Critique des moeurs
Pour la plupart des écrivains qui la signent, la critique semble le prétexte vulgaire de conter aux gens des antipathies ou des goûts.
Une œuvre emporte la louange si elle leur donne l'émotion d'y reconnaître des idées latentes en leur propre esprit, des sentiments analogues à ceux qu'ils convoitent; en un mot si elle les délivre de leurs gestations obscures.
Elle déplaît si les dogmes offerts contredisent leurs penchants, s'ils s'opposent à la propagande de leurs théories personnelles.
La critique aime ou hait. Elle se passionne. Par suite elle opère dans l'erreur.
Car le plus détestable critérium sera toujours
rémolion. Un etTort moral, liUéraire ou politique peut n'en susciter aucune d'importante, soit que notre âme ait à réfléchir pour le concevoir, soit que nous ayons perdu la notion des mobiles originels dont il procède. Sa beauté n'existera pas moins en dehors des sensations évoquées.
L'énergie de Louis XI reconstituant la France, sans troupes, sans argent, sans amitiés, malgré les hommes de Bourgogne et d'Angleterre, présente une beauté. Mais comme elle ne soulève pas d'émotion brutale, comme elle exige beaucoup d'examen, l'œuvre de ce roi séduit moins la majorité des esprits que la gloire inutile et grossière de Louis XIV.
Les livres de Flaubert concourent sans doute à la plus heureuse manifestation du génie galloromain. Ils finiront par se classer avec les écrits d'Eschyle, du Dante, ceux de Rabelais, de Shakespeare, \e Sepher Dereschit de Moïse, et les poëmes de Firdouzi. Seulement, pour réussir à en admirer la magnificence, il importe de suivre, à travers les formes, l'ampleur du cycle philosophai qui passe de Bouvart et Pécuchet h La tentation de saint Antoine, qui saisit toute l'humanité encore qu'elle se dérobe sous les allures diverses des époques. La sobriété de la thèse, la pudeur vénérable de déguiser le motif des dogmes, égarent l'opinion autrement émue et secouée par le tambour rythmique de Victor Hugo. Lors des batailles prochaines, l'anarchiste huma-
nitaire dont le refus de tuer vouera la vie aux douze bourreaux en uniformes aussitôt constitués par le conseil de guerre, extériorisera, en ce martyr, une beauté morale plus haute que celle de Décius se jetant au gouffre pour sauver Rome. Car l'anarchiste n'espérera point l'assentiment unanime pour récompense. Inapte à comprendre l'idée trop vaste de l'amour universel, la multitude imputera ce sacrifice à la lâcheté ou à la folie parce qu'il déconcertera les traditions les plus fermes. La vanité de l'intelligence vulgaire, froissée d'être contredite, blâmera l'acte sublime. D'ailleurs l'émotion ainsi causée touchera beaucoup moins les gens que l'enthousiasme mis dans l'âme publique par l'histoire du sergent' Bobillot conforme à la banalité des croyances.
Du convenu et de la passion, des préférences innées ou adventices, la critique devrait affranchir, avant tout, les esprits, se fermer définitivement à rémotion et considérer l'œuvre hors des contingences.
Le labeur deviendrait certainement moins commode. Aujourd'hui, le feuilletonniste neprend guère de peine. Il exprime des sentences selon le caprice de sa papillonne, le souci de sa situation ou les engagements de ses amitiés. Get an, le ton en faveur est un scepticisme fin, muni d'indulgence, avec une plaisante manie de réaction propre à soutenir les efforts moroses des imitateurs universitaires, les théories naguère démodées du centre gauche et,
quant aux mœurs, l'impertinente facilité en usage sous la Régence. On se veut doctrinaire à la façon de 1S40 ou roué comme un ami de Richelieu. Voilà pour l'apparence.
Elle seule occupe.
La critique s'inquiète moins de son caractère obligatoire : l'impersonnalité. La logique ne la tente pas, non plus que la solidité ; et c'est chose téméraire de proposer ici une nouvelle sorte de jugement.
Ne semble-t-il pas désirable toutefois de le faire, moins dans l'espoir de persuader que dans celui d'intéresser.
Donc, au sens de quelques-uns, la critique aurait pour devoir de rechercher impartialement, en chaque œuvre, selon les indices manifestés, le principe, le dogme d'après lesquels on la conçut. Le juge y donnerait de l'approbation ou de Timprobation selon qu'elle lui paraîtrait conforme à ce principe ou contradictoire avec lui.
Que l'on se propose par exemple de porter un jugement critique sur la société contemporaine. Il siéra de dire comme il suit.
