquée, à moins que je ne sache qu'elle est adéquate à l'objet. Mais comme son concept tel qu'il est donné peut contenir beaucoup de représentations obscures que nous avons omises dans l'analyse, quoique nous les employions toujours dans l'application, la perfection de l'analyse de mon concept est donc toujours douteuse, et ne peut être rendue probable que par un grand nombre d'exemples bien chosis, sans être jamais apodictiquement certaine. Au lieu du mot définition, j'emploierais plus volontiers celui A1 exposition, qui est
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plus modeste, et que le critique peut accorder jusqu'à un certain degré, tout en hésitant encore sur la parfaite exactitude de l'opération. Puis donc que ni les concepts empiriques, ni ceux donnés a priori ne peuvent être définis, il n'en reste pas d'autres que ceux qui sont pensés arbitrairement, dans lesquels on puisse tenter cette opération. Je puis toujours, dans ce cas, définir mon concept ; car je dois savoir ce que j'ai voulu penser, puisque j'ai formé le concept même de propos délibéré, et qu'il ne m'a été donné ni par la nature de l'entendement, ni par l'expérience; mais je ne puis cependant pas dire que j'aie par là défini un véritable objet. Car si le concept repose sur des conditions empiriques, par exemple le concept d'une horloge marine, l'objet et sa possibilité ne sont pas encore donnés parce concept arbitraire; je ne sais pas même par là si ce concept a réellement un objet, et ma définition peut mieux ^-appeler une explication (de mon projet) que la définition d'un objet. Il ne reste donc d'autres concepts susceptibles de définition que ceux qui, contenant une synthèse arbitraire, peuvent être construits a priori. Les mathématiques seules ont donc des définitions, car elles exposent a priori en intuition l'objet qu'elles pensent, et cet objet ne peut contenir ni plus ni moins que le concept, parce que le concept de l'objet a été donné primitivement par la définition, c'est-à-dire sans dériver la définition d'aucun autre concept. La langue allemande n'a, pour les expressions exposition, explication, déclaration et définition, qu'un mot {Erklœrung). Nous pourrions donc nous relâcher un peu de notre sévérité à refuser aux définitions philosophiques le titre de définitions, et borner toute cette remarque à dire que les définitions philoso*
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phiques ne sont que des expositions ) tandis que les définitions mathématiques sont des constructions de concepts primitivement formés. Les premières ne sont faites quanalytiquement par la décomposition (dont l'intégralité n'est pas apodictiquement certaine); les secondes sont formées synthétiquement,et par conséquent constituent le concept même, tandis qu'au contraire les premières ne font que l'expliquer. D'où il suit :
867. a Qu'en philosophie, on ne peut imiter les mathématiques en commençant par des définitions, si ce n'est par forme d essais. Car les définitions n'étant, dans cette première forme, que des décompositions des concepts donnés, ces concepts, quoique confus encore, précèdent donc, et leur exposition imparfaite est antérieure à l'exposition parfaite; de telle Sorte que nous pouvons conclure plusieurs choses de quelques concepts élémentaires obtenus par une analyse encore imparfaite, avant d'être parvenus à une analyse intégrale, c'est-à-dire à une définition. En un mot, dans la philosophie, la définition, comme clarté reconnue, devrait plutôt suivre le travail que le comlnencer (1). Au contraire, en mathématiques, nous n'avons aucun concept qui précède la
{() La philosophie fourmille de mauvaises définitions, surtout de définitions qui contiennent bien des éléments de définitions, mais pas une définition complète. Si donc on ne pouvait se servir d'aucun- concept qui ne fût pas défini, il serait bien difficile de philosopher. Mais comme on peut faire un bon et sûr usage des éléments (de Fanalyse) aussi loin qu'ils s'étendent, on peut donc aussi employer très utilement des définitions incomplètes, p'est-à-dire des propositions qui ne sont pas encore des définitions, mais qui du reste sont vraies, et qui par conséquent en sont des approximations. Dans les mathématiques, la définition appartient â Vesse; dans la philosophie, au melivs esse. 11 est beau, mais souvent difficile d'y parvenir. Les jurisconsultes cherchent encore une définition pour leur concept de droit.
