‹ Critique de la raison pureChapitre 6 sur 43 · DE L'ESPACE · texte numérisé non relu

DE L'ESPACE

Exposition métaphysique du concept de l'espace.

Au moyen de cette propriété de notre esprit qu'est le sens extérieur, nous nous représentons des objets comme étant hors de nous et placés tous dans l'espace. C'est là que leur figure, leur grandeur et leurs rapports réciproques sont déterminés ou déterminables. Le sens intime, au moyen duquel l'esprit se perçoit lui-même intuitivement,

la pensée des anciens, dans leur célèbre division de la connaissance en a!<jÔ7]Tàxai votqtcc), ou bien l'employer en commun avec la philosophie spéculative, et entendre le mot esthétique tantôt dans un sens transcendantal, et tantôt dans un sens psychologique *.

* La fin de la note (depuis : ou bien) est une addition dé la seconde édition. J. B.

ou perçoit son état intérieur, ne nous donne sans doute aucune intuition de l'âme elle-même comme objet; mais il faut admettre ici une forme déterminée, qui seule rend possible l'intuition de son état interne et d'après laquelle tout ce qui appartient à ses déterminations internes est représenté suivant des rapports de temps. Le temps ne peut pas être perçu extérieurement, pas plus que l'espace ne peut l'être comme quelque chose en nous. Qu'est-ce donc que l'espace et le temps? Sont-ce des êtres réels? Sont-ce seulement des déterminations ou même de simples rapports des choses? Et ces rapports sont-ils de telle nature qu'ils ne cesseraient pas de subsister entre les choses, alors même qu'ils ne seraient pas perçus comme objets d'intuition? Ou bien sont-ils tels qu'ils dépendent uniquement de la forme de l'intuition, et par conséquent de la constitution subjective de notre esprit, sans laquelle ces prédicats ne pourraient être attribués à aucune chose? Pour répondre à ces questions, examinons d'abord le concept de l'espace a. J'entends par exposition (expositio), la représentation claire (quoique non détaillée) de ce qui appartient à un concept; cette exposition est métaphysique lorsqu'elle contient ce qui montre le concept comme donné à priori.

1° L'espace n'est pas un concept empirique, dérivé d'expériences extérieures. Én effet, pour que je puisse rapporter certaines sensations à quelque chose d'extérieur à moi (c'est-à-dire à quelque chose placé dans un autre lieu de l'espace que celui où je me trouve) et, de même, pour que je puisse me représenter les choses comme en dehors et à côté les unes des autres, et par conséquent comme n'étant pas seulement différentes, mais placées en des lieux différents, il faut que la représentation de l'espace soit déjà posée comme fondement. Cette représentation ne peut donc être tirée par l'expérience des rapports des phénomènes extérieurs : mais cette expérience extérieure n'est elle-même possible qu'au moyen de cette représentation.

£° L'espace est une représentation nécessaire, à priori,

a. Le reste de l'alinéa est une addition de la seconde édition.

qui sert de fondement à toutes les intuitions externes. Il est impossible de se représenter jamais qu'il n'y ait pas d'espace, quoiqu'on puisse bien concevoir qu'il n'y ait pas d'objets en lui. Il est donc considéré comme la condition de la possibilité des phénomènes, et non pas comme une détermination qui en dépende. Il est une ^ représentation à priori servant nécessairement de fondement aux phénomènes extérieurs.

3° a. L'espace n'est pas un concept discursif, ou, comme on dit, un concept universel de rapports des choses en général, mais une intuition pure. En effet, d'abord on ne peut se représenter qu'un seul espace, et, quand on L parle de plusieurs espaces, on n'entend par là que les parties d'un seul et même espace. Ces parties ne sauraient non plus être antérieures à cet espace unique qui comprend tout, comme si elles en étaient les éléments (et qu'elles puissent le constituer par leur assemblage) ; elles ne sont au contraire pensées qu'en lui. Il est essentiellement un; le divers que nous y reconnaissons et par conséquent le concept universel d'espace en général ne reposent finalement que sur des limitations. Il suit de là que, par rapport à lui, une intuition à priori (non empirique) sert de fondement à tous les concepts que nous en formons. C'est ainsi que tous les principes géométriques, comme celui-ci, par exemple, que dans un triangle la somme de deux côtés est plus grande que

a. Ici se plaçait, dans la première édition, un paragraphe qui a disparu dans les éditions suivantes. Le voici :

