‹ Critique des moeursChapitre 13 sur 15 · LE RÊVE DU FUTUR · texte numérisé non relu

LE RÊVE DU FUTUR

cette beauté des lignes ondoyantes, des formes infléchies, des peaux irisées.

On entendit alors les voix des éphèbes jouant sur les pelouses universitaires et les encouragements mutuels de ceux qui maniaient la rame sur le courant du fleuve. L'amour des Cosmopolites était un pour ces enfants. Dès la naissance, la communauté les enlevait à leurs mères ; elles ne les connaissaient plus; en sorte que l'on chérissait en eux, non l'héritier davantages ou de vices particuliers, mais la perpétuation même de la race, son évolution progressive vers le bonheur, toutes les promesses confuses d'un avenir nouveau. On aimait en eux la prolongation et le développement de l'âme humaine.

Et c'était, par tous lieux, la liesse. On se sentait enfin dégagé des vieux crimes barbares, engendrés par la propriété, l'héritage, l'or, l'hypocrisie des ancêtres.

Quand un homme manquait à son devoir de fraternité, on le lui faisait sentir doucement, et alors il s'attachait lui-même au cou une pièce d'or et un anneau nuptial, de ceux que l'on conservait dans les bibliothèques. Par là, il marquait son infamie et qu'il était digne de souffrir encore la misère des anciens âges.

Le cas d'ailleurs se présentait rarement. Les fédé rations se rendaient en pèlerinage annuel, et avec une grande solennité aux pyramides commémoratives des Temps Périmés. Le veau d'or accroupi sur des corps de courtisanes, sur des ossements et des débris de machines, l'idole de la Patrie, toute

grasse du sang des \iclimes massacrées pour l'ambition des conquérants ou l'intérct des économistes, ce double aspect hideux suffisait à maintenir en sagesse et en amour les populations épouvantées du douloureux enfantement de la Paix Humaine.

Ainsi rêvait le Prince ; et cette harmonie sociale était s on œuvre.. . Mais, à mesure qu'il se reprenait du songe, il voyait, avec tristesse, l'étendue des siècles à parcourir pour y atteindre; et ce chemin des siècles était rouge.

En tous les lieux du monde où peine l'esclave moderne lié au labeur industriel sous l'hypocrite épi- Ihète de travailleur libre, une forte résolution naguère a été prise. Elle peut devenir efficace si, dans un concert unanime et un calme religieux, les foules prolétaires la veulent accomplir. Au premier mai, le peuple doit, dans les villes, manifester pacifiquement que, las du désavantage encouru par les détenteurs du Capital-Travail qu'oppriment les accapareurs du Capital-Argent, il croit le temps venu d'abolir cette énormité économique.

Alléguant comme sera vaine, en fait, une telle démonstration aussitôt restreinte par la force armée, certains orateurs et journalistes déconseillent la tentative. Ils se trompent.

Le peuple des pays divers arrivant enfin à une entente; à un effort commun universel et sachant s'allier quelques heures dans la même idée sur tout un hémisphère, — en l'hypothèse même que la brutalité des gouvernements spéculateurs empêchât la

manifestation d'aboutir, — cet accord premier de toutes les soufTrances humaines gémissant à l'unisson serait le commencement de la Révolution qui doit conclure à l'Ère de la Justice.

Songe-t-on la terreur formidable et salutaire imposée dès le lendemain aux agioteurs par la nouvelle que répandraient les gazettes de cette grande levée d'âmes douloureuses? Songe-t-on l'extraordinaire, l'inouïe confiance que donneraient aux castes laborieuses la certitude d'être soutenues par tous les frères de Misère sur l'étendue du globe à un mot d'ordre échangé ! Ne serait-ce pas alors le prélude de l'immense grève universelle qui ne manquera point de paraître avant la fin du siècle prochain et devant laquelle devront nécessairement capituler les Égoïsmes des castes Aurifères ?

Il faut, Peuple de Paris, donner le signal du tumulte social, il faut que, le premier, tu pousses ta clameur de Justice et que tu montres au soleil de mai ta face de Douleur !

Les hommes timorés qui détournent l'impatience populaire de l'éclat légitime, argumentent d'une manière fort superficielle et sans raison valable, d'ailleurs.

Ils prêchent le respect de l'ordre et de la légalité, avec ce motif qu'ayant élu des représentants par son suffrage libre, la masse prolétaire doit se contenter de leurs pacifiques démonstrations. Ne savent-ils point comme les voix des rares mandataires socialistes deviennent inefficaces et vaines devant la horde nombreuse des députés agioteurs qui acheté-

DE LA BÉVOLTE '281

rent les votes à la vénalité et à la niaiserie des campagnes?

Respecter l'ordre, la légalité ! Qu'est-ce donc l'ordre sinon la sécurité des spéculateurs qui tremblent au moindre tressaillement populaire et ne désirent rien autre que de savoir la plèbe-martyr pâtir sans bruit, sans ostentation afin que le remords de son supplice ne les étouffe dans la jouissance et dans la digestion? Que le peuple sorte ce premier mai. S'il y a moins d'équipages par les rues pour pavaner les trafiquants de notre emporocratie, du moins on rencontrera la saine image de la Passion Humaine hurlant sa peine sur les voies publiques, criant sa faim et sa fatigue par toutes les fosses de son visage, par toutes les loques de son vêtement. Ce sera plus beau que la pléthore des riches et l'on pourra mieux s'instruire.

