‹ Critique des moeursChapitre 2 sur 15 · DE L'AMANT · texte numérisé non relu

DE L'AMANT

L'on a dit beaucoup de sottises sur les maris et très peu de vérités sur l'amant.

La littérature romantique le dépeignit noble et fougueux; l'école sentimentale en fit un consolateur attentif; les naturalistes le montrèrent plein de tempérament. Avec autant de sincérité, la Gazette des Tribunaux le décrit encore d'autre façon : l'amant des comptes rendus est surtout un personnage équivoque.

Lorsque la justice se décide à sévir contre les ménages du monde dont l'allure pimente le potin local, il se révèle toujours de singulières choses. On découvre que famille et amis, ce milieu généralement considéré, n'est pas moins exempt de vice que l'épouse expiatoire. Les gens sommés de comparaître afin d'instruire les juges sur les mœurs de l'accusée subissent le plus souvent des indiscrétions d'audience qui mettent leur âme en fâcheuse lumière.

Ainsi en fut-il pour ce beau capitaine à qui les cascadeuses de l'adultère écrivaient : « Mon cher

ami, nous dînerons ce soir ensemble. Je t'oilrirai le paiement de l'addition, car je sais que tes ressources ne te permettent pas de luxe... » Auparavant, nous savions que madame Achet envoyait au soldat de ses rêves cinquante louis pour la réparation d'un revolver. L'ami de madame Weiss n'oublia point que l'époux à éliminer par l'arsenic avait contracté une assurance de dix mille francs et rappela en une lettre à sa maîtresse les mesures utiles afin de ne point perdre cet avantage posthume.

II n'est guère de procès bourgeois ou mondain qui ne proclame la vilenie de l'amant. Et, de fait, si basses sont les fonctions galantes qu'elles ne peuvent manquer d'avilir la conscience.

Sait-on plus humiliante attitude que celle de l'homme dominé par l'instinct amoureux? Toutes les sottises, il les accomplit. Tous les ridicules, il les accepte. On le voit courir derrière son choix avec une ténacité canine. Il monte dans le même omnibus; il en descend; il saute en flacre, en bateau, en ^vagon. Il attend sous les portes.

Il arpente le trottoir devant les fenêtres où il La soupçonne de guetter. Sa boutonnière se pare de fleurs, sexes des plantes, pour un symbolisme excessif.

Il abdique sa dignité : il flatte le concierge, courtise la cuisinière, soudoie le groom ; il boirait avec les laquais. Les plus sottes phrases éclosent sur ses lèvres babutiantes; il murmure des louanges d'une banalité sempiternelle et prend des attitudes plastiques à faire hurler les guenons. Dépourvu de voix, il fredonne des couplets insipides. Dénué de littéra-

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ture, il commet des acrostiches et des odes. Eq vieil habit passé de mode, il parade et se pavane. Timide, il devient querelleur. La bêtise de l'instinct l'opprime. 11 ne La quitte pas du regard: il La suit et L'obsède de son geste tremblant ou bestial, les veines gonflées, l'œil lamentable et quêteur. Rien ne lui coûte; il se prive de luxe et de propreté; il ruinerait sa famille. Tour à tour, pâle et congestionné, rapide et chancelant, impertinent et servile, le corps secoué de mouvements nerveux et l'âme vide de pensées hautaines, le citoyen moderne ne rappelle jamais plus qu'en état d'amour l'anthropoïde ancêtre des temps lacustres et l'animalité originelle.

Et le pis est que plus l'homme rampe dans l'ordure, moins résiste la femme. Le dégoût ne la prend pas, qui semblerait la seule impression logique. Cependant des gens écrivent pour démontrer que la femme est un être de finesse délicate.

