DU PRINCIPE SUPRÊME DE TOUS LES JUGEMENTS SYNTHÉTIQUES
L'explication de la possibilité des jugements synthétiques est un problème où la logique générale n'a absolument rien à voir, et dont elle n'a pas même besoin de connaître le nom. Mais dans une logique trancendantale, la tâche la plus importante de toutes, et l'on pourrait dire la seule tâche, c'est de rechercher la possibilité des jugements synthétiques à priori, ainsi que les conditions et l'étendue de leur valeur. En effet, ce n'est qu'après avoir accompli cette tache qu'elle est en état d'atteindre son but, qui est de déterminer l'étendue et les limites de l'entendement pur.
Dans un jugement analytique, je n'ai pas besoin de 1 sortir du concept donné pour établir quelque chose à son sujet. Le jugement est-il affirmatif, je ne fais que joindre au concept ce qui s'y trouvait déjà pensé ; est-il négatif, je ne fais qu'exclure du concept son contraire. Mais dans les jugements synthétiques, je dois sortir du concept donné pour considérer, dans son rapport avec lui quelque autre chose que ce qui y était pensé; par conséquent, ce rapport n'est jamais un rapport ni d'identité ni de contradiction, et à cet égard le jugement ne peut présenter ni vérité ni erreur.
Or, dès qu'on admet qu'il faut sortir d'un concept donné pour le rapprocher synthétiquement d'un autre, on doit admettre aussi un troisième terme qui seul peut, produire la synthèse des deux concepts. Quel est donc ce troisième terme qui est comme le médium de tous les jugements' synthétiques ? Ce ne peut être qu'un ensemble où sont renfermées toutes nos représentations, à savoir le sens intime, et la forme à priori de ce sens, le temps. La synthèse des représentations repose sur l'imagination, mais leur unité synthétique (qu'exige le jugement) se fonde sur l'unité de l'aperception. C'est donc ici
qu'il faut chercher la possibilité des jugements synthétiques, et aussi, puisque, à eux trois, ces termes renferment [toutes] les sources des représentations à priori, la possibilité de jugements synthétiques purs; ils seront même nécessaires en vertu de ces principes, s'il en doit résulter une connaissance des objets qui repose simplement sur la synthèse des représentations.
Pour qu'une connaissance puisse avoir une réalité objective, c'est-à-dire se rapporter à un objet et y trouver sa valeur et sa signification, il faut que l'objet puisse être donné de quelque façon. Autrement les concepts sont vides; et, si l'on a pensé ainsi quelque chose, on n'a en réalité rien connu par cette pensée ; on n'a fait que jouer avec des représentations. Ordonner un objet, lequel doit être non seulement médiatement pensé, mais immédiatement représenté dans l'intuition, ce n'est pas autre chose qu'en rapporter la représentation à l'expérience (que celle-ci soit réelle ou simplement possible). L'espace et le temps même sont sans doute des concepts purs de tout élément empirique, et il est bien certain qu'ils sont représentés tout à fait à priori dans l'esprit; mais, malgré cela, ils n'auraient eux-mêmes aucune valeur objective, ni aucune signification, si l'on n'en montrait l'application nécessaire aux objets de l'expérience. Leur représentation n'est même qu'un schème se rapportant toujours à l'imagination reproductrice, laquelle appelle les objets de l'expérience, sans lesquels ils n'auraient pas de sens. Il en est ainsi de tous les concepts sans distinction.
La possibilité de l'expérience est donc ce qui donne une réalité objective à toutes nos connaissances à priori. Or l'expérience repose sur l'unité synthétique des phénomènes, c'est-à-dire sur une synthèse par concepts de l'objet des phénomènes en général, et sans laquelle elle n'aurait pas le caractère d'une connaissance, mais celui d'une rapsodie de perceptions qui ne formeraient point entre elles un contexte suivant les règles d'une conscience (possible) universellement liée, et qui par conséquent ne se prêteraient pas à l'unité transcendantale et nécessaire de l'aperception. L'expérience a donc pour
fondement des principes [qui déterminent] sa forme à priori, c'est-à-dire des règles générales de l'unité dans la synthèse des phénomènes; et la réalité objective de ces règles, comme conditions nécessaires, peut toujours être montrée dans l'expérience et même dans la possibilité de l'expérience. En dehors de ce rapport, des propositions synthétiques à priori sont tout à fait impossibles, puisqu'elles n'ont pas de troisième terme, c'est-à-dire d'objet où l'unité synthétique de leurs concepts puisse établir sa réalité objective.
Encore donc que de l'espace en général, ou des figures qu'y dessine l'imagination productrice, nous connaissions à priori bien des choses par les jugements synthétiques, à tel point que nous n'y avons plus besoin d'aucune expérience, cette connaissance ne serait plus rien et ne nous occuperait que comme un simple jeu de l'esprit, si l'on ne regardait pas l'espace comme la condition des phénomènes qui constituent la matière de l'expérience extérieure. Ces jugements synthétiques purs se rapportent donc, bien que d'une manière simplement médiate, à l'expérience possible ou plutôt à sa possibilité même, et c'est uniquement là-dessus qu'ils fondent la valeur objective de leur synthèse.