La Légalité? Mais la légalité c'est l'expression du pouvoir. Les ordonnances de Charles X étaient la légalité, comme la loi sur le sacrilège, comme l'empire au lendemain du Deux Décembr*3, comme l'ordre moral au 16 mai, comme la faction Rouvier- Rothschild aujourd'hui. Depuis le premier an du siècle il y a eu la légalité du Consulat, celle du Premier Empire, celle de la Restauration, celle de 1830, de Louis-Philippe, de 1848, de Lamartine, de Cavaignac, de Louis Bonaparte, de M. Thiers, de Jules Ferry, de M. Constans.

Si le peuple n'avait jamais touché à la légalité, il vivrait encore sous le régime des Ordonnances et du ministère Polignac.

Quelle plaisanterie : ne pas violer la légalité I

Chaque parti, arrivant aux affaires, ne se composet-il pas une légalité particulière, simple sanction de son succès et qui ne s'inspire de la Justice que pour en contredire les principes ?

Si quelques progrès dans la voie d'affranchissement s'accomplirent depuis soixante années, le peuple ne les doit qu'aux hommes énergiques qui ne redoutèrent pas d'attaquer la Force constituée et de se dresser devant son veto.

Il ne subsiste que l'argument plus réel de la brutalité gouvernementale. Sans doute, profitant de la moindre infraction aux arrêts de la police, la cavalerie corse qui a défendu toutes les tyrannies chargera la foule des protestataires et répandra le sang. On espérera intimider ainsi les moins audacieux et obtenir la dispersion des manifestants.

Mais n est-il pas un moyen d'éviter la collision première en gardant au cours de la procession civique, une allure de dignité formidable qui ne laisserait prise aux prétextes des argousins ?

Il faudrait connaître suffisamment la puissance morale du silence. Gomme le dit Garlyle, « le silence est l'élément dans lequel les grandes choses se combinen t pour pouvoir ensuite émerger parfaites et majestueuses au grand jour de la Vie que désormais elles devront régir ».

Contempler devant soi une multitude entièrement silencieuse, obstinément fixée de pensées et de pas vers un but inéluctable ; nulle troupe si aguerrie qu'elle puisse être par des années de guerre ou de massacres, nul chef si inhumain et si brave au

mal qu'il se pense, ne saurait soutenir l'effroi d'un pareil spectacle.

C'est mon plus saisissant souvenir d'enfant d'avoir vu le 4 septembre 1870 passer sur les boulevards le Peuple Bleu descendu du faubourg Saint-Antoine et marchant en absolu silence, grandiose, éternel, avec l'apparence symbolique de la Race. Instinctivement les hommes les plus hostiles au mouvement révolutionnaire se découvraient devant la majesté du miracle apparu.

Rien n'eût résisté.

Je ne crois pas que les hommes du peuple revêtus de la livrée militaire envoyés par le gouvernement contre une telle masse, oseraient tirer sur elle. Je parierais bien qu'au fond des cœurs ils ne souhaiteraient que s'y joindre. Un peu de détermination, beaucoup de cohésion et d'entente, un immuable, un effroyable silence évoquant sur la foule la souveraineté divine de la Race qui enfante une phase de son rythme social ; et le succès suivra.

Que les cavaliers tentent une charge ; il suffit d'ouvrir les rangs, les laisser pénétrer assez avant, sans fuir ; puis que dix hommes robustes s'attachent en grappe sans frapper, au mors de la bête, aux jambes et aux bras du militaire ; il ne faudra point trois secousses pour maîtriser ce joli sujet de pendule qu'est un garde de Paris. Surtout ne pas fuir ; ne jamais fuir. On sabre la déroute.

La stabilité, le silence!

Le silence qui dira: «Nous sommes les citoyens d'une Patrie libre, sortis ensemble par ce jour de mai, parmi ces édifices que nos bras construisirent,

ces boutiques que noire industrie sut enrichir, sur ces boulevards entretenus par l'argent de notre labeur versé au fisc. Nous vivons dans notre droit, chez nous. Nous frapper, c'est commettre un crime, une lâcheté. Nous n'avons d'autres armes que notre loyauté, que notre souffrance, que notre résignation de martyrs. Soldats, serez-vous les bourreaux des cirques anciens ? »

Le silence et l'obstination de la marche en avant 1

Ah! si le clergé moderne, comprenant enfin sa faute dix fois séculaire et la sottise de sa courtisanerie envers les riches qui le méprisent et le dépossèdent, savait, ce jour dès lors mémorable, ressaisir son rôle historique : l'apostolat chrétien. S'il savait, le clergé gallican, reprendre les maximes de charité sociale écrites aux Evangiles, et, dans la splendeur liturgique de ses chasubles, de ses bardes saintes, prendre la tête du nouveau cortège de martyrs, guidant avec les bannières et les croix et les crosses pastorales, prolérgeant du pantacle infaillible des reliques et du soleil de l'ostensoir !

