‹ Critique de la raison pureChapitre 17 sur 43 · DU PRINCIPE SUPRÊME DE TOUS LES JUGEMENTS ANALYTIQUES · texte numérisé non relu

DU PRINCIPE SUPRÊME DE TOUS LES JUGEMENTS ANALYTIQUES

Quel que soit le contenu de notre connaissance et de quelque manière qu'elle puisse se rapporter à l'objet, la condition universelle, bien que purement négative, de tous nos jugements en général, c'est qu'ils ne se contredisent pas eux-mêmes ; autrement ils sont nuls de soi (indépendamment même de tout rapport à l'objet). Mais il se peut que notre jugement, sans contenir aucune contradiction, unisse des concepts d'une façon que l'objet ne

comporte pas, ou ne s'appuie sur aucun fondement donné, soit à priori soit à posteriori, et ainsi un jugement peut être exempt de toute contradiction et pourtant faux et sans fondement.

Or ce principe, qu'un prédicat qui est en contradiction avec une chose ne lui convient pas, s'appelle le principe de contradiction. Il est un critérium universel, quoique simplement négatif, de toute vérité; mais il appartient uniquement à la logique, par la raison qu'il s'applique aux connaissances considérées simplement comme connaissances en général et indépendamment de leur contenu, et qu'il se borne à déclarer que la contradiction les anéantit et les supprime entièrement.

On en peut cependant faire aussi un usage positif, c'està-dire ne pas s'en servir seulement pour repousser la fausseté et l'erreur (en tant qu'elles tiennent à la contradiction), mais encore pour connaître la vérité. En effet, si le jugement est analytique, qu'il soit négatif ou affirmatif, on pourra toujours nécessairement en reconnaître la vérité suivant le principe de contradiction. Car le contraire de ce qui est déjà renfermé comme concept ou pensé dans la connaissance de l'objet en sera toujours nié avec raison, et le concept lui-même en sera nécessairement affirmé, puisque le contraire de ce concept serait en contradiction avec l'objet.

Nous devons donc reconnaître au principe de contradiction la valeur d'un principe universel et pleinement suffisant de toute connaissance analytique ; mais son autorité et son utilité, comme critérium suffisant de la vérité, ne vont pas au delà. En effet, de ce qu'aucune connaissance ne peut lui être contraire sans se détruire elle-même, il suit bien que ce principe est la condition sine qua non, mais non pas le principe déterminant de la vérité de notre connaissance. Comme nous n'avons proprement à nous occuper que de la partie synthétique de notre connaissance, nous aurons soin sans doute de n'aller jamais contre cet inviolable principe, mais nous n'avons aucun éclaircissement à en attendre relativement à la vérité de cette espèce de connaissances.

Il y a pourtant de ce principe célèbre, mais dépourvu

de tout contenu et purement formel, une formule renfermant une synthèse qui s'y est glissée par mégarde et sans aucune nécessité. Cette formule, la voici : il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. Outre que la certitude apodictique (exprimée par le mot impossible) s'ajoute ici d'une manière superflue puisqu'elle doit s'entendre d'elle-même en vertu du principe, ce principe est affecté par la condition de temps. Il dit en quelque sorte : une chose == A, qui est quelque chose = B, ne peut pas être en même temps non B; mais elle peut être l'un et l'autre successivement (B aussi bien que non B). Par exemple, un homme qui est jeune ne peut être vieux en même temps ; mais le même homme peut être dans un temps jeune et dans un autre temps non jeune, c'est-à-dire vieux. Or le principe de contradiction, comme principe purement logique, ne doit pas limiter ses assertions à des rapports de temps; une telle formule est donc tout à fait contraire à son but. Le malentendu vient uniquement de ce qu'après avoir séparé un prédicat d'une chose du concept de cette chose, on joint ensuite à ce prédicat son contraire; la contradiction qui en résulte ne porte plus sur le sujet, mais seulement sur son prédicat, qui lui «st lié synthétiquement, et elle n'a lieu en réalité qu'autant que le premier et le second prédicats sont donnés en même temps. Si je dis : un homme qui est ignorant n'eM pas instruit, il faut que j'ajoute : en même temps; car celui qui est ignorant dans un temps peut bien être instruit dans un autre. Mais si je dis : aucun homme ignorant n'est instruit, la proposition est analytique, puisque le caractère (de l'ignorance) constitue ici le concept du sujet, et ainsi cette proposition négative découle immédiatement du principe de contradiction, sans qu'il soit besoin d'ajouter cette condition : en même temps. Telle est aussi la raison pour laquelle j'ai changé, comme je l'ai fait plus haut, la formule de ce principe : le caractère analytique de la proposition se trouve ainsi clairement exprimé.

i. — ÎC

DEUXIÈME SECTION

Page 1