« C'est sur cette nécessité à priori que se fonde la certitude apodictique de tous les principes géométriques, et la possibilité de leurs constructions à priori. En effet, si cette représentation de l'espace était un concept acquis à posteriori, et puisé dans l'expérience extérieure commune, les premiers principes de la science mathématique ne seraient rien que des perceptions. Ils auraient donc toute la contingence de la perception, et il n'y aurait pas de nécessité à ce qu'entre deux points il ne puisse y avoir qu'une ligne droite; mais l'expérience nous montrerait qu'il en est toujours ainsi. Ce qui est dérivé de l'expérience n'a aussi qu'une généralité comparative, celle qui vient de l'induction. Il faudrait donc se borner à dire que, d'après les observations faites jusqu'ici, on n'a point trouvé d'espace qui eût plus de trois dimensions. »

le troisième, ne sortent pas des concepts généraux de ligne et de triangle, mais de l'intuition, et d'une intuition à priori, avec une certitude apodictique.

4° L'espace est représenté comme une grandeur infinie donnée. Il faut sans doute regarder tout concept comme une représentation contenue dans une multitude infinie de représentations diverses possibles (comme leur caractère commun), et qui par suite les subsume; mais nul concept ne peut comme tel être considéré [au sens précis des mots] comme contenant en soi une multitude infinie de représentations. Or, c'est pourtant ainsi que nous pensons l'espace (car toutes les parties de l'espace coexistent à l'infini). La représentation originaire de l'espace est donc une intuition à priori, et non pas un concept a.

Exposition transcendant aie du concept de Vespace *>.

Montrer comment un certain concept est un principe capable d'expliquer la possibilité d'autres connaissances synthétiques à priori, voilà ce que j'appelle en faire une exposition transcendantale. Or cela suppose deux choses : 4° que des connaissances de cette nature dérivent réellement du concept donné; 2° que ces connaissances ne sont possibles que sous la supposition d'un mode d'explication donné [et tiré] de ce concept.

La géométrie est une science qui détermine synthétiquement et pourtant à priori, les propriétés de l'espace. Que doit donc être la représentation de l'espace pour qu'une telle connaissance en soit possible? Il faut qu'il

a. Ce paragraphe était ainsi rédigé dans la première édition, où il portait le n° 5 :

« L'espace est représenté donné comme une grandeur infinie. Un concept général de l'espace (qui est commun au pied aussi bien qu'à l'aune) ne peut rien déterminer quant à la grandeur. Si le progrès de l'intuition n'était pas sans limites, nul concept de rapports ne contiendrait en soi un principe de son infinité. »

b. Cette exposition ne figurait pas dans la première édition.

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soit originairement une intuition; car il est impossible de tirer d'un simple concept des propositions qui le dépassent, comme cela arrive pourtant en géométrie (Introduction, v). Mais cette intuition doit se trouver en nous à priori, c'est-à-dire antérieurement à toute perception d'un objet, et, par conséquent, être pure et non empirique. En effet, les propositions géométriques, comme celle-ci par exemple : l'espace n'a que trois dimensions, sont toutes apodictiques, c'est-à-dire qu'elles impliquent la conscience de leur nécessité ; mais dételles propositions ne peuvent être des jugements empiriques ou d'expérience, ni en dériver (Introduction, n).

Mais comment maintenant peut-il y avoir dans l'esprit une intuition extérieure qui précède les objets mêmes et dans laquelle leur concept puisse être déterminé à vrioril Cela ne peut évidemment arriver qu'autant qu'elle a son siège dans le sujet, comme la capacité formelle qu'il a d'être affecté par des objets et d'en recevoir ainsi une représentation immédiate, c'est-à-dire une intuition, par conséquent comme forme du sens extérieur en général.