Quelle victoire du Peuple, quelle victoire deDieu !

Le prêtre chrétien devait être le prophète de toutes les tentatives de charité. « Ne laites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui fût fait à vous-même. Aimez-vous les uns les autres, a dit le Christ ! » N'est-ce point ici tout le dogme et tout le précepte? En vérité le temps vient que les successeurs des apôtres délaissent la méchanceté des Puissants et des Riches pour reprendre la mission consolatrice, l'amour des pauvres de corps et des pauvres de cœur ; des misérables et des pécheurs !

Est-ce lamissionàeuxrecommandéeparrexemple des premiers disciples que cette perpétuelle alliance où ils se prélassent avec les heureux du monde? Quelle dérogation aux enseignements du Maître !

Il ne se souvient donc plus, le prêtre des jours présents, que les protagonistes du christianisme mouraient dans les supplices ou se vendaient euxmêmes pour racheter les esclaves ? Le rachat des esclaves, la consolation des misérables, l'amour du pauvre, tels furent, tels demeurent les caractères inéluctables du dogme.

Quand le pauvre eut-il plus besoin de fraternité qu'à l'heure actuelle? Ne possédant plus l'espoir d'outre-vie que lui enlevèrent, par un raffinement de cruauté, les traflqueurs qui l'exploitent, rien n'allège sa croix.

L'esclave antique malade, fourbu par le travail, recevait les soins du maître ; il ne connaissait pas l'horreur delà main à tendre vers le passant, lorsque la vieillesse ou les accidents l'avaient rendu impropre aux durs travaux. Maintenant l'ouvrier épuise ses forces, son intelligence pour la prospérité des usines, etlorsque le feu des fours ouïes miasmes des matières lui ont rongé les os, les muscles, le patron le jette à la rue, à la grand'route, comme la veille ferraille, les rouages hors service.

De la charité, de la charité pour les humbles, ô prêtres du Christ. Soyez fraternels à la douleur humaine, aidez-la au soulagement, c'estle plus strict de vos devoirs !

Pourquoi, dès lors, ne pas descendre avec elle des faubourgs en agitant vos bannières de charité, en

avançant les reliques de vos saints légendairement fraternels, en imposant, dans les feux de l'ostensoir, le corps du Christ, la victime offerte d'elle-même pour le rachat des misères du monde ?

On le peut certifier: devant un pareil cortège, la jactance des Spéculateurs s'ébahirait. Pour sceptiques qu'ils se veuillent affirmer, ces hommes qui n'hésiteraient pas au massacre du peuple, n'oseraient donnerl'ordrede tirer surDieu.Les atavismes et les coutumes où une nation se développa, mille années durant, ne s'abolissent pas d'un coup. Les pires rhéteurs de notre république sentiront frémir en eux l'àme pieuse des ancêtres qui fondèrent la patrie. Leurs âmes de trafic éperdues déserteraient peut-être la lutte.

La force du peuple est là dans l'alliance avec Dieu.

Dieu qui représente l'ensemble des lois élémentaires, l'inconnu des rythmes où roule notre planète parmi tant de soleils et d'astres, et dont nous somxraes les produits les plus parfaits, les plus approchants de l'image première des Causes...

Mais quelle que soit ta conviction. Peuple de Paris, il te faut marcher, ou fort de tes alliances, ou seul et sûr de toi-même. Souviens-toi que tu n'as obtenu de tes maîtres jusqu'à ce jour qu'en montrant la trique elles dents. Depuis ces ans passés dans le repos et dans l'attente des garanties promises, rien n'a récompensé ta sagesse; et ta patience ne sert qu'à te couvrir de dérision et de moqueries infâmes.

Ne regardez point derrière vous, si la multitude

VOUS suit. Les grands révolutionnaires Barbes et Blanqui ébranlèrent les gouvernements les plus solides aveccinquantehommes déterminés, regardés par cent mille badauds.

Elle a tant marché, tout le soir, devant les terrasses des tavernes, la petite Salutiste, qu'elle se sent très lasse... Oh! lasse des choses^ de la pluie qui charge la paille de son chapeau, et qui glace ses pieds à travers les bottines crevées, lasse des invectives des buveurs, de l'endurcissement des hommes; oh ! lasse, bien lasse, lasse même de sa foi neuve, qui ne remédie point à cette hideur du monde.

Le découragement l'engourdit toute. Et elle reste là, au bord du grand trottoir, parmi les faces peintes des prostituées, si tristes aussi dans les auréoles noires des parapluies, — ses sœurs en auréoles noires comme les auréoles des mauvais anges.

Et la petite Salutiste se croit presque dans l'enfer... au milieu de la grande ville flamboyante, pleine de tonnerres, sous la foudre blêmo qui luit, au faîte

- des lampadaires, emprisonnée dans des boules.

W Autour d'elle, les fiacres galopent en troupeaux,

it comme les béhémots des Écritures, aux yeux mobi-

Bies, verts, rouges, bleus...