L'ignominie des rapports intimes ne le cède pas aux hontes de la poursuite. Voilà le galant dans la place. 11 se travestit volontiers en domestique et en commissionnaire. 11 flagorne le mari, le vante, l'exalte, et refoule au fond de son âme tout ce qui contrarierait les opinions les plus superficielles du monsieur qu'il prétend au plus tôt voler, déshonorer, ridiculiser. Pour occuper la position, aucune traîtrise ne lui répugnera.

Quoi de plus lâche que cette rivalité de l'amant contre le mari, où l'agresseur se dissimule et se dérobe? Cependant il subjugue peu à peu la femme. Il s'agenouille et il baise les semelles. Il tient devant

elle le rôle d'un ivrogne enœillant une bouteille convoitée par son estomac.

« Madame, dit-il, que pensez-vous de l'amour de l'homme pour le vin de Tokay?.. N'est-ce point là une sensation bien subtile et infiniment exquise... Imaginez-vous qu'il existe des gens assez grossiers pour vouloir du Johannisberg. . . Ah ! se trouver un soir avec une bouteille comme vous, sœur de ma soif ardente, devant l'éternité de l'Univers et pour la douceur de la vie... Croyez-le bien, madame, il y a des alliances prédestinées, des affinités mystérieuses... entre certaines soifs et certaines bouteilles... Quelle adorable étiquette pare votre verre si limpide, si délicieusement verdâtre... Votre goût n'erre jamais. Oh ! ce jet de lumière dans le blond de votre bouchon ! Ravissante ! en vérité ! Ah ! comme je vous aime et comme votre impassibilité me désespère ! »

Il y a cette différence entre la bouteille et la femme, que celle-ci se laisse toujours leurrer par les périphrases sentimentales sous quoi l'amant dissimule assez mal son appétit. Car, bien qu'en puissent dire d'aucunes et d'aucuns, ce sentiment n'est jamais qu'allusion préparatoire, et si transparente !

Certes, il vaut moralement bien peu l'homme qui, pour obtenir quelques médiocres satisfactions d'épiderme, supprime sa loyauté, subit les caprices de la coquette, tolère les alternatives d'avance et de recul dont se délecte l'étroite cervelle f'^minine, répudie ses croyances afin de séduire le mari, — et cela avec l'intention très arrêtée de mentir^ le lendemain de

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la yictoire passionnelle, à ces serments et à ces allures de comédie.

L'art d'aimer est uniquement Tart de mentir. Les âmes viles, les âmes d'histrion peuvent s'y plaire. En effet, la femme adore la tromperie et le théâtre ; Si au fond de soi elle ne croit point au sentiment, elle se livre parce que l'amant qui fait sa cour joue comme sur la scène. A ce baladin d'intimité elle offre ses faveurs pour applaudissements.

L'amant est toujours un satyre ou un fat. Dans le premier cas il faut excuser le malade. Je ne sais rien de plus triste que le monsieur asservi à son tempérament, esclave de la chair, et qui va, par la vie, avec une âme hagarde que presse le besoin. Sans doute la thérapeutique future découvrira-t-elle un remède pour ces malheureux. Quant au fat, il devrait encourir la sévérité des lois.

Ils pullulent, les hommes niais, impersonnels, acquis à l'opinion générale, incapables de nourrir une ambition un peu haute dans l'ordre intellectuel et qui se proposent, en manière de gloire, la multiplication de leurs amours. Pour cela seul ils vivent, hallucinés et vaniteux, portant au visage la vantardise de la conquête récente. Ils vivent dans le mensonge et l'instinct et, par là, s'avilissent rapidement jusqu'à élire pour commanditaire la femme qui accueille leurs effusions. Cependant, il n'est point facile de comprendre quelle logique peut inciter un homme bien élevé à se targuer d'un triomphe amoureux. C'est aussi le prestige recherché par le héros de l'écurie ou de l'office, celui qu'arbore le militaire traînant dans les promenades publiques une ser-

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vante épanouie ou la ûllasse des carrefours. La singulière émulation que de rivaliser avec la canaille qui, elle, se gloriQe toujours pour des raisons autrement sérieuses!