Notre explication fait donc seule comprendre la possi- y oilité de la géométrie comme science synthétique à priori. . Tout mode d'explication qui n'offre pas cet avantage peut être à ce signe très sûrement distingué du nôtre, quelque ressemblance qu'il puisse avoir avec lui en apparence.

Conséquences tirées de ce qui précède.

A — L'espace ne représente aucune propriété des choses en soi, soit qu'on les considère en elles-mêmes, soit qu'on les considère dans leurs rapports entre elles. En d'autres termes, il ne représente aucune détermination des choses qui soit inhérente aux objets mêmes, et qui subsiste abstraction faite de toutes les conditions subjectives de l'intuition. En effet il n'y a pas de déterminations, soit absolues, soit relatives, qui puissent être intuitivement perçues antérieurement à l'existence des choses aux-

quelles elles appartiennent, et par conséquent à priori.

B — L'espace n'est autre chose que la forme de tous les phénomènes des sens extérieurs, c'est-à-dire la seule condition subjective de la sensibilité sous laquelle soit possible pour nous une intuition extérieure. Or, comme la réceptivité en vertu de laquelle le sujet peut être affecté par des objets précède nécessairement toutes les intuitions de ces objets, on comprend aisément comment la forme de tous les phénomènes peut être donnée dans l'esprit antérieurement à toutes les perceptions réelles, par conséquent à priori, et comment, étant une intuition pure où tous les objets doivent être déterminés, elle peut contenir antérieurement à toute expérience les principes de leurs rapports.

Nous ne pouvons donc parler d'espace, d'êtres étendus, etc., qu'au point de vue de l'homme. Que si nous sortons de la condition subjective sans laquelle nous ne saurions recevoir d'intuitions extérieures, c'est-à-dire être affectés par les objets, la représentation de l'espace ne signifie plus rien. Les choses ne reçoivent ce prédicat qu'autant qu'elles nous apparaissent, c'est-à-dire qu'elles sont des objets de la sensibilité. La forme constante de cette réceptivité, que nous nommons sensibilité, est une condition nécessaire de tous les rapports où nous percevons intuitivement des objets comme extérieurs à nous; et, si l'on fait abstraction de ces objets, elle est une intuition pure qui porte le nom d'espace. Comme nous ne saurions voir dans les conditions particulières de la sensibilité les conditions de la possibilité des choses, mais celles seulement de leur manifestation, nous pouvons bien dire que l'espace contient toutes les choses qui peuvent nous apparaître extérieurement, mais non pas toutes les choses en elles-mêmes, qu'elles soient ou non perçues intuitivement, et quel que soit le sujet qui les perçoive. En effet, nous ne saurions juger des intuitions [que peuvent avoir] d'autres êtres pensants, et savoir si elles sont soumises aux conditions qui limitent les nôtres et qui ont pour nous une valeur universelle. Que si au concept qu'a le sujet nous joignons la limitation d'un jugement rcctrictif, alors notre jugement a une valeur

absolue. Cette proposition : toutes les choses sont juxtaposées dans l'espace, n'a de valeur qu'avec cette limitation restrictive, que ces choses soient prises comme objets de notre intuition sensible. Si donc j'ajoute ici la condition au concept et que je dise : toutes les choses, en tant que phénomènes extérieurs, sont juxtaposées dans l'espace, cette règle a une valeur universelle et sans restriction. Notre examen de l'espace nous en montre donc la réalité (c'est-à-dire la valeur objective) au point de vue de la perception des choses comme objets extérieurs; mais il nous en montre aussi X idéalité au point de vue de la raison considérant les choses en elles-mêmes, c'est-à-dire abstraction faite de la constitution de notre sensibilité. Nous affirmons donc la réalité empirique de l'espace (relativement à toute expérience extérieure possible); mais nous en affirmons aussi Vidéalité transcendantale, c'est-àdire sa non-existence, dès que nous laissons de côté les conditions de la possibilité de toute expérience, et que nous l'acceptons comme quelque chose qui sert defondement aux choses en soi.