L'enfer serait-il pire, en effet ? Aurait-il plus ce contraste d'ombre et de feu, ces lettres terrifiantes qui brûlent au haut des candélabres en bronze pour indiquer les lieux de luxure? Aurait-il des démons plus singuliers que ces messieurs noirs et blancs, raides, ainsi que des quilles d'ébône et qui rient atrocement à son offre tenace...

— Demandez le journal En avant ! cinq centimes, un sou... Un numéro très intéressant...

— J'achète la vendeuse...

— Apporte-nous tes journaux, nous te prenons avec eux pour trois louis...

— Ses yeux valent mieux que ça, mon cher... Petit ange, cinq louis si tu veux tomber...

— Entends-tu, petit ange, cinq louis pour tomber...

— Cinq louis qui tombent si tu tombes... Ya, ne fais pas ta poire, mon enfant...

— Dix louis, moi je donne dix louis, parce que je n'ai plus de cheveux... Dix louis!

—Pensez à Christ, mort pour nous racheter.

Les messieurs se tordent de rire, et ce sont quatre bouches énormes, quatre gueules écarlates ouvertes dans les toisons rousses, grises et noires des barbes.

Cruelles et dévoratrices, les quatre gueules se haussent par-dessus la petite Salutiste, qui s'écarte des plastrons de porcelaine ornés, sur le cœur, d'uniques pastilles d'or; elle s'écarte des visages rouges de digestion, des bras soyeux qui tendent vers elle les braises ardentes des cigares.

— Christ est mort pour nous racheter...

En vain leur oppose-t-elle la phrase sainte. Ni l'eau, ni les paroles bénites n'auraient d'influence sur CCS princes de démons. Vraiment la terreur l'étrangle, seule dans le cercle des damnés qui vocifèrent; et, par delà, nul secours. Les passants euxmêmes sont convulsés par le rire. Ils joignent à l'insulte des conseils plus durs.

— Va donc, hé! la môme! Tu me repasseras les pépettes, si t'as peur qu'elles te brûlent.

A la voix du camelot succède la voix de la prostituée.

— Dix louis!... et tu ne marches pas... Si tu crois mon enfant, qu'on te les offrira toujours!

Mais l'intrusion de ces gens dans le concert des facéties dégoûte un peu les messieurs. Le plus jeune brusque les choses...

— Ecoute, nous montons là, dans ce restaurant... Nous y resterons deux heures... Si tu arrives au dessert, les dix louis seront pour toi...

— Au fait, dit le plus vieux, sans doute est-elle encore mascotte...

-— En ce cas... ma petite... tu auras tes vingt-cinq louis... Vingt-cinq louis...

— Ce serait crevant... non, vrai... ce serait crevant... cueillir la rose de l'Armée du Salut... je m'inscris pour vingt-cinq louis...

— Tu demanderas au garçon le cabinet de M.Frédéric?

Et les voilà disparus dans le bruit de leurs rires par le royal escalier aux marches de velours, entre les saluts des maîtres d'hôtel imposants comme des magistrats, humbles comme des mendiants.

Elle demeure seule, la petite Salutiste, et le cercle des badauds, peu à peu se dissipe... Seule, dans la pluie, avec des larmes lourdes qui salent et piquent ses joues...

On lui a tant répété, à la conférence, que la vertu prépare le bonheur et qu'elle impose le respect aux plus pervertis...

Le Christ a donc menti pour éblouir les hommes et leur faire prendre la misère en patience... Quel chaos dans la tête de la petite Salutiste... Les paroles de ces messieurs lui restent à la mémoire comme des crachats sur une porte d'église.

Pour ce soir, du moins, elle n'ira point plus avant. Ses idées titubent et radotent, ainsi que de vieilles femmes ivres. Elle rassemble en sa main les plis trempés de sa pauvre jupe bleue; elle cache, sous son châle sombre, les exemplaires du journal En Avant. Son uniforme lui donne de la honte, ainsi que si elle portait du fard de catin... Ah! le Christ est bien mort, bien mort sur le Golgotha, et c'est ici l'enfer, l'enfer...

Des cris percent l'ombre... et des jurons sourds... D'une rue étroite un homme surgit; une femme pendue à ses bras s'efforce de l'immobiliser... « Mademoiselle... je vous en prie... Aidez-moi... il veut se tuer... » La Salutiste aperçoit une arme luire au poing du forcené... « Au nom de Dieu, Mademoiselle, aidez-moi I »

La plainte est si déchirante... La petite Salutiste s'accroche donc aussi au bras de l'homme. Elles luttent et peu à peu il cède. L'arme tombe. La banale histoire : Ménage à bout de ressources, à bout d'em-

prunts ; enfants sans pain; la ritournelle de misère ; et il a volé, et on l'a su; et s'il ne remet la somme

avant minuit (cinq cents francs !), on l'arrêtera

Plus jamais il ne trouvera d'ouvrage... alors, mieux vaut, de suite, périr...

— Yingt-cinq louis, ça fait bien cinq cents francs?

— Oui.

— Je puis les avoir dans une heure, dit la Salutiste. Attendez-moi... devant le restaurant, là-bas, 011 il y a un royal tapis de velours rouge...