Si les femmes savaient ce que disent les plus épris au sortir de leurs bras, sans doute elles périraient de honte. L'amant ne les a conquises par tant de bassesse que pour les flétrir. Que l'on pénètre dans un cercle d'hommes causant amour à l'heure du cigare, nul ne pourra distinguer s'ils parlent des faiblesses d'une épouse ou du métier d'une catin. Les mêmes termes salissent Tune et l'autre. Et, de fait, quel respect pourraient-ils devoir à celle que ne dégoûtèrent point leurs grossières manœuvres? Ne leur sont-elles pas semblables? Car le fat rapporte à lui-même, à la perfection de son extérieur et de son esprit, tout le mérite de la victoire. Non plus que ses maîtresses qui se fardent de sentiments, il ne tient compte de la sollicitation physiologique.

En réalité, quand deux êtres de sexes contraires et sympathiques sont en présence, il se produit entre eux un courant de fluides qui les attire l'un versl'autre, absolumentcomme s'attirentdeux pôles électriques contraires dans l'expérience du laboratoire. Il y a un état amoureux de l'humanité, comme il a un état électrique de la matière. L'homme porte le fluide actif ou positif, la femme le fluide passif ou négatif. De même qu'après l'étincelle l'antagonisme des fluides disparaît dans l'état neutre, de même, après la possession, l'amour souvent s'évanouiL D'ailleurs l'état électrique et l'état amou-

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reux s'identifieront peut-être pour la science, puisque l'on constate qu'aux temps d'orage la femme s'émeut et succombe plus facilement.

Le malheur est qu'on ne veut pas admettre de pareilles certitudes. Par crainte de chercher sincèrement l'émotion agréable, on déguise le souhait charnel sous tout un fatras qui vit uniquement de redites littéraires et de mauvaise versification. On préfère garder des rêveries médiocres qu'exploitent les roués et les goujats.

Il le faut bien constater. Le jeune homme moderne recherche l'adultère par économie ou môme par cupidité. Rien de moins rare, en province surtout, que de voir installé chez le bourgeois opulent un gaillard de moustache guerrière qui mange à la table du monsieur, chasse sur ses terres, use de ses équipages, se fait ouvrir des comptes chez ses fournisseurs et lui emprunte môme le louis de poche. Il préconise telle villégiature, conseille le menu, récite des poésies, dessine les toilettes de madame en attendant qu'elle lui ouvre l'alcôve oij il s'acquitte. Une cocotte, au contraire, lui coûterait. Voilà le mot de la « Cruelle Enigme ».

Et le mari? dira-t-on. Le mari souvent a tout tenté pour tenir sa femme dans le devoir. Mais gâtée par les romans dits honnêtes qui peignent le vice sous des couleurs sentimentales et intéressantes, l'épouse a cru trouver le bonheur en réalisant ces sottes histoires. L'heure du lieutenant a sonné pour elle. Le mari a bien songé à l'éclat, à la tragédie. Il y a les enfants. Le sage attend que passe la tempête, celle des sens comme celle du temps. Il accepte

l'inévitable, avec ce raisonnement que la satiété tue la passion. En effet Madame se lasse. Le mousquetaire cassé aux gages va chercher ailleurs le gîte, la pâture et le reste. Mais un autre passe bientôt. La maison est bonne, la dame hospitalière. Une nouvelle expérience tente la repentie. Le ménage se sépare de fait, sinon d'apparence. Madame s'appelle Clarisse au Cercle des Coqs et « Clo » au Grand Café. Afin d'échapper au ridicule, Monsieur soupe avec les figurantes des troupes passagères ou bien il entrelient une modiste.