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330 LOWQUE TRANSGENDÂNTALE.
définition; c'est par là que \& concept lui-même est donné ; la définition peut et doit donc être donnée d V bord. On peut et Ton doit toujours commencer par la définition;
868. b Les définitions mathématiques ne peuvent jamais être erronées ; car le concept étant d'abord donné par la définition, il ne renferme précisément que ce que la définition veut que Ton pense par ce concept. Mais quoique rien de faux ne puisse s'y présenter quant au contenu, cependant il peut être faux quelquefois quant à la forme, quoique rarement, savoir, par rapport à la précision. Ainsi la définition ordinaire de la ligne circulaire, quelle est une ligne courbe dont tous les points sont également distants d'un seul (du centre), renferme ce vice, que la détermination de la courbure s'y est inutilement glissée. Car il doit y avoir un théorème particulier qui découle de la définition, et il peut être facilement démontré que toute ligne dont tous les.points sont également distants d'un seul est courbe (qu'aucune de ses parties n'est droite). Les définitions analytiques peuvent au contraire être erronées de beaucoup de manières, soit parce qu'elles mêlent aux concepts des éléments qu'ils ne contiennent réellement pas, soit parce qu'elles tnanquent de l'exactitude de détail qui constitue l'essence d'une définition, attendu que l'on ne peut être parfaite^ ment certain de la perfection de sa composition. La méthode des mathématiques n'est donc pas praticable en philosophie.
869. 2° Des axiomes. Les axiomes, en tant qu'ils sont immédiatement certains, sont des prindpés synthétiques a priori. Or, un concept ne peut être uni à un autre synthétiquement, et cependant d'une manière immé-
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diate, parce que, pour que nous puissions sortir d'un concept, en dépasser la sphère, il nous faut une connaissance intermédiaire. Or, comme la philosophie n'est simplement que la connaissance rationnelle par concepts, on ne peut trouver en elle aucun principe qui mérite le nom d'un axiome. Les mathématiques, au contraire, sont susceptibles d'axiomes, parce qu'au moyen de la construction des concepts dans l'intuition de l'objet, elles peuvent unir leurs prédicats a priori immédiatement; par exemple : il y a toujours trois points dans un plan. Au contraire, un principe synthétique ne peut jamais être immédiatement certain par simples concepts, par exemple la proposition : tout ce qui arrive a sa cause, puisqu'il faut faire attention à une troisième chose, savoir, ici, à la condition de la détermination de temps dans l'expérience, et que je ne puis connaître ni directement ni immédiatement par des concepts un principe de cette nature. Les principes* discursifs sont donc tout autre chose que les principes intuitifs, c'est-à-dire que les axiomes. Lefc premiers ont toujours besoin d'une déduction dont les seconds peuvent se passer; et comme ceux-ci sont évidents, précisément par cette raison, ce qui ne peut jamais être la prétention de principes philosophiques dans toute leur certitude, il s'en faut beaucoup qu'une proposition quelconque de la raison pure transcendantale soit aussi visible (comme on a coutume de le dire fièrement) que la proposition : deux fois deux font quatre. A la vérité, dans l'Analytique, à la table des principes de l'entendement pur, j'ai fait mention de certains axiomes de l'intuition; mais le principe que j'y ai introduit n'est pas hii-même un axiome ; il sert seulement à1 donner la rai-'
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son de la possibilité des axiomes en général, et n'est lai- même qu'un principe par concepts : car la possibilité des mathématiques doit elle-même être montrée dans la philosophie transcendantale. La philosophie n'a donc pas d'axiomes, et il ne lui est jamais permis d'imposer purement et simplement ses principes a priori, mais elle doit s'appliquer à revendiquer ses droits à leur égard par une déduction profonde.