Elle court, et repousse toutes les idées qui l'assaillent. Seulement, elle répète précipitamment la sentence de l'Ecclésiaste : « Mieux vaut une belle action que dix grandes vertus. » Et l'autre : « Tu aimeras le prochain comme toi-même... » Quelle plus grande charité que de sacrifier son âme même, son salut même, pour autrui...

La petite Salutiste sent tout une fête qui s'allume dans son cœur. Sa foi l'illumine... Elle ne perçoit plus sa chair, ni l'effort de sa marche. Des chants de lyres frémissent à ses oreilles. Il y a des chœurs célestes plein la rue... et une voix ardente comme un glaive qui crie : « En avant, pour le Christ... en avant ! w

Elle se trouve dans le salon rouge et bas devant les quatre rires des damnés, devant les coupes de vin mousseux et les montagnes de fruits rares; mais le firmament entier vibre en elle. Il lui semble qu'elle commande aux mille phalanges des chérubins et aux dix mille légions des Trônes... et qu'en sa main étincelle le glaive de la Toute-Justice...

Ainsi la petite Salutiste se dévoua; et elle eut la

somme, et elle se sauva vite, malgré sa blessure sanglante, et elle versa tout l'or dans les mains du pauvre qui attendait en face du restaurant au royal tapis de velours rouge...

Malheureusement, après qu'elle eut tourne la rue, une grande douleur la déchira. Elle dut s'asseoir dans l'angle d'une porte... et elle comprit bien qu'elle allait mourir.

Son sang la quittait, et ça faisait une flaque qu'elle recouvrit en étendant, par pudeur, sa jupe bleue.

Mais cela lui demeurait bien égal, il sonnait du triomphe dans son cœur... Son armée d'archanges l'acclamait de cent mille hosannahs... Et voilà que Christ lui-même se penchait sur ses lèvres et qu'il lui donnait le baiser des épousailles légendaires.

Au matin, les balayeurs découvrirent le corps menu roulé dans sa jupe bleue; et il y avait un sourire ineirable, un sourire de petit enfant qui découvre la lumière, un sourire tout à fait nouveau dans le fond du grand chapeau de paille noire...

Cette antique redingote de rustre verdie par bien des orages, ces chaussons que percent tes orteils rouges et noirs, ta barbe populeuse, ton feutre bosselé et ta chevelure couleur du fossé où tu dormis, la face indigo où clignote ton œil d'absinthe trouble ; tu les exposes à ma vue de gentleman brossé, avec le sot espoir que j'encouragerai par quelque aumône ta lâcheté de vivre ainsi, que je nourrirai la vanité de tes appétits immédiats et la crapuleuse bassesse de ton abjection, ô mendiant!

A l'autre coin, de la rue, la femelle guette la venue de la police. En son ignoble débraillage elle offre une tétine flasque à l'avidité improbable d'un nourrisson quasi-mort; non sans quelque espoir de ranimer dans les bas-fonds du passant un peu de luxure devant cette infâme nudité, de le contraindre à payer d'un décime le prétexte de s'arrêter cet instant où il songera aux fraîches carnations de l'épouse qui attend, sous l'âtre, son retour.

Écoute, mendiant, pour cette fois, je veux satis-

faire tes vœux imbéciles. Appelle ta moitié, pousse la porte de ce bouge où les mouches bleues bourdonnent et se heurtent; commande, mange et bois avec ta compagne... je veux l'expliquer (bien que je sache rinuLilité absolue de mon effort) les paroles mystérieuses que je répondis tout à l'heure à ta prière muette : Ne sais-tu pas le courage du meurtre ?

Oh! garde toi-de t'indigner. Que de minutes ta méditation évoque la lame propice qui trancherait net la carotide d'un homme replet et suffisant. Ne t'indigne pas; cette pensée est la seule lumière divine qui brille encore en toi; cela seul te laisse plus noble que le passif végétal et te poste à ton rang de bête automotrice.

Oui, tu dois tuer. Ne doute pas que si les Elohim te jetèrent sur la planète, dépourvu des ruses nécessaires, de la faculté de saisir la douceur des soifs apaisées, c'est qu'ils te destinèrent à propager le principe même de ton existence : V impossibilité de jouir. Si l'homme, en effet, cherchant le bonheur, finissait par acquérir la cerlitude de sa réalisation, s'il parvenait à déduire mathématiquement des expériences d'histoire que l'hygiène physique et morale, la fortune pécuniaire, l'instruction à dose modérée et progressive, l'emploi méthodique des excitants et des calmants, suffisent à établir l'harmonie entre les sensations objectives, il ne tarderail pas à délaisser ses tentatives de hausser et d'accroître l'esprit de la race. Son seul motif d'agir se limiterait alors au souci de jouir immédiatement selon les principes de cette précieuse découverte ; et

il peinerait pour matérialiser le sublime de son être afin de ne se plus créer de nouveaux désirs, c'est-àdire de nouvelles souffrances pour les satisfaire, et de nouvelles déceptions après l'assouvissement. Les quelques milliers de citoyens qui détiennent la fortune publique, supprimeraient aussitôt sous le vague prétexte de répression d'émeute ou de crimes imaginaires les dissidents de cette théorie. Eux organiseraient l'exploitation parfaite et définitive des peuples, abaisseraient les arts à la mesure de leur digestion, nivelleraient les ambitions fâcheuses, et quelques-uns, maîtres de toute la planète, arriveraient enfin h jouir, grâce à l'esclavage du reste de la race humaine.