D'abord la femme a suivi son cœur. Vindicative, elle gardait de graves rancunes pour certaines paroles échappées à l'époux aux minutes d'impatience; et ce lui a été une vengeance très douce, savourée, que la première faute. Au second amant, elle a évoqué les exemples historiques, la perversion des grandes dames, et elle a jugé de haut ton ce mépris du ménage...; puis viendra le désir de savoir la vraie fête, de visiter incognito les cabarets de nuit, de courir les petits théâtres, les édens, les lieux de joie, de graver son prénom sur les glaces et de verser, elle aussi, le Champagne dans le piano. C'est elle qui paiera : « Je t'otfre l'addition, car je sais

que tes ressources » Devant ses bonnes amies,

elle déclarera : « Je ne veux être qu'un honnête homme. «Elle rira aux éclats du « petit que j'entretiens. » A vingt ans, ses filles non pourvues enseigneront le piano au cachet, et ses fils peineront sans avenir dans des emplois de comptable.

L'amant, lui, aura épousé la fille de sa plus riche maîtresse; et, quand ses petits atteindront l'âge où

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le cœur s'éprend, il leur dira, en bon homme, la voix tout émue : « L'amour, voyez-vous, mes enfants, c'est encore ce qu'il y a de meilleur dans la vie ! »

Cette sorte d'hommes est la vulgaire. Le type de l'amant a donné, dans l'histoire, des exemples d'héroïsme et d'aberration magnifiques. Rappellerai-je cet empereur byzantin qui mourut de sa passion tactile pour les pierres?

Voici.

Irène était une personne très malheureuse, bien que l'empereur Constantin l'eût choisie comme épouse pour son fils Léon, dès l'âge de dix-sept ans, alors qu'on la nommait la plus belle et la plus intelligente des Grecques. Elle avait cru, en sa jeune tête philosophique, régenter toute cette cour, dont le principal mérite s'étalait sur la splendeur des costumes. Mais on l'avait vite confinée dans des appartements spéciaux avec des eunuques et des cubiculaires qui ne l'approchaient point sans épuiser toutes les cérémonies de l'étiquette. Elle s'ennuyait abominablement. Nulle autre distraction ne lui pouvait échoir que de faire quelques niches innocentes. Par exemple, elle cachait, sous son édredon, des images du Christ et de la Vierge, afin d'exaspérer son mari voué à l'hérésie iconoclaste. Quel tumulte dans le palais! Elle se dégoûta cependantde voir ses serviteurs et ses chambellans punis pour de telles fautes^ rasés, déchirés du fouet, et conduits tout saigneux

à dos d'ânes, parles rues de Byzance, devant la joie de la populace et des militaires. Car ceux-ci soutenaient avec ardeur l'hérésie réprouvant le culte des images. Elle leur permettait, sous couleur d'orthodoxie, de voler les métaux précieux des icônes et des statues liturgiques.

Alors Irène laissa courir des mots sur son beaupère Gopronyme, ainsi surnommé parce qu'il avait, le jour de son baptême, oublié de retenir l'éloquence de ses intestins. L'or du baptistère s'en était trouvé souillé. Mais depuis longtemps tous les mots avaient été dits sur cet incident malheureux, et cela ne fit que lui retirer la sympathie des personnes graves. Et, quand son beau-père mourut, étant tombé par hasard en pourriture, cette distraction môme lui manqua. Elle se promenait sur un char attelé d'un quadrige blanc, avec de beaux camails hérissés de joyaux extraordinaires conquis sur les princes de l'Asie. Mais le peuple la fatiguait de ses acclamations, et elle rentrait avec d'atroces migraines dans son palais de Mégaura, où rien ne réussissait à la séduire.

Ainsi se désola-t-elle quelques années. Elle ne goûtait même pas les plaisirs de l'hippodrome. Sans doute eût-elle fini par mourir de chagrin si son époux ne lui avait, soudain, donné de la jalousie. Elle s'appliqua, en conscience, à cultiver ce sentiment..., et sa vie s'agita, désormais, d'une manière

intéressante.