L'expérience, comme synthèse empirique, étant donc dans sa possibilité le seul mode de connaissance qui donne de la réalité à toute autre synthèse, celle-ci, comme connaissance à priori, n'a elle-même de vérité (elle ne s'accorde avec l'objet) qu'autant qu'elle ne contient rien de plus que ce qui est nécessaire à l'unité synthétique de l'expérience en général.
Le principe même de tous les jugements synthétiques, c'est donc que tout objet est soumis aux conditions nécessaires de l'unité synthétique^ des éléments divers de l'intuition au sein d'une expérience possible.
C'est de cette manière que des jugements synthétiques à priori sont possibles, lorsque nous rapportons à une connaissance expérimentale possible les conditions formelles de l'intuition à priori, la synthèse de l'imagination et son unité nécessaire au sein d'une aperception transcendantale, et que nous disons : les conditions de la pos-
sibilité de l'expérience en général sont en même temps celles de la possibilité des objets de l 'expérience , et c'est pourquoi elles ont une valeur objective dans un jugement synthétique à priori.
TROISIÈME SECTION
REPRÉSENT AÎION SYSTÉMATIQUE DE TOUS LES PRINCIPES SYNTHÉTIQUES DE i/ENTENDEMENT PUR
S'il y a en général des principes quelque part, il faut l'attribuer uniquement à l'entendement pur, qui n'est pas seulement la faculté des règles par rapport à ce qui arrive, mais même la source des principes par lesquels tout (ce qui peut se présenter à nous comme objet) est nécessairement soumis à des règles, puisque nous ne pourrions jamais sans eux trouver dans les phénomènes la connaissance d'un objet correspondant. Certaines lois même de la nature, considérées comme des principes de l'usage empirique de l'entendement, impliquent un caractère de nécessité, et par conséquent au moins cette présomption qu'elles sont déterminées par des principes ayant une valeur à priori et antérieure à toute expérience. Mais toutes les lois de la nature sans distinction sont soumises à des principes supérieurs de l'entendement, puisqu'elles ne font que les appliquer à des cas particuliers du phénomène. Seuls par conséquent ces principes fournissent le concept qui renferme la condition et en quelque sorte l'exposant d'une règle en général ; mais l'expérience donne le cas qui est soumis à la règle.
On ne doit pas craindre ici de prendre des principes simplement empiriques pour des principes de l'entendement pur, ou réciproquement; car la nécessité, fondée sur des concepts, qui caractérise les principes de l'entendement et dont il est facile de remarquer l'absence dans tous les principes empiriques, si générale qu'en soit la valeur, peut aisément prévenir cette confusion. Mais il y a des principes purs à priori que je rie saurais attribuer
proprement à l'entendement pur, parce qu'us ne sont pas tirés des concepts purs, mais d'intuitions pures (quoique par l'intermédiaire de l'entendement) tandis que l'entendement est la faculté des concepts. Tels sont les principes des mathématiques; mais leur application à l'expérience, par conséquent leur valeur objective et même la possibilité de la connaissance à priori de ces principes (leur déduction) reposent toujours sur l'entendement pur.
Je ne rangerai donc pas parmi mes principes ceux des mathématiques, mais bien ceux sur lesquels se fonde leur possibilité et leur valeur objective à priori, et qui par conséquent doivent être regardés comme les principes de ces principes, car ils vont des concepts à l'intuition et non de Vintuition aux concepts.
La synthèse des concepts purs de l'entendement dans leur application à l'expérience possible a un usage ou mathématique ou dynamique; car elle se rapporte en partie simplement à l'intuition, et en partie à Vexistence d'un phénomène en général. Or les conditions à priori de l'intuition sont, relativement à une expérience possible, tout à fait nécessaires, tandis que celles de l'existence des objets d'une intuition empirique possible ne sont par elles-mêmes que contingentes. Les principes de l'usage mathématique sont donc absolument nécessaires, c'est-àdire apodictiques, tandis que ceux de l'usage dynamique ne revêtiront le caractère d'une nécessité à priori que sous la condition de la pensée empirique dans une expérience, et par conséquent d'une manière médiate et indirecte. Les derniers n'auront donc pas cette évidence immédiate qui est propre aux premiers (mais leur certitude par rapport à l'expérience n'en subsiste pas moins). C'est là d'ailleurs une vérité que l'on comprendra mieux à la fin de ce système de principes.
La table des catégories nous fournit tout naturellement le plan de celle des principes, puisque les principes ne sont autre chose que les règles de l'usage objectif des catégories. Voici donc tous les principes de l'entendement :