N'ayant plus le stimulant de la douleur^ les génies cesseraient de produire. Animalisées par un dur esclavage et par une ignorance légalement imposée, les masses s'assimileraient complètement aux bêtes de somme, dont est déjà si proche le paysan actuel. Enfin, niée pour jamais, la fin de l'homme qui est de comprendre ce mot de la genèse lui-les-dieux et de se rendre semblable a lui, — ne fournirait plus à la planète sa raison d'être dans la valse rythmique des astres parents. L'harmonie de l'univers serait compromise; l'OEuvre deviendrait défectueuse; c'est-à-dire non sens et, par suite, néant.

Mais tu existes, ô mendiant. Ta voracité instinctive guette le monsieur cossu qui rêve de jouir en paix. Tu surgis du creux des portails, à l'angle des murs, tu rappelles sur le symbole immonde de ta face que la douleur humaine est, par-dessus tout.

Ta femelle présente son nourrisson quasi-mort, et

inflige au passant en affaires la menace d'une postérité loqueteuse propre à perpétuer la terreur et le dégoût. Alors quoiqu'il puisse méditer de propre à accroître sa fortune et sa sécurité, ce marchand repu s'épeure, il songe à la foule des pauvres et des humbles, à la multitude des soutirants; il tressaille et, par peur, par la seule peur, il pense à alléger les maux des misérables, à les occuper sur quelque mince proie afin qu'ils ne prennent pas tout; ce qui leur serait immédiatement facile.

De là de nouveaux elforts pour connaître, pour inventer, pour créer, c'est-à-dire pour approcher de LUI LES DIEUX et s'assimiler à son essence.

Voilà, mendiant, ton emploi, ta mission. Peutêtre t'imaginais-lu orgueilleusement que le monde nourrissait ta paresse inutile. Tu te leurrais. Toi seul, la peur que tu inspires aux gens adipeux possesseurs d'immeubles et d'industries, fais mouvoir le monde, et ces intelligences du règne hominal. Toi seul es le plus grand ouvrier de la planète, le plus important, le manieur du plus énorme levier par quoi s'opèrent nos travaux modificateurs d'apparences. Tu es le grand travailleur, le porte-symbole de la souffrance humaine à apaiser, à racheter du péché de la déchéance primitive.

Mais parce que tu ne travailles qu'en inspirant la terreur, il importe que cette terreur se justifie par une sanction certaine. Quand tu as jeune de longs jours, et que la faim te presse, que ta femelle geint sous la pile d'un pont, ou s'en est allée vers les aventures dont lu ne dois plus être, la rage parfois te prend, les mâchoires se serrent. Tes entrailles cris-

pées s'échauffent et brûlent. Tes oreilles bourdonnent. Des flauimèclies de sang dansent devant tes yeux; et tu vas rôdant dans les quartiers sombres, dans les avenues aux somptueux hôtels bien clos , où le promeneur rare, mais riche, rémunérera peut-être ta plainte sourde. Quand tu t'es dressé en vain devant plusieurs de ces messieurs hâtifs vers la table ou l'alcôve, ne sens-tu pas l'envie, ne comprends-tu pas le devoir de t'emparer par la force de ce qu'on te refuse?

Oui, n'est ce pas? Ne crains pas le péché dans ce cas. Saint Augustin a dit que l'homme qui demeure sans manger tout un jour a droit à la vie d'un autre. Plonge ferme ta lame dans la nuque grasse du banquier et retourne rapidement ses poches. Qui sait! Avec cette première mise de fonds tu pourras peutêtre t'établir fruitier» entreprendre des affaires, augmenter ton commerce, te retirer riche et devenir député. Il n'y a que le premier pas qui coûte dans la marche à la croix d'honneur.

Peut-être des gens de police accourant aux râles éperdus de l'hostie sacrifiée à la Douleur Humaine, t'appréhendront-ils au corps, et, par un matin pluvieux, iras-tu voir luire le couperet de la guillotine prêt à trancher ta vie. Qu'importe! Tu mourras avec la conscience du devoir accompli. Tu embrasseras le crucifix, tu diras au Christ : « Seigneur j'ai rempli ma mission : j'ai été la terreur du riche et du philistin ! Par peur de moi on a fondé tant d'asiles, tant d'hospices; on a donné un peu plus de pain aux déshérités du monde. Je vais expier maintenant. Me voici à mon tour victime. Gomme je sacrifiai ce mon-

sieur cossu à la Douleur Humaine, je vais être sacrifié à mon tour à la jouissance humaine, parce que je suis un être de mort et qu'il est écrit que toute œuvre entreprise suivant un principe reproduit ce principe même ! je glorifie votre sagesse, ô mon Dieu, et je vous remercie d'avoir bien voulu prendre votre serviteur pour contraindre les glorieux du monde à respecter les maximes de l'Évangile ! »

