CHAPITRE PlKMIEt
Des paralogismes de la raison pore.
448. Le paralogisme logique consiste dans la fausseté d'un raisonnement quant à la forme, quel qu'en soit du reste le contenu ou l'objet. Mais un paralogisme transcendantal a une raison transcendantale de conclure faussement quant à la forme. Un tel paralogisme a donc son principe dans la nature de la raison humaine, et emporte avec lui une illusion inévitable, quoiqu'elle puisse être reconnue.
449. Nous voici arrivé à un concept qui n'a pas été signalé précédemment dans la liste générale des concepts transcendantaux, et qui néanmoins doit en faire partie, sans cependant que cette table soit imparfaite et doive être modifiée. C'est le concept, ou, si l'on aime mieux, le jugement : je pense. Mais on voit facilement que ce concept ^st le véhicule de tous les concepts en général, et par conséquent aussi des concepts transcendantaux,
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dans lesquels il est toujours compris, et qu'il est ainsi lui-même transcendantal, mais sans qu'il puisse avoir un titre spécial, parce qu'il ne sert qu'à présenter toute pensée comme appartenant à la conscience. Cependant, si pure qu'il soit de tout empirisme (impression des sens), il sert néanmoins à distinguer, par la nature de notre faculté représentative, deux sortes d'objets. Moi, comme pensant, je suis un objet du sens intime et m'ap-^ pelle âme. Ce qui est un objet des sens extérieurs s'appelle corps. Le mot moi, signifiant l'être pensant, désigne donc l'objet de la psychologie, qu'on peut appeler science rationnelle de l'âme, lorsqu'on ne veut rien savoir de plus sur l'âme que ce qui peut être conclu, indépendamment de toute expérience (par laquelle je suis déterminé immédiatement in concrète), de ce concept moi, en tant qu'il est contenu dans toute pensée.
450. La science rationnelle de l'âme est donc réellement une entreprise de cette espèce; car, si le moindre élément empirique de ma pensée, une perception particulière quelconque de mon état interne se mêlait à la connaissance fondamentale de celte science, la psychologie ne serait plus une science rationelle , mais une science empirique de l'âme. Il s'agit donc ici d'une science qui soit édifiée sur cette seule proposition : je pense, et dont nous pouvons très bien rechercher ici, suivant la philosophie transcendantale, le fondement ou la vanité. On ne doit pas craindre que , dans cette proposition qui exprime la perception de soi-même, j'aie cependant une expérience interne, et par conséquent que la psychologie rationnelle, qui s'élève sur cette proposition, ne soit jamais absolument pure, mais au contraire qu'elle soit en partie fondée sur un principe empi-
riquc; car cette perception interne n'est que la simple apperception : je pense, qui rend ainsi possibles tous les concepts transcendantaux * dans lesquels on dit : je pense la substance, la cause, etc. Car l'expérience interne en général, sa possibilité ou la perception en général, et son rapporta une autre perception, sans qu'il y ait entre elles ni distinction ni détermination empirique, ne peuvent être considérées comme une connaissance empirique, et appartiennent à la recherche de la possibilité dune expérience, recherche qui est absolument transcendantale. Le moindre objet de la perceplion (ne serait-ce que le plaisir et la peine) qui s'ajouterait à la représentation générale de la conscience, changerait aussitôt la psychologie rationnelle en une psychologie empirique.
451. L&je pense est donc le texte unique de la psychologie rationnelle, d'où elle doit dériver toute sa doctrine. On voit facilement que cette pensée, devant être rapportée à un objet (moi-même), n'en peut contenir autre chose que des attributs transcendantaux ; le moindre attribut empirique altérerait la pureté rationnelle de cette science, et l'indépendance où elle est de toute expérience.
452. Mais nous suivrons simplement ici le fil conducteur des catégories : seulement, comme une seule chose nous est ici donnée, le moi, en tant qu'être pensant, nous ne changerons pas, à la vérité , l'ordre précédent des catégories entre elles tel qu'il est représenté dans leur table; mais nous commencerons cependant par la catégorie da la substance , au moyen de laquelle est représentée une chose en soi, et nous en suivrons ainsi la série à rebours. La topique de la psychologie ration-
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nelle, d'où doit dériver tout ce qu'elle peut contenir, est donc celle qui suit :
1° L'âme est substance.
Quant à sa qualité, Quant aux différents
l'âme est temps dans lesquels elle
simple. existe, elle est numéri-
quement identique , c'està-dire unité (non multiplicité).
