‹ Critique de la raison pureChapitre 26 sur 43 · SYSTÈME DES IDÉES TRANGENDANTALES · texte numérisé non relu

SYSTÈME DES IDÉES TRANGENDANTALES

Nous n'avons pas à nous occuper ici d'une dialectique logique qui fait abstraction de tout le contenu de la connaissance et ne fait que découvrir la fausse apparence dans la forme du jugement, mais d'une dialectique transcendantale qui doit contenir tout à fait à priori l'origine de certaines connaissances dérivées de la raison pure et de certains concepts dont l'objet ne peut certes pas être donné empiriquement, et qui par conséquent sont complètement en dehors du pouvoir de l'entendement pur. Nous avons, du rapport naturel qui doit exister entre l'usage transcendantal de notre connaissance, aussi bien dans les raisonnements que dans les jugements, et son usage logique, conclu qu'il ne doit y avoir que trois sortes de raisonnements dialectiques, lesquels ont rapport aux trois sortes de raisonnements par lesquels la raison peut aller de principes à des connaissances et qu'en tout sa fonction propre est de s'élever de la synthèse conditionnée à laquelle l'entendement reste toujours attaché à une inconditionnée qu'il ne peut jamais atteindre.

Or les genres de rapports que l'on rencontre en nos représentations sont 1°) le rapport au sujet, 2°) le rapport à l'objet, et ces objets peuvent être considérés comme des phénomènes ou comme des objets de la pensée en général. Si l'on joint cette subdivision à la première, on verra que le rapport des représentations dont nous pouvons nous faire un concept ou une idée dans son ensemble est triple : 1°) le rapport au sujet, 2°) le rapport à la diversité de l'objet dans le phénomène, 3°) le rapport à toutes choses en général.

Or tous les concepts purs en général ont à s'occuper de l'unité synthétique des représentations, mais les concepts de la raison pure (les idées transcendantales) s'occupent de l'unité synthétique inconditionnée de toutes

les conditions en général. Par suite, toutes les idées transcendantales se laissent ramener en trois classes, dont la première contient Yunité absolue (inconditionnée) du sujet pensant ; la seconde, Yunité absolue de la série des conditions du phénomène; la troisième, Yunité absolue de la condition de tous les objets de la pensée en général.

Le sujet pensant est Pobjet de la psychologie ; l'ensemble de tous les phénomènes, le monde, celui de la cosmologie, et ce qui contient la condition suprême de la possibilité de tout ce qui peut être pensé (l'être de tous les êtres), l'objet de la théologie. La raison pure nous fournit donc l'idée d'une psychologie transcendantale (psychologia rationalis), d'une cosmologie transcendantale (cosmologia rationalis), enfin d'une théologie transcendantale (théologia transcendant alis). La plus simple esquisse de l'une ou l'autre de ces sciences ne peut être tracée par l'entendement, quand bien même il s'aiderait de l'usage logique le plus élevé de la raison, c'est-à-dire de tous les raisonnements imaginables, de manière à s'avancer d'un objet auquel cet usage s'applique, d'un phénomène, à tous les autres, jusqu'aux membres les plus éloignés de la synthèse empirique : cette esquisse n'est qu'un produit pur et véritable ou bien un problème issu de la raison pure.

Quels sont les modes de concepts rationnels purs compris sous ces trois titres de l'ensemble des idées transcendantales ? C'est ce que le chapitre suivant exposera d'une manière complète. Ils suivent le fil des catégories. Car la raison pure ne se rapporte jamais directement aux objets, mais seulement aux concepts que l'entendement en donne. Ce n'est d'ailleurs qu'après une explication complète que l'on pourra comprendre clairement comment la raison, uniquement par l'usage synthétique de la même fonction dont elle se sert pour les raisonnements catégoriques, est conduite nécessairement au concept de l'unité absolue du sujet pensant; comment le procédé logique qu'elle emploie dans les raisonnements hypothétiques la conduit de même à l'idée de l'inconditionné absolu dans une série de conditions données ; enfin comment la simple forme du raisonnement disjonctif appelle inévita-

blement le concept suprême de la raison, celui d'un être de tous les êtres, doctrine qui au premier regard paraît extrêmement paradoxale.