Peut-être déplaira- t-il à ta pusillanimité d'encourir le risque de tenir le premier rôle dans cette pantomime judiciaire. Sans doute, par suite d'atavismes reculés, l'essence de ta race, dépravée par de longs séjours dans les âmes d'obscurs marchands ou d'esclaves ouvriers, répugne à l'infamie de cette mort. Je ne puis croire un instant toutefois que tu sois attaché au désir de vivre. Gela ferait honte à la parcelle de lumière divine qui luit au fond de toi. L'art complexe et fatigant que tu exerces, la multiplicité des ruses et la diplomatie de la quête quotidienne découragèrent depuis l'enfance les instincts de conservation. Si tu ne profites point jusque ce jour de la rivière limoneuse qui invite de ses murmures au repos dans les linceuls d'eau doucâtre, c'est que, disciple instinctif de Schopenhauer, dont tu ignores le nom môme, tu pensas comme lui que le suicide ne marque pas une protestation contre l'existence, mais un simple découragement, l'aveu d'une basse faiblesse à supporter les tortures sociales et animales, en un mot la confession d'une lâcheté. Ton orgueil de réfractaire se refuse à afficher sur l'étal de quelque Morgue d'aussi ignobles principes de couardise.

Au fait l'amour de ta femelle, de ton avorton te tiennent-ils vaguement au cœur, et penses-tu leur devoir aussi longue que possible, ta présence protectrice !

Si humble que soit ta conscience, l'instinct de paternité t'asservit. Quel autre témoin invoquerai-je que ce gazetier publiant naguère :

« Le chef de la police de Bjelina, en Bosnie, reçoit depuis quelques jours de nombreuses visites de paysans qui viennent réclamer la grâce d'être décapités à la place du baron de Rothschild. Un farceur a répandu le bruit que le célèbre financier avait été condamné à la peine de mort et offrait une somme d'un million de florins à l'individu qui voudrait bien prendre sa place au billot fatal. Il n'en fallait pas davantage pour provoquer la formation d'un syndicat d'aspirants au martyre et au gros pécule. Le sort déciderait entre les participants; les survivants se partageraient le magot. Le chef de la police ne parvient pas à faire comprendre aux pauvres paysans qu'ils ont été victimes d'une facétie. »

Tu n'as doncpas peur de la mort puisque tu mets ta vie en loterie avec la même désinvolture que les mondaines en voyent aux ventes de charité des bandes d'atroces broderies que confectionnèrent leurs mains inhabiles mais aristocratiques.

Ce qui te perd c'est la .coquetterie, le féminité de ta nature double. Comme le mineur d'hier élu député par ses camarades ne songe plus qu'à frayer avec les messieurs du Trafic, à porter chapeau haut et redingote inélégante indiquant une individualité cossue qui n'a nul besoin d'apparence fascinatrice,

étant puissante par son bien, ainsi tu songes vaguement à devenir un bourgeois, à pouvoir, toi aussi, revendiquer le titre d'honnôte homme, tout comme MM. Reinach ou Wilson; et tu penses qu'une section nette pratiquée par la main d'un opérateur à gages olflciels entre tes épaules et ton crâae t'empêcherait de prendre part devant la postérité à la collectivité des Honnêtes Gens.

Quelle sotte erreur!

Mais je comprends toutes les faiblesses humaines. Et puisque tu redoutes cette vaine menace d'infamie posthume, je veux te signaler, maintenant que tu manges avec moins de voracité ce fromage mobile, le moyen d'acquérir, en fort peu de temps, la gloire ! ! LA gloire ! !

Va, en pieux pèlerinage, jusque la colonne de Juillet : lis, sur les stèles qui l'ornent, les noms des martyrs qui moururent pour la liberté (?) durant les Trois glorieuses. Je ne te propose rien moins que de parader ainsi en lettres d'or, sur les stèles d'une autre colonne érigée par nos fils pour l'éducation libérale des arrière-neveux.

Quand tu tues seul, cela se nomme assassinat. Quand tu tues en bande, cela s'appelle émeute : Si tu parviens à grouper cent mille de tes frères, cela signifie guerre civile, révolution, liberté. Le pauvre qui geint seul, se lamente et implore, n'est que vil mendiant digne du violon, tout au plus d'un internement prolongé au dépôt de Nanterre. Mille pauvres qui crient la faim et défilent sur les boulevards, sont des insurges que respecte déjà la prudence du capitaliste. Le plus jeune fils du banquier, à qui son

père refuse les subsides indispensables pour entretenir de jeunes personnes dépensières, viendra se mettre devant ta tête, t'enflammera par sa rhétorique et, dans l'espoir très sûr de conquérirton suffrage, se sacrifiera pour la cause. Ça lui rapportera neuf mille francs annuels après les prochaines élections; sans compter « les affaires ».

Mais cent mille pauvres qui, armés de bons gourdins et de coutelas de bazar, descendraient dans la rue, pour généraliser et tenter en syndicat l'exploitation de l'art que tu exerces seul, jusqu'à présent, cent mille pauvres luttant cinq heures contre les gardes corses de la caserne Tournon, obtiendraient immanquablement, de la peur publique, de précieuses concessions capables d'assurer ton bien-être à toi, celui de ta femelle et du fœtus qu'elle allaite.