Les hommes de 1789, en renversant le pouvoir monarchique dont le principe était l'honneur, euphémisme de la force, lui opposèrent le principe de la Vertu attribué par La Rochefouchauld à la forme républicaine du gouvernement. Selon ce qu'ils émirent de leurs actes, de leurs écrits, la vertu se pou-
vait définir : le respect des lois par eux offertes. Ces lois codifiées sous l'empire donnèrent pour assise à l'ensemble social, la propriété héréditaire. Elles enjoignent donc aux citoyens la vénération du bien d'autrui et celle du mariage.
Car le fils conçu par l'intermédiaire d'amant vole, à l'heure d'hériter, la fortune du père putatif, et cela de complicité avec la mère. Il y a tromperie sur la personne et la qualité, par conséquent escroquerie, larcin.
Or, les observations de psychologie sociale recueillies depuis cent ans révèlent l'extraordinaire fréquence de ce dol. Les statistiques afûrment que chaque mari, en France, est trompé une fois et demie selon la moyenne, durant l'époque de la cohabitation conjugale.
Le principe de la propriété héréditaire se trouve ainsi constamment dénoncé. Quand il agit en amant, le citoyen revêt aussitôt la qualité de voleur, et, par là, s'insurge contre la loi qu'il vante.
D'autre part, les fortunes composées en ce temps ne le furent guère qu'au moyen de la filouterie- Gela se démontre par les banqueroutes innombrables des notaires, les procès civils, les faillites commerciales, les gigantesques détournements de la Société des métaux et de la Compagnie de Panama.
Tous ces hommes qui posent en dogme la vénération de la propriété, consomment leur vie à la violer par les ruses les plus géniales. Autrefois,
pour dépouiller une nation, il fallait des armées, des étendards, des buccins, des batailles, des milliers de chevaux et de vélites; et le sort n'était pas sûr. Maintenant dix hommes se réunissent, lancent une allaire, proclament un mensonge, intéressent trois ministres et cent députés dans leur entreprise et du jour au lendemain, sans armées, sans batailles, sans risques, les cent vingt larrons chamarrés de leurs ordres raflent l'épargne de tout un peuple acquise elle-même d'ailleurs par les pires, les plus minimes et les plus cruelles malversations.
En sorte que depuis les siècles historiques, le monde tourne afin que se développe l'art du yol prêt à atteindre son apogée sous notre régime de République.
11 s'ensuit que la propriété et le mariage sont les deux choses perpétuellement reniées. Par ses actes, la société contemporaine se proclame contradictoire avec son principe, la vertu. La critique se doit de juger détestable l'état présent de vie, de le vouer à la destruction la plus prompte, pour substituer à la vertu un meilleur critérium : l'altruisme, par exemple.
Cette sorte de critique s'étendrait aussi bien à la morale et à littérature.
Ainsi, que Ton choisisse, parmi les lectures excellentes de l'époque, les poèmes de M. Francis Vielé- Griffln. L'on y découvrira sans peine, avec un peu de perspicacité artistique, le dogme qui les meut.
Les Cygnes^ Joies, la Chevauchée d'Yeldis, marquent une philosophie sereine. Il s'en déduit que l'homme est un état de l'énergie cosmique, selon le sens qu'attribuent à ce mot les déductions de la science exacte. L'unique bonheur, la félicité suprême résident dans la conscience la plus fréquente de cette vérité, dans la Vie de l'Univers intégralement imaginée sur la suggestion offerte par le simple fait de nature ou la naïve attitude humaine. Un refrain de chanson ancienne est dit. Voici le sentiment qui naît, pare l'âme, croît, au cours ùe la strophe, se complique, embrasse le monde, synthétise les connaissances, fréquente le postulat dernier: Dieu. Les strophes descendent de cette apogée, et, graduellement, de l'infini contemplé, elles reviennent à l'image initiale, qui reflète et contient merveilleusement le rythme total des Forces. Les Joies, le Porcher, le Gué, donnent tout cela parleurs vers affranchis de l'antique étreinte prosodique, et qui jaillissent de la mesure coutumière pour s'adapter à une seule cadence tour à tour élargie et restreinte sur l'allure extensive ou serrante de la pensée.
La parfaite accommodation au dogme des symboles et de leur forme doit induire à conclure, que l'œuvre de ce poète est des meilleures.
L*on peut dire, en somme, que le seul critérium est l'harmonie de l'intention à l'expression. L'œuvre devient louable si cette harmonie sonne, mauvaise si on ne l'y rencontre pas. Et cela est à peu près absolu.
La critique ne peut donc pas, rationnellement, se passionner, haïr ou chérir, avoir des impulsions et des répulsions. Quiconque s'attribue le droit de juger, se doit distraire de ses émotions et de ses goûts personnels. Il doit, s'il convient, louer ce qu'il déteste, ou blâmer ce qui le touche, esclave de la règle d'harmonie qui éprouve les œuvres en ressort suprême.
Les présents essais de critique tenteront de ne pas se départir de telles notions; mais on n'y réussira sans doute point, en chaque page.