870. 3° Des démonstrations, La preuve apodictique seule, en tant qu'elle est intuitive, peut être appelée démonstration. L'expérience nous apprend bien ce qui est, mais elle ne nous dit pas que ce qui est ne puisse être autrement. Par conséquent aucune preuve apodictique ne peut résulter de raisonnements empiriques. Mais de concepts a priori (dans la connaissance discursive), ne peut jamais résulter la certitude intuitive, c'està-dire l'évidence, quelque apodictiquement certain que puisse être d'ailleurs le jugement. Les mathématiques seules contiennent des démonstrations, parce qu'elles dérivent leurs connaissances non de concepts, mais de la construction des concepts, c'est-à-dire de l'intuition correspondante aux concepts qui peut être donnée a priori. La méthode algébrique elte-même, avec ses équations, dont elle tire par réduction la vérité avec preuve, n'est pas, il est vrai, une construction géométrique, mais c'est cependant une construction caractéristique [figurée], dans laquelle les concepts sont proposés en. intuition avec des signes, principalement les concepts du rapport des quantités, et qui, abstraction faite de l'heuristique, garantit toutes les conséquences contre les erreurs, par cela seul que chacune d'elles est rendue sensible aux yeux. La connaisance philosophi-
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MÉTHODOLOGIE T^ANSCENDAWTALE. 333
que, au contraire, doit manquer de cet avantage, puisqu'elle doit toujours considérer le général m abstracto (par concepts), tandis que les mathématiques peuvent considérer le général in cpncreto (dans l'intuition singulière), et cependant par une représentation pure a priori, dans laquelle toute faute devient sensible. J'appellerais donc plus volontiers les preuves philosophiques acroamatiques (discursives), parce qu'elles ne peuvent se faire que par des mots seuls (l'objet en pensée) , que démonstrations, lesquelles, comme l'expression le prouve déjà, pénètrent dans l'intuition de l'objet.
871 . On voit donc par tout cela qu'il ne convient point du tout à la nature de la philosophie, surtout dans le champ de la raison pure, de prendre un air dogmatique, et de se décorer des titres et des insignes des mathématiques, étrangère qu'elle est à leur ordre, quoiqu'elle ait toute raison de vouloir une union fraternelle avec elles. Ce sont là de vaines prétentions, qui ne pourront jamais se réaliser ; il faut au contraire que la philosophie rétrograde au point de se donner pour but de découvrir les prestiges d'une raison qui méconnaît ses bornes, et de réduire, à l'aide d'une explication suffisante de nos concepts, les prétentions de la spéculation à la modeste mais solide connaissance de la raison même. La raison, dans ses recherches transcendantales, m pourra donc pas regarder devant elle avec sécurité, comme si la route qu'elle lient conduisait tout droit au but, ni se confier si témérairement à ses prémisses qu'elle croie pouvoir se dispenser de reporter souvent ses regards en arrière, et de voir si par hasard elle ne découvrirait pas dans le cours des raisonnements des fautes qui lui seraient échappées dans les principes, et s'il ne
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serait pas nécessaire de mieux déterminer ou de changer complètement ces principes.