Car si, par malheur, tu succombais sous le feu de la garde corse, peu de temps après, les jeunes avocats élus par tes frères survivants et par ceux qu'aurait indignés ta mort ne manqueraient pas de réclamer à la tribune parlementaire des pensions en faveur des veuves et des orphelins des citoyens tombés pour la liberté. L'exemple de 1848 confirme l'avis que je t'en donne.

Alors, vraiment, tu aurais accompli la mission pour laquelle les Elohim permettent que tu respires sur la planète. Alors tu pourrais sans crainte te présenter au jugement de Dieu, les mains noires de poudre et dire : « Mon Dieu, j'ai été le symbole de la Douleur Humaine, j'ai rempli jusqu'au bout mon devoir d'avertisseur en terrorisant l'égoïsme de l'homme qui veut jouir ! J'ai ranimé dans l'âme des

puissants, l'idée moribonde de la justice. J'ai obtenu un peu plus de pain, un allégement de labeurs, pour la multitude des laborieux et des simples, et je suis mort à la tâche pour satisfaire à votre divin principe de charité jusque le sacrifice de mon corps 1 »

Les trompettes des archanges sonneront, ô mendiant, devant le trône de Dieu ! et tu t'assoieras à sa droite, ce qui est infiniment plus glorieux que d'engraisser derrière un comptoir en empilant des louis d'or, et en proclamant un athéisme idiot qui signifie seulement la bêtise repue et satisfaite de soi.

Soismartyr, jusqu'aubout, ô mendiant, mon frère !

Renouvelle les miracles d'austérité et de douleur inaugurés par les ancêtres chrétiens dans les cirques de Rome, devant les parvenus du Forum, et les prostituées de Suburre !

Sois magnifique de ton sang...

Et peut-être un jour, le pontife de Rome, écartant le \oile d'erreur qui tombe en plis lourds sur sa face, comprendra la faute de son église, le péché de saint Pierre qui renie le pauvre, pourse donner aux puissants et aux riches.

Christ ne l'a-t-il pas dit : u Le pauvre c'est moi I Mon royaume n'est pas de ce monde ! »

« Pierre, tu me renieras par trois fois avant que le coq ait chanté ! »

0 Pierre, Pierre, pourquoi renier ton Sauveur à la face des servantes? Les pauvres ne sont-ils pas les membres du Christ rédempteur?Ne l'a-t-elle pas annoncé, la bonne nouvelle I N'a-t-elle pas annoncé cette identification du Christ et de la chair douloureuse d'Adam?

Pierre, tu as renié ton Christ pendant plus de mille ans. Dans la splendeur de la tiare et des vêtements pontificaux, sous les marbres du Vatican tu t'es repu de vanité, tu as dit : « Non je ne connais pas cet homme, je suis du parti des marchands du temple et des publicains !

« Je ne connais pas cet homme que l'on torture, dont le front est ceint d'épines, dont le torse nu est rougi par les lanières, et à la face de qui crachent les soldats ! »

« Je ne connais pas le pauvre que voici, qu'on va crucifier entre les voleurs 1 »

Depuis mille ans, Pierre^ tu dis cela pour avoir la faveur des servantes et l'estime des gardes de prétoire !

En vain Dieu t'avertit ! En vain on te dépouille et on te violente. Tu persistes dans ton orgueil insensé ?

Quelles larmes au réveil 1 Quand le coq chantera !

Le coq symbolique des Écritures ! Ahl ignores-tu le sens de prophéties divines ! Le coq c'est l'incendie à la crête rouge, c'est le clairon de la révolte et de la résurrection, et le coq c'est la Gaule !

0 mendiant I Agis ! accomplis la parabole.

Ne faut-il pas que le coq se réveille enfin ! que sa crête de flammes frémisse sur les cités oublieuses, que sa grande voix claironne le lever du jour nouveau, l'ère de la fraternité prédite?

Ne faut-il pas que Pierre pleure son péché, et périsse, comme son divin Maître, de la main des bourreaux?

Va, mendiant, montre ton spectre hideux à la faconde du riche, arme ton bras et parais, et attise

la fournaise de la Douleur Humaine, pour que sous l'éperon de la souffrance Adam peine et lâche à reconquérir l'Eden, à recréer le fruit de l'arbre de la science, le fruit intégral et parfait, la panacée qui détruira les différences du Bien et du Mal effacées à l'aurore du régne de justice !

« Ne sais-tu pas le courage du meurtre? » Tu as fini, mendiant, de te repaître. Ta femelle dort sur la table grasse; et toi, l'œil vague, tu regardes les mouches bleues qui se heurtent dans le bouge, comme de jeunes béliers, et je lis à ta face que tu es trop lâche pour tenter ta délivrance, pour accomplir jusqu'à la Fin nécessaire ton œuvre de martyr... que tu préfères, seul dans ta détresse, quémander éternellement à l'orgueil du riche le pain qu'il te doit... Tu es amoureux de ta honte et de ta bassesse, et tu tends aux talons et aux crachats ton visage ignoble « Ne sais-tu pas le courage du meurtre ? »

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