4° Elle est en rapport avec les objets possibles dans l'espace (1). 453. De ces éléments résultent tous les concepts de la psychologie pure, par la seule composition, sans reconnaître jamais aucun autre principe. Cette substance, simplement comme objet du sens intime, donne le concept de Y immatérialité; — comme substance simple, le concept d'incorruptibilité; — son identité, comme substance intellectuelle, dojinela personnalité. Ces trois choses ensemble donnent ^spiritualité . Le rapport aux objets ^ dans l'espace donne le commerce avec les corps. Elle
(1) Le lecteur qui ne découvrirait pas facilement par ces expressions prises dans leur acception transcendantale le sens psychologique et la raison par laquelle le dernier attribut de l'âme appartient à la catégorie de Y existence, trouvera cela suffisamment et convenablement expliqué dans la suite. Du reste, ce qui me rend excusable d'avoir fait usage d'expressions latines, qui se sont présentées d'elles-mêmes, tant dans ce chapitre que dans tout le reste de l'ouvrage, au lieu de me servir des mots allemands correspondants , et cela contrairement au goût du bon style, c'est que je préfère la lucidité scolastique à l'élégance du langage.
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représente donc la substance pensante comme le principe de la vie de la matière, c'est-à-dire comme âme (anima), et comme principe de ï animalité; celle-ci, cir* consente par la spiritualité, représente Y immortalité.
454. De là donc quatre paralogismes de la psychologie transcendantale, qui est prise faussement pour une science de là raison pure touchant la nature de notre être pensant. Nous ne pouvons lui donner d'autre fondement que la représentation simple et absolument vide en soi de tout contenu, moi, et dont on ne peut pas même dire qu'elle soit un concept, mais qui est une simple conscience accompagnant tous les concepts. Par ce moi, c'est-à-dire par la chose qui pense, rien n'est donc représenté, si ce n'est un sujet transcendantal de la pensée=.r, lequel n'est connu que par les pensées qui en sont les attributs, dont nous ne pouvons avoir le moindre concept isolément, et à l'égard duquel encore nous tournons toujours dans un cercle perpétuel, puisque déjà nous sommes constamment obligés de nous servir de sa représentation pour en juger quelque chose : inconvénient inévitable, puisque la conscience en soi est moins une représentation discernant un objet particulier qu'une forme de la représentation en général, en tant qu'elle doit être appelée connaissance; car avant cette représentation particulière, je puis dire seulement que je pense quelque chose en général.
455. Mais, d'abord, il doit sembler étrange que la condition sous laquelle je pense en général, et qui est par conséquent une simple qualité de mon sujet, doive être valable en même temps pour tout ce qui pense, et que nous puissions entreprendre de fonder sur une proposition d'apparence empirique un jugement apodicti-
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que et général, savoir, que tout ce qui pense est fait de la manière dont se proclamé en moi la voix de ma cons* cience. Mais la raison est que nous devons nécessairement attribuer a priori aux choses toutes les propriétés qui constituent les conditions sous lesquelles seulement nous les pensons. Or, je ne puis avoir la moindre représentation d'un être pensant par aucune expérience extérieure, mais seulement par la conscience. Ces objets ne sont donc que le transport de ma conscience à d'autres choses qui ne nous sont représentées comme des êtres # pensants que par ce moyen. Mais cette proposition : je pense, n'est prise ici que problématiquement ; non en ce sens qu'elle puisse renfermer une perception d'une existence (le cogito, ergo sum, de Descartes), mais quant à sa simple possibilité, pour voir quelles propriétés doivent découler d'une proposition si simple sur son sujet (qu'il puisse en exister un tel ou non).
456. Notre connaissance rationnelle pure des êtres pensants en général aurait pour fondement autre chose encore que le cogiio, si nous recourions aux observations sur le jeu de nos pensées pour en tirer les lois naturelles du principe pensant lui-même ; il en résulterait une psychologie empirique qui serait une espèce de physiologie du sens intime, et qui pourrait peut-être servir à en expliquer les phénomènes, mais jamais à découvrir des propriétés qui ne peuvent être du domaine de l'expérience, telle que celle de la simplicité, ni à faire connaître apodictiquement ce qui concerne la nature de l'être pensant en général : ce ne serait donc pas une psychologie rationnelle.