A force d'épier l'empereur, elle découvrit qu'il se consumait de passion pour une centaine de me-

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nues créatures ravissantes, uniques, gardées avec un soin rare dans les chambres les plus reculées. Léon s'enfermait de longues heures avec elles. Il en était de lucides et d'opaques, de brillantes et de sombres, de limpides et de constellées. Elles passaient sur ses mains en dégageant des lueurs. Le soleil ne pénétrait là que par une seule fente, subtilement ménagée dans les vantaux ; et dans ce rai de lumière radieuse, l'empereur les faisait danser. C'étaient les pierres les plus merveilleuses du monde acquises, depuis les temps anciens, parles princes de Rome et de Byzance. Irène lui vit ainsi des perles grosses comme des yeux d'homme et plus vives; des gemmes qui semblaient du sang clair oii des âmes encloses continuaient une existence ; et des escarboucles magiques attirant l'amour ainsi que l'abîme attire le corps. Dans la chambre obscurcie, l'empereur s'amusait à faire ruisseler, en ses doigts fins, les eaux lumineuses des améthystes, des topazes, des rubis, des béryls, des chrysolithes. Pour tenir, sans cesse, à portée de son regard, de telles féeries visuelles, il ordonnait que sa suite et ses ministres eussent leurshardes bardées de joyaux.

Et, dans les cortèges, cela chatoyait sous l'admirable ciel à toutes courbettes des coursiers. Léon allait ainsi, les jours de fête, la double couronne en tête, un manteau tissé de pierreries étendu sur la croupe de son cheval. La cavalcade étincelait sous le pesant soleil comme un léviathan aux écailles de feux colorés ; et le peuple délirait, ému jusqu'aux fibres par la vertu des pierres.

Mais Irène s'aperçut bientôt que si les regards de

l'empereur s'arrêtaient sur elle, ce n'était point qu'il considérât la beauté du visage ou la noblesse du corps. Son œil s'éprenait des pendeloques de perles attachées au collier quintuple qui lui parait les épaules. Elle se comprit alors délaissée et une étrange mélancolie l'accabla.

Elle ne connaissait pas de moyen qui lui permît de lutter efficacement contre les pierres. Une femme très belle et très majestueuse ne l'eût pas effrayée. Mais comment rivaliser avec les escarboucles! En vain essaya-t-elle de tenter l'empereur par les plus délicates et les plus savantes de ses caresses, parles merveilles de son savoir : Léon, possédé de la passion des gemmes, garda un cœur dur.

Même sa folie s'accrut. 11 possédait des cuves d'argent pleines de pierreries, ej^ il s'y baignait les mains, le visage^ comme dans une eau régénératrice. C'était un charme, disait-on; personne ne l'en saurait délivrer. Son âme devenait l'esclave de l'esprit des gemmes. Bientôt, rien ne réfréna plus son délire. Se prévalant de l'hérésie iconoclaste, il enlevait des sanctuaires celles dont il tombait amoureux, au grand scandale des chrétiens.

A cette passion, il perdit la santé. Les humeurs mauvaises qui avaient fermenté dans le corps de son père, de son aïeul, commencèrent à lui corrompre le sang. Il ne dormait plus, et passait ses nuits à bercer en ses paumes la beauté de ses. amantes dans le recul des salles aux grandes mosaïques.

Pressentant sa fin prochaine, il s'absorba davantage dans son bonheur.

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On voyait dans l'église de Sainte-Sophie une couronne d'or enrichie de gemmes choisies parmi les plus belles que les empereurs romains eussent conquises sur les trésors des rois, aux temps des victoires illustres. Cette couronne, l'empereur Héraclius l'avait consacrée à Dieu, parce que trop lourde, nul ne la pouvait porter. On l'avait suspendue à la voûte. Léon, quand il fut lassé de ses joyaux habituels, s'en éprit follement. Chaque jour, il venait pour la voir, et il lui causait comme à une maîtresse. Il caressait ses formes admirables. Des afflux de sang remontaient à ses paupières ternies, et il restait longtemps sous elle à recevoir dans ses yeux les regards des pierres.