872. Je divise toutes les propositions apodictiques (soit démontrables, soit immédiatement certaines) en dogmes et en mathèmes {mathemata). Une proposition directement synthétique par concepts est un dogme. Au contraire, une proposition synthétique par construction des concepts est un maêkème.Les jugements analytiques ne nous apprennent proprement rien de plus surTobjet que ce que le concept que nous en avons contient déjà, parce qu'ils n'étendent pas la connaissance au delà du concept du sujet, mais seulement éclaircissent ce concept. Ils ne peuvent donc être proprement appelés dogmes (mots que Ton pourrait peut-être traduire par celui de sentences). Mais de ces deux espèces de propositions synthétiques a priori, il n'y a, d'après la manière commune de parler, que celles qui appartiennent à la connaissance philosophique qui puissent prendre ce nom, et l'on appellerait difficilement dogmes des propositions arithmétiques ou géométriques. Cet usage confirme donc l'explication que nous avons donnée, que les seuls jugements par concepts peuvent s'appeler dogmatiques, et non ceux qui s'obtiennent par la construction des concepts. t
873. Or, toute la raison pure, dans son usage simple** ment spéculatif, ne contient pas un seul jugement directement synthétique par concepts. Car nous avons montré qu'elle n'est capable, par le moyen des idées, d'aucuns jugements synthétiques ayant une valeur objective, qu'à l'aide des concepts de l'entendement; elle établit à la vérité des principes certains, non pas directement par concepts, mais seulement dune manière toujours indi-
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recte, par le rapport de ces concepts à quelque chose de complètement accidentel, savoir, Y expérience possible. Et alors, si cette expérience (quelque chose comme objet d'expériences possibles) est supposée, ces principes peuvent sans doute être apodictiquement certains ; mais en eux-mêmes (directement), ils ne peuvent pas même être connus a priori. Personne, par exemple, ne peut comprendre fondamentalement par le seul concept donné, la proposition : tout ce qui arrive a une cause. Cette proposition n'est donc pas un dogme, quoiqu'elle puisse très bien être prouvée, et apodictiquement à un autre point de vue, à savoir dans le seul champ de son usage possible ou de l'expérience. Mais elle s'appelle principe et non théorème, quoiqu'elle puisse être dé-r, montrée, parce qu'elle a la propriété particulière de rendre d'abord possible sa preuve elle-même, l'expérience, et d'y être toujours nécessairement supposée.
874. Si donc il n'y pas de dogmes dans l'usage spéculatif de la raison pure, même quant à la matière, il s'en suit que toute méthode dogmatique, qu'elle soit prise des mathématiques ou qu'elle ait un caractère qui lui soit propre, n'est point convenable en elle-même ; elle ne fait que pallier les fautes et les erreurs, et trompe la philosophie, qui a proprement pour objet de mettre dans leur jour le plus pur tous les pas de la raison. Cela u'empêchera jamais la méthode d'être systématique; car notre raison est elle-même subjectivement un système, mais un système de l'usage pur de la raison, par le moyen de simples concepts, c'est-à-dire un système d'investigation suivant des principes d'unité, dont l'expérience seule peut fournir fa matière. On ne peut rien dire ici de la méthode propre à une philosophie transcendantale, puis-*
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que nous ne nous occupons que d'une critiqua de nos facultés, c'est-à-dire de savoir si nous pouvons édifier partout, et à quelle hauteur nous pouvons élevçr l'édifice avec la matière que nous avons (les' concepts purs a priori)*
SECTION II
Discipline de la raison pore par rapport 4 son mage polémique.
875. Dans toutes ses entreprises, la raison doit se soumettre à la critique; elle ne peut porter atteinte à cette liberté par aucune prohibition sans se nuire à ellemême et s'attirer des soupçons défavorables. Il t± est rien de si important par rapport à Futilité, rien de si sacré qui puisse se soustraire à cette investigation critique; plie ne fait acception de personne. Sur cette liberté repose même l'existence de la raison, qui n'a aucune autorité dictatoriale, mais dont la décision n'est toujours que l'accord de citoyens libres ; chacun d'eux doit pouvoir avouer ses doutes, et même exprimer librement son veto.
876. Mais quoique la raison ne puisse jamais se refuser à la critique, elle n'a cependant pas de motif pour la redouter. Toutefois la raison pure, dans son usage dogmatique (non pas mathématique), n'a pas tellement conscience de l'observation rigoureuse de ses lois suprêmes, qu'elle ne doive pas comparaître avec timidité, et même avec une entière abnégajtion de toute son autorité dogmatique, en présence de l'œil critique d'une raison supérieure et juridique.
877. C'est tout le contraire si elle n'a pas affaire à la censure du juge, mais aux prétentions de ses conci-
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toyens, et qu'elle ait simplement à se défendre. Car, ceux-ci voulant aussi être dogmatiques, quoiqu'on niant, comme elle en affirmant, il y a lieu à une justification W6v6pwicov capable de garantir contre toute entreprise injuste, et de donner une possession légitime qui n'ait rien à redouter d'aucune prétention étrangère, quoiqu'elle ne. puisse pas être prouvée xaVoMeciav.