D'un autre côté, en dehors de l'espace, il n'y a pas d'autre représentation subjective et se rapportant à quelque chose d'extérieur, qui puisse être appelée objective à priori a. Il n'est en effet aucune de ces représentations Y*

a. La suite de cet alinéa était rédigée de la manière suivante dans la première édition : « Aussi cette condition subjective de tous les phénomènes extérieurs ne peut-elle être comparée à aucune autre. Le goût agréable d'un vin n'appartient pas aux propriétés objectives de ce vin, c'est-à-dire aux propriétés d'un objet [considéré comme tel, même] comme phénomène, mais à la nature particulière du sens du sujet qui en jouit. Les couleurs ne sont pas des qualités des corps à l'intuition desquels elles se rapportent, mais seulement des modifications du sens de la vue, affecte d'une certaine manière par la lumière. Au contraire l'espace, comme condition des objets extérieurs, appartient nécessairement au phénomène ou à l'intuition du phénomène. La saveur et les couleurs ne sont nullement des conditions nécessaires sous lesquelles seules les choses pourraient devenir pour nous des objets des sens. Ce ne sont que des effets de l'organisation particulière de nos sens, liés accidentellement au phénomène. Elles ne sont donc pas non plus des représentations à priori, mais elles se fondent sur la sensation ou même, comme une saveur agréable, sur le sentiment du plaisir ou de la peine, c'est-à-dire sur un effet de la sensation.

d'où Ton puisse tirer des propositions synthétiques àpriori, comme celles qui dérivent de l'intuition dans l'espace (§ 3). Aussi, à parler exactement, n'ont-elles aucune idéalité, encore qu'elles aient ceci de commun avec la représentation de l'espace, de dépendre uniquement de la constitution subjective de la sensibilité, par exemple de la vue, de l'ouïe, du toucher; mais les sensations des couleurs, des sons, de la chaleur étant de pures sensations et non des intuitions, ne nous font connaître par elles-mêmes aucun objet, du moins à priori.

Le but de cette remarque est seulement d'empêcher qu'on ne s'avise de vouloir expliquer l'idéalité attribuée à l'espace par des exemples entièrement insuffisants, comme les couleurs, les saveurs, etc., que l'on regarde avec raison, non comme des propriétés des choses, mais seulement comme des modifications du sujet, et qui peuvent être fort différentes suivant les différents individus. Dans ce dernier cas, en effet, ce qui n'est originairement qu'un phénomène, par exemple une rose, a, dans le sens empirique, la valeur d'une chose en soi, bien que? quant à la couleur, elle puisse paraître différente aux différents yeux. Au contraire, le concept transcendantal des phénomènes dans l'espace nous suggère cette observation critique que rien en général de ce qui est perçu dans l'espace n'est une chose en soi, et que l'espace n'est pas une forme des choses considérées en elles-mêmes, mais que les objets ne nous sont pas connus en euxmêmes et que ce que nous nommons objets extérieurs consiste dans de simples représentations de notre sensibilité dont la forme est l'espace, mais dont le véritable corrélatif, c'est-à-dire la chose en soi, n'est pas et ne peut pas être connu par là. Aussi bien ne s'en enquierton jamais dans l'expérience.

Aussi personne ne saurait-il avoir àpriori la représentation d'une couleur, ou celle d'une saveur, tandis que l'espace ne concernant que la forme pure de l'intuition et ne renfermant par conséquent aucune sensation (rien d'empirique), tous ses modes et toutes ses déterminations peuvent et doivent même être représentés à priori, pour donner lieu aux concepts des figures et de leurs rapports. Lui seul peut donc faire que les choses soient pour nous des objets extérieurs. »

DEUXIÈME SECTION

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