Irène le surprit là, une après-midi de soleil. Il se tenait à genoux dans sa robe de drap d'or, et ses doigts aux cent bagues, croisés sur sa poitrine, il adorait, le visage plein d'extase, tout maigre parmi la barbe poussée. A cette heure, c'était un pétillement parmi les gemmes. Le soleil, près du crépuscule, commençait à roussir; et les dalles de marbre poli réfléchissaient, dans leurs perspectives profondes, les lueurs de la couronne. Il était comme au milieu d'un irradiement, au centre de la basilique déserte, riche de ses murs de mabre, de ses porphyres, de ses froids etluxueux métaux. Les coupoles étaient des ciels pleins d'illuminations.

« 0 mon époux, dit Irène, je vois bien que j'ai perdu pour jamais tout votre cœur... Ce m'est une

grande tristesse... Cependant, je ne veux pas vous voir dépérir ainsi, et puisque vous voilà si fort amoureux de cette couronne, emportez-lâ dans le palais afin d'en jouir toujours... »

L'empereur n'attendait qu'une indulgence pour se décider au rapt. Il avait peur d'offenser son peuple Le conseil d'Irène le décida; il crut que, par bonté conjugale, elle avait préparé les voies pour que la foule excusât son délire, Il s'appropria l'objet sacré.

Mais la possession occulte ne lui suffit pas. Il fallut qu'il offrît au monde sa félicité. A la première fête, il apparut au peuple avec, sur le chef, la couronne d'enchantement! Il resplendissait comme le soleil des grimoires alchimiques. La foule ébahie, stupéfaite, l'adora. Lui se sentit entraîné dans un tourbillon de voluptés exquises et cuisantes. La couronne l'étreignait passionnément ; et leur amour jaillissait en feux splendides. L'étreinte sembla se renforcer à mesure que redoublaient les acclamations. La couronne s'alourdit, le pénétra... Et il crut que c'était la ville de Constantin tout entière et l'empire qui le saisissaient ainsi, avec la force des siècles, et la vigueur des victoires signifiées par les gemmes. Il regarda Byzance qui scintillait dans une sorte de vapeur, belle et blanche entre les plaines bleuâtres de la mer, du ciel, avec l'étincellement des dômes, les dorures des flèches aux édifices, les courbures de ses rues en pavois de fête et ses grèves mangées par la bave des flots éternels.

Puis le scintillement de la ville redoubla; Léon vit se multiplier soudain les points d'or et les lueurs ;

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et toute la cité oscilla sous ses pieds comme un navire.

A. son front, la volupté flambait. Des chaleurs douloureuses, délicieuses à la fois, dévorèrent son cerveau. La vertu des pierres le domptait.

A peine rendu au palais, il lui sembla que • c'était tout le feu des pierreries qui se fluidifiait, ruisselait à ses tempes, le tenait en possession. Le pouvoir des gemmes pénétrait en lui, ainsi que des pointes d'épées. Il hurla ses transports et bientôt sa torture. La couronne étranglait sa chair. Quand il la retira, il vit que des pustules énormes lui germaient sur le crâne, et que les escarboucles, les rubis, les perles, étaient reproduits sur sa tête en hideux furoncles, en monstrueux kystes, en dartres écariates.

Il devint si horrible que les serviteurs désertèrent ses appartements. Ses cris épouvantables surprenaient les marins entrant dans le port et dominaient le bruit des rames dansant en cadence au flanc des galères.

La fièvre le consuma vite, et comme l'agonie allait venir, il aperçut lïmpératrice Irène, assise dans sa cathèdre, et qui l'examinait mourir, ayant aux yeux des clartés de triomphe.