878. Par usage polémique de la raison pure, j'entends la défense de ses propositions contre les négations dogmatiques. Il ne s'agit donc pas de savoir si ses assertions ne pourraient pas aussi être fausses, mais il suffit seulement que personne ne puisse jamais affirmer le contraire avec une certitude apodictique (ni même avec une plus grande apparence) ; car nous ne sommes pas dans une position précaire si nous avons un titre quoique insuffisant, et s'il est bien certain que personne ne pourra jamais démontrer l'illégitimité de cette possession.
879. C'est quelque chose de triste et d'humiliant qu'il y ait une antithétique de la raison pure, et que la raison, qui cependant doit être le tribunal suprême auquel ressortissent toutes les difficultés, doive tomber en contradiction avec elle-même. À la vérité, nous avons considéré précédemment cette antithétique apparente, et nous avons vu qu'elle repose sur un malentendu, puisqu'en conséquence des préjugés vulgaires, on prenait des phénomènes pour des choses en soi, et qu'on demandait une intégralité absolue de leur synthèse, d'une manière ou d'une autre (deux manières également impossibles) ; ce qui ne pouvait s'attendre des phénomènes. Il n'y avait donc aucune contradiction réelle de
la raison avec elle-même dans les propositions : La série n. «a
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338 ' LOGIQUE TRANSCENDÀNTÀLE.
dés phétooift&nes dotirésm eux-mêmes & tin commencement absolument premier, iet cette série est absoliuneit et eto etle-mêmè sans corameûcement; car >les deux proposition subsistent très bien ensemble, ptmque des phénoittèries, quant à leur existence (comme phénomènes), ftë sont absolument rien en eux-mêmes; e'est-àdire qu'ils soût quelque chose de contradictoire, et que paf conséquent feiïr apposition doit nécessairetoent ètfttàîrièr à des conséquences contradictoires.
8$0. Mais un semblable malentendu ne peut être prétexté, ni pat* conséquent la contradiction imputée à la râfeon, sri par hasard quelqu'un affirmait tfeéistiquemètit ^u'/7 y a un être suprême, et qu'un autre, au coatr&ire, affirmait athéistiquement qu'e/ ri y a aucun 4tre suprême; ou, en psychologie : que tout ce qui pense est une ftWité absolue constante, et par suite différent de toute unité matérielle périssable, et qu'uu autre opposât à cela que l'âme n'est pas une unité immatérielle et )ae peut échapper à la mort. Car l'objet de la question est ici indépendant de toute chose étrangère qui en contredirait la nature, et l'entendement n'a affaire qu'à des choses en soi, et ndù à dès phénomènes. Il n'y aurait dohc tfhè véritable contradiction qu'autant que la raison pute Saurait rien à dire que de négatif et qui pût servir de fondement à une affirmation. Car, en<3e qui regarde lacritièjuëdes arguments à l'appui de l'assertion dogmatique, elle peut très bieft s'accorder, sans pour cela qu'on Renonce à des propositions que favorise au moins lliitferêt de la Maison, intérêt auquel l'adversaire ne peut faite appel.