457. Or, comme la proposition : je pense (prise problématiquement) contient la forme de tout jugement
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rationnel en général, et accompagne toutes les catégories comme leur véhicule, il est clair que les raisonnements qui en émanent ne peuvent contenir qu'un usage purement tmnscendantal de l'entendement, usage qui rejette tout mélange de l'expérience, et du résultat duquel nous ne pouvons d'avance nous faire aucun concept favorable, suivant ce qui a été démontré précédemment. Nous suivrons donc cette proposition d'uu œil critique au moyeu des attributs de la psychologie pure, sans toutefois interrompre la suite de cet examen, pour plus de brièveté (1).
458. Et d'abord, la remarque générale suivante peut fortifier notre attention sur cette manière de raisonner. Je connais un objet, non par cela seul que je pense, mais seulement parce que je détermine une intuition donnée relativement à l'unité de la conscience dans laquelle consiste toute pensée. Je ne me connais donc pas moi-même parce que je suis conscient de moi-même comme être pensant, mais parce que j'ai la conscience de l'intuition de moi-même comme déterminée par rapport à la fonction de la pensée. Tous les modes de la conscience de soi dans la pensée, considérés en euxmêmes, ne sont donc pas encore des concepts intellectuels d'objets (des catégories) ; ce sont de simples fonctions logiques qui ne donnent à connaître aucun objet à celui qui pense, et par conséquent pas non plus moimême comme objet. L'objet n'est pas ici la conscience du déterminant, c'est uniquement celle de l'intuition du Même déterminable , c'est-à-dire de mon intuition in-
(î) Sans toutefois, etc., est une addition de la première édition. Cette édition contenait ensuite un développement supprimé depuis, mais qu'on peut voir en appendice à la fîn du volume. — T.
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terne (en tant que sa variété peut être liée conformément à la condition générale de l'unité de l'apperception dont la pensée).
459. Dans tous les jugements, je suis donc toujours le sujet déterminant du rapport qui compose le jugement. Mais c'est une proposition apodictique, et même identique que celle-ci : Le moi, qui pense, doit toujours valoir dans la pensée comme sujet et peut être considéré comme quelque chose qui n'est point inhérent à la pensée, qui n'en est pas le prédicat. Cette proposition ne signifie pas que je sois, comme objet, un être subsistant par moi-même ou une substance. Ce dernier caractère s'étend très loin ; il exige par conséquent aussi des données qui ne peuvent absolument pas être trouvées dans la pensée, et peut-être (en tant que je considère simplement l'être pensant comme tel) ne les trouverai-je jamais davantage ailleurs (en lui).
460. 2° Le concept de la pensée implique déjà que le moi de l'apperception, par conséquent le moi dans toute pensée, est quelque chose de singulier qui ne peut se résoudre en une multiplicité; il désigne par conséquent un sujet logiquement simple : la proposition Je pense, est donc une proposition analytique. Mais cela ne signifie pas que le moi pensant soit une substance simple; ce qui serait une proposition synthétique. Le concept de substance se rapporte toujours à des intuitions qui ne peuvent être que sensibles en moi, et qui par conséquent sont tout à fait hors du champ de l'entendement et de sa pensée ; deux choses dont cependant il est exclusivement question quand on dit que le moi dans la pensée est simple. Il serait étonnant d'ailleurs que j'eusse ici comme par révélation, et justement dans la plus pauvre
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de toutes les représentations, ce qui d'ailleurs exige tant de précautions s'il s'agit de distinguer le substantiel et ce qui ne l'est pas dans ce qui se présente en intuition, et qui en demande bien plus encore lorsqu'on veut savoir si cette substance peut être simple (comme pour les parties delà matière).
461. 3° La proposition de mon identité dans toute diversité dont j'ai conscience est justement aussi une proposition renfermée dans le concept même, par conséquent une proposition analytique ; mais cette identité du sujet, identité dont je puis avoir conscience dans toutes les représentations, ne concerne pas l'intuition du sujet, celle par laquelle il est donné comme objet, et ne peut par conséquent pas non plus signifier l'identité de la personne, au moyen de laquelle la conscience de l'identité de sa propre substance , comme être pensant, est entendue dans tout changement d'état. On ne pourrait démontrer cette identité par la simple analyse de la proposition Je pense; il faudrait au contraire à cet effet différents jugements synthétiques fondés sur l'intuition donnée.
462. 4° Quand je distingue ma propre existence, comme existence d'un être pensant, des autres choses, extérieures à moi (et dont mon corps fait partie), je fais aussi une proposition analytique; car les autres choses sont celles que je conçois comme différentes de moi. Mais je ne sais point du tout par là si cette conscience de moi-même sans choses hors de moi, par lesquelles des représentations me sont offertes, est possible, et si par conséquent je puis exister simplement comme être pensant (sans être homme) .