Non moins que l'argent, la femme est un mobile de meurtre. Quoi qu'on en puisse prétendre, elle ne réussit guère à réhabiliter sa condition des temps barbares. Elle est encore un butin qu'on se dispute et qu'on se vole par le moyen des armes. Et cela ne lui déplaît point. Elle sourit volontiers au vainqueur, prête à offrir sa chair d'éternelle esclave à qui la mérita par la ruse ou par la force.

Tel, qu'un rival fougueux mit à mort, l'autre soir, dans un cabaret de banlieue, fut fort mal avisé de tenter ainsi le sort. Ne savait-il pas que le meurtre commis pour Elle est l'orgueil suprême que toute femme rêve? Déjà, et par deux fois, celle-ci avait excité son amant nouveau contre l'ancien qui réclamait, à tort ou à raison, quelques sommes. Ce fut donc grande imprudence de venir manifester pacifiquement. Sans doute, abusé par l'optimisme général qui vante nos apparences de civilisation, le malheureux se dissimulait trop la sauvagerie des mœurs. Il lui eût suffi cependant de parcourir les

faits divers pour apprendre zorame s'y exterminent, par le feu, le fer et le vitriol, les gens en mal d'amour. C'est de la frénésie, c'est de l'hécatombe.

L'indulgence des jurys pour ces sortes d'attentats encourage le massacre; et l'on se tue à droite, et l'on se tue à gauche, sous le vain prétexte de se prouver d'immuables et tenaces afCections.

Jamais le vieux dogme oriental qui proclame l'identité de l'amour et de la mort ne trouva pareille réalisation. La femme, vase où s'élabore la vie, répand la discorde et la destruction. L'amour prépare la mort, la fermentation dernière par quoi de nouvelles existences viendront d'ailleurs à s'animer.

Certes, le dogme semble poétique; mais son application immédiate commence à gêner nos âmes un peu décadentes et qui voudraient que TÉtat moderne garantît au citoyen quelque sécurité. Car il est dur de n'oser plus prendre épouse sans avoir à craindre la vengeance d'un amant outragé dans ses sympathies les plus vives. Il est pénible de voir sa compagne et associée partir avec un militaire et d'essuyer ensuite, si Ton tente une modeste protestation, le feu mortel du ravissseur indigné par votre insistance.

L'opinion affiche beaucoup de sévérité envers les pauvres diables qui, dépourvus de tout, s'approvisionnent au moyen du vol et étoulfent quelquefois leur victime par précaution auxiliaire. M. Deibler les retranche du corps social en grande cérémonie. La misère, le commandement impérieux d'instincts jamais réprimés, les abominables exemples de leur enfance ne comptent pas pour excuses.

Voici, par contre, un monsieur muni d'une éducation excellente grâce à la faveur du hasard. Titulaire d'une place suffisamment lucrative et honorée, il n'a point, pour s'aigrir, de raisons évidentes. 11 commet le plus grand crime : il tue. Rien ne le contraignait au meurtre qu'une belle colère. Il va ouvrir des bras pathétiques; il va dire : « C'est l'amour! » Son avocat répétera : « C'est l'amour! » Et l'on s'attendrira; et l'on épluchera le passé de la victime pour y découvrir des abominations qui justifient presque l'assassinat. Le monsieur a des chances de se tirer d'affaire moyennant quelques années de prison, dont une chiourme bienveillante lui atténuera les inconvénients-

En réalité, la force de la passion amoureuse peutelle valoir mieux comme excuse que la misère opiniâtre et le défaut d'éducation première? Pourquoi l'appétit de vivre, de manger, de se vêtir et de se chauffer l'hiver, est-il jugé moins nécessaire que le besoin d'aimer? Pourquoi la vie même semble-t-elle inférieure à une fonction accessoire de la vie? Pourquoi tolérer qu'on supprime un vivant lorsqu'on le supprime au bénéfice de l'amour? Enfin pourquoi l'homme las de coucher sous les ponts, de butiner sur les tas d'ordures, et qui tue affolé par les suggestions de son estomac, pourquoi cet homme ne trouve-t-il pas l'indulgence offerte gracieusement au monsieur qui assassine afin de satisfaire l'appétit particulier d'un sens ou, si l'on veut, d'un sentiment?