88*1 . Je ttè suis $as, à là vérité, 'de l^iirion que des hommes très habiles, très profofids (pair exemple Sul-
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zer), ont si souvent exprimée, lorsqu'ils sentaient la faiblesse des argumenta usités jusqu'ici, à savoir, que Ton peut espérer de trouver par la suitç des démonstrations évidentes de ces deux propositions cordiale de notre raison pore : qu'il y a un Dieu, qu'jl y a u»e vie future. Je suis certain au contraire que cela n'arrivera jamais. Car où la raison prendrait-elle le principe de ces démonstrations synthétiques, qui ne se rapportent point à des objets de l'expérience et à Içur possibilité interne? Mais il est aussi apodictiqueipent certain que jamais homme ne pourra affirmer le contraire avec la moindre apparence, loin de pouvoir le faire dogmatiquement. Car, comme il ne pourrait l'affirmer que par raison pure, il devrait entreprendre de démontrer qu'un être suprême, et le sujet pensant en nous comme intelligence pure, sont impossibles. Mais où prendrait-il les connaissances qui l'autoriseraient à juger ainsi synthétiquement de choses qui dépassent totite expérience possible? Nous pouvons donc être parfaitement sûrs qpe jamais personne ne nous prouvera le contraire. Nous n'avons par conséquent pas besoin de recourir sur ce point à des arguments d'école, puisque nous pouvons toujours adopter ces propositions qui concordent très bien ajvec l'intérêt spéculatif de notre raison daps l'usage empirique, et sont en outre le seul moyen dp lp concilier avec l'intérêt pratique. Nous avons donc £ notre disposition contre notre adversaire (qui ne :doit pas être considéré ici simplement comme critique) notre npn liquet, qui doit infailliblement le confondre, puisque nous ne craignons pas sa rétorsion, attendu qup noua avons constamment en réserve la règle subjective de la raison, qui manque nécessairement à notre adversaire,
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et sous la garantie de laquelle nous pouvons soutenir tranquillement les coups dont il frappe l'air.
882. De cette manière, il n'y a proprement aucune antithétique de la raison pure. Car la seule arène pour elle devrai! être cherchée dans le champ de la théologie pureet de la psychologie. Mais ce terrain ne supporte aucun cham • pion armé de pied en cap et de traits qui puissent être à craindre. On peut seulement s'y avancer par forme de jeu et de fanfaronnade; ce qui n'est que ridicule et puéril. C'est là une observation consolante et qui encourage la raison; car où prendrait-elle ailleurs des forces, si, devant seule faire disparaître toutes les erreurs, elle était en dissidence avec elle-même, sans pouvoir espérer une possession tranquille?
883. Tout ce que la nature elle-même établît est bon à quelque fin. Les poisons mêmes servent à chasser d'autres poisons qui s'engendrent dans nos humeurs, et ne doivent par conséquent pas manquer dans une pharmacie complète. Les objections contre les persuasions et les prétentions de notre raison purement spéculative sont données par la nature même de cette raison et doivent en conséquence avoir leur bonne destination, leur fin légitime, qu'il ne faut pas mépriser. Pourquoi la Providence a-t-elle placé tant d'objets qui ont cependant une liaison si étroite avec l'intérêt de notre raison, à une telle hauteur par rapport à nous, qu'il ne nous est guère permis de les entrevoir autrement que par une perception obscure et douteuse, et que notre curiosité est plutôt excitée que satisfaite? Il est au moins incertain qu'il y ait quelque utilité, peut-être même y a-t-il du danger , à prendre des déterminations hardies par rapport à ces vues de l'esprit. Mais, en tout cas, et sans
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aucun doute, il est utile de donner une parfaite liberté à la raison investigatrice, afin qu'elle puisse sans obstacle prendre soin de son intérêt propre ; ce qui exige qu'elle mette des bornes à ses vues, et qu'elle les étende : deux choses qui se font toujours mal, si des mains étrangères s'en mêlent pour la détourner de sa marche naturelle, par des considérations forcées.
884. Laissez donc votre adversaire parler au nom seul de la raison, et ne le combattez qu'avec les armes de la raison. Du reste, inquiétez-vous peu de la bonne cause (de l'intérêt pratique), car elle n'est jamais en péril dans le combat purement spéculatif. La lutte ne met h découvert qu'une certaine antinomie de la raison, antinomie qui, reposant sur la nature de la raison mêmr, doit nécessairement être entendue et examinée. Cette lutte est salutaire à la raison, puisqu'elle en considère l'objet sous deux points de vue, et qu'elle corrige le jugement en le circonscrivant. Ce qui est litigieux en cela n'est pas la chose, mais le ton. Car il doit vous suffire de parler le langage d'une foi solide justifiée par la raison la plus sévère, quand même il faudrait abandonner celui de la science.