De ces idées transcendantales, il n'y a pas à proprement parler de déduction objective possible, comme celle que nous avons pu donner des catégories. Car en fait elles n'ont aucun rapport à quelque objet qui pût dans le donné leur être adéquat, précisément parce que ce ne sont que des idées. Mais nous pouvions entreprendre de les dériver subjectivement de la nature de notre raison, et c'est aussi ce que nous avons fait dans le présent chapitre.

On voit aisément que la raison pure n'a d'autre but que l'absolue totalité de la synthèse du côté des conditions (soit d'inhérence, soit de dépendance, soit de concurrence) et qu'elle n'a pas à s'inquiéter de l'intégrité absolue du côté du conditionné. Elle n'a besoin en effet que de la première pour supposer la série entière des conditions, et la donner ainsi à priori à l'entendement. Dès qu'il y a une condition donnée intégralement (et inconditionnellement), il n'est plus besoin d'un concept rationnel pour faire progresser la série, car l'entendement descend alors de luimême de la condition au conditionné. De la sorte, les idées transcendantales ne servent qu'à s'élever dans la série des conditions à l'inconditionné, c'est-à-dire aux principes. Pour ce qui est de descendre vers le conditionné, il y a bien un usage logique très étendu que fait notre raison des lois de l'entendement, mais il n'y a point là un usage transcendantal, et si nous nous faisons une idée de la totalité absolue d'une synthèse de ce genre (du progressus), par exemple de la série tout entière de tous les changements futurs du monde, ce n'est là qu'un être de raison (ens rationis) qui n'est qu'arbitrairement conçu, et qui n'est pas supposé nécessairement par la raison. En effet, pour concevoir la possibilité du conditionné, il faut bien supposer la totalité de ses conditions, mais non celle de ses conséquences. Un tel concept n'est donc pas une idée transcendantale, seule chose dont nous ayons ici à nous occuper.

Enfin on remarquera aussi qu'entre les idées transcen-

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dantales elles-mêmes éclate une certaine harmonie et une certaine unité, et que la raison pure, par le moyen de ces idées, réduit toutes ses connaissances à un système. C'est une démarche si naturelle d'aller de la connaissance de soi-même (de l'âme) à celle du monde, et de s'élever au moyen de celle-ci à celle de l'être suprême, qu'elle semble analogue au progrès logique qui porte la raison des prémisses à la conclusion Y a-t-il ici une véritable parenté, comme celle qui existe entre le procédé logique et le procédé transcendantal? c'est encore là une de ces questions dont on doit attendre la solution jusqu'à la suite de ces recherches. Nous avons pour le moment et tout d'abord atteint notre but : en tirant les concepts transcendantaux de la raison, que les philosophes mêlent habituellement à d'autres sans les séparer suivant leur nature des concepts de l'entendement, de cette situation équivoque, en donnant leur origine et en même temps leur nombre bien déterminé, au-dessus duquel il ne peut plus en être d'autres, en parvenant à les présenter dans leurs enchaînements systématiques, nous avons jalonné et circonscrit un champ particulier pour la raison pure.

i. La métaphysique n'a pour objet propre de ses recherches que trois idées : Dieu, la liberté et l 'immortalité, en sorte que le second concept, lié au premier, doit conduire au troisième comme à une conclusion nécessaire. Tout ce d'ailleurs dont celte science s'occupe n'est pour elle qu'un moyen d'arriver à ces idées et à leur réalité. Elle n'en a pas besoin pour étayer la connaissance de la nature, mais pour s'élever au-dessus de la nature. Si l'on pénétrait dans ces objets, la théologie, la morale et par l'union des premières la religion, c'est-à-dire les fins les plus élevées de notre existence, ne dépendraient que de la raison spéculative et de rien autre chose. Dans une représentation systématique de ces idées, l'ordre cité serait, comme ordre synthétique, le plus convenable, mais dans le travail qui doit nécessairement précéder celui-ci, l'ordre analytique, qui est l'inverse du premier, est plus conforme à notre but, qui est de nous élever de ce que l'expérience nous fournit immédiatement, c'est-à-dire de la psychologie, à la cosmologie et de là jusqu'à la connaissance de Dieu, et par là d'exécuter notre vaste plan».

a. Cette note est une addition de la deuxième édition. — J. B.

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