Il y a là une grossière erreur de morale.

Ils sont multitude, les meurtriers qui, à l'audience, ouvrent des bras pathétiques en s'écriant :

« C'est l'amour! » Ainsi ils font larmoyer les dames et arrachent leur acquittement à un jury toujours prévenu par la profusion des romances tapotées sur les pianos de famille.

Le crime passionnel ordinaire se réduit à peu près à cette formule : Roméo lâché attend Juliette au coin d'une rue et la supprime ; ou bien : Juliette abandonnée guette Roméo derrière une porte et le tue, à moins qu'elle ne le défigure.

Juliette, donc, avait admis Roméo à des plaisirs intimes. N'était-ce pas charmant déjà, cette faveur ? Et Roméo ne devait-il pas se tenir pour satisfait? Au bout de quelques semaines, Juliette se fatigue du jeu. Roméo ayant épuisé la série des anecdotes et des calembours qui rendaient son commerce agréable, la belle le congédie parce qu'il a cessé de plaire. Quoi de plus naturel? et en vertu de quel principe Roméo exigerait-il, sous peine de mort, une hospitalité éternelle dans le cœur de Juliette? Il doit beaucoup de reconnaissance pour l'accueil. Mais si le cœur de la dame est une auberge, il est juste qu'il cède la place au nouveau venant, sans se plaindre.

Lucullus, las de son parasite, lui interdit sa porte. Le parasite sera-t-il excusé si, pour cela, il assomme Lucullus ? Le sera-t-il davantage s'il assomme le convive successeur, plus alerte en esprit et plus plaisant à l'hôte?

En vérité, Roméo mérite qu'on le pende ; car s'il a tué, c'était afin de venger son amour-propre, et n'est-ce pas le plus futile des motifs pour donner la mort ?

D'autre part, voici que Juliette a défiguré Roméo d'un plein bol de vitriol. Le juge la ren verra- t-il indemne ?

Le traître lui fit, dira-t-elle, des promesses. — Mais, Juliette, vous savez bien ce que valent ces promesses-là, pour naïve et simplette que vous vous donniez. — L'amour a porté son fruit et je suis tort embarrassée de ma progéniture. — Ignoriezvous, Juliette, que les délices amoureuses n'allaient pas sans ce péril d'accroissement patriotique? Vous avez risqué l'aventure, supportez bravement votre maternité, vous moquant des sots qui blâment le bonheur oîi vous avez goûté. — Enfin, l'infâme m'a séduite I— Oh! Juliette, oubliez-vous l'invitation tentante de vos œillades, et l'imprudence de vos allures qui encouragèrent l'empressement du galantin : vous le saviez bien ; votre résistance n'était qu'un jeu piquant. Vous souhaitiez au fond de vousmême la joie que vous sûtes vous faire offrir. Et c'est le dépit de l'abandon qui arma votre main fluette mais rancunière. Grime d'amour ; non : crime d'amour-propre !

L'amour-propre fait le fond de toutes ces querelles sanglantes ; et c'est triste chose de voir réclamer par tant d'amants le sacrifice d'une vie humaine pour calmer la blessure de leur vanité. Bien petite est l'offense devant un châtiment si définitif. Ceux qui jugent devraient prendre garde à se laisser moins attendrir, et à diminuer par la crainte de pénalités sérieuses le nombre exorbitant des crimes passionnels. Qu'ils se rassurent : ils ne frapperont que les moins intéressants des amoureux. S'il en est

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de tout à fait sincères, pour qui la possession de l'objet aime compose l'unique intérêt de la vie, ceux-là se délivreront eux-mêmes d'une existence insupportable avant de penser à détruire l'être adoré.

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