885. Si l'on eût demandé à David Hume, cet homme grave, capable de garder l'équilibre du jugement, ce qui l'avait engagé, à force de doutes laborieusement amassés, à renverser la persuasion si salutaire et si utile aux hommes, que leur aperçu rationnel suffit à l'affirmation et au concept déterminé d'un être suprême, il aurait sûrement répondu : rien, sinon que je voulais ramener la raison à une plus grande connaissance d'elle-même, et que je voyais avec peine la violence qu'on veut lui faire lorsqu'on s'en glorifie, tout en l'empêchant de faire
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un «aveu loyal dôs faiblesses qu'elle découvre en s'examinant elle-même. Demandez-vous au contraire à Priest- /éy, partisan exclusif des principes de l'usage empirique de la raison, et ennemi de toute spéculation transcendantale, qu'est-ce qui l'a amené, lui, si zélé et si pieux docteur de la religion, à renverser la liberté et l'immortalité dé l'âme (l'espérance de la vie future n'est pour lui qu'une résurrection miraculeuse), ces deux grandes colonnes de tout l'édifice religieux? 11 vous répond seulement que c'est l'intérêt de la raison, laquelle perd trop à ce que Ion veuille arracher certains objets aux lois de la nature matérielle, les seules que nous puissions connaître et déterminer avec précision. Il serait injuste de blâmer Priestley, qui sait concilier son assertion paradoxale avec le but de la religion, de diffamer et d'inquiéter un homme aussi bien pensant, parce qu'il ne peut trouver le chemin dès qu'il a quitté le champ de la physique. Mais Hume ne mérite pas moins de faveur, ses intentions n'étaient pas moins bonnes et son caractère moral était irréprochable; seulement il ne put s'arfàcher h sa spéculation abstraite, pensant avec raison que l'objet de cette spéculation est tout en dehors des bornes de la science de la nature dans lé champ des idéeâ pures.
886. Qu'y a— t— il donc à faire, surtout par rapport au danger qui semblé menacer l'utilité commune? Rien n'est plus naturel, plus équitable que la résolution que vous avez à preùdre à ce sujet. Laissez faire : si ces genslà montrent du talent, une investigation profonde et neuve, en un mot de la raison, la faison y gagnera toujours. Si vous employez d'autres moyens que ceux d'une raison libre, si votis criez au crime de haute trahison;
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MÉTHODOLOGIE TR^NSCENOàNTALE . 343
si, comme pour éteindre l'incendie, vous appelez au secours celui-là même qui ne comprend rien à des travaux si subtils, vous vous rendez ridicules. Car il n'est point du tout ici question de savoir ce qui peut être utile ou nuisible au bien commun, mais seulement jusqu'où la raison peut s'avancer dans sa contemplation, indépendamment de toute utiKté, et si Ton doit compter sur elle en général, ou si plutôt elle doit être quittée pour la raison pratique. N'employez dpne pas la force, et au lieu de frapper des coups désespérés, regardez plutôt tranquillement depuis la position sûre de la critique, du combat qui peut être inquiétant pour les champions, mais qui ne peut rien avoir que d'agréable pour vous, et dont l'issue ne sera certainement pas sanglante, mais en tous cas très utile à vos connaissances. Car il est par trop absurde d'attendre de la raison des éclaircissements, tout en lui prescrivant à l'avance le parti qu'elle doit nécessairement embrasser. Au surplus, la raison est assez domptée, contenue dans ses limites par elle-rmème, pour que vous n'ayez pas besoin d'éveiller la garde afin d'opposer la force civile au parti dont l'influence prépondérante vous paraîtrait dangereuse; il n'y a dans cette dialectique aucune victoir» qui doive vous alarmer.
887. Je vais plus loin, c'est que la raison a grand besoin d'un tel combat; il serait à souhaiter qu'il se fût engagé plus tôt, et avec une tolérance publique illimitée, car la critique aurait moins tardé à naître, et son avènement aurait fait cesser d'elles-mêmes toutes ces querelles , puisqu'elle aurait appris aux combattants à connaître leur illusion et les préjugés qui les ont divisés.