‹ Critique des moeursChapitre 12 sur 15 · LE REVE DU FUTUR · texte numérisé non relu

LE REVE DU FUTUR

Etant prince par naissance, le rêve lui vint, — chose saugrenue, — de nourrir les peuples.

Ses collègues le renièrent sans qu'il se départît de son illusion, Or voici ce qu'il contemplait.

Les machines couvraient le quart du terrain, si bien huilées et ajustées que nul bruit n'émanait du mouvement.

La campagne, protégée d'une cloche de verre, se hérissait d'épis de terre promise, élevait des grappes étagées par des poutres écarlates, des fruits ventripotents, des légumes considérables... et des ruisseaux d'eau chaude couraient entre les plants, portant la chaleur aux germes.

Yêtus de soyeuses simarres aux broderies mates, des hommes et des femmes appuyaient leurs doigts blancs sur les touches des claviers de force. Ils faisaient cela selon la cadence d'un rythme mélodieux. Et une joie ineffable illuminait leurs faces, si merveilleuse leur semblait la musique enfuie des

orgues dont les tuyaux rejetaient les lames du soleil.

Le bâtiment s'élançait sur des colonnes frêles en métal poli vers une coupole où l'on voyait l'histoire des anciens peuples retracée en une mosaïque mariant les reflets de l'argent, du béryl, des turquoises et des agathes. De distance en distance, les parfums fumaient dans des vasques de cuivre ourlé. Un vent doux effleurait par effluves régulières les joues et les chevelures.

Les orgues enlevaient en extase ces âmes de travailleurs ainsi occupés à distribuer la force entre cent mille machines agricoles et industrielles.

Dehors la fête sonnait. Des bataillons de ballerines évoluaient dans des feux d'artiflce; et chaque pas marquait un hiéroglyphe signifiant de lui seul la beauté d'une idée pure.

Les spectateurs, fraternellement embrassés, regardèrent danser ce poème écrit par la 84^ fédération du Sud (elle compte ll,00i compagnons groupés). On parlait déjà dans l'assistance de supprimer la mention du groupe auteur, afin qu'il n'existât plus de cause pour la vanité ou pour l'envie.

Après leurs trois heures de travail hebdomadaire les Cosmopolites se dirigèrent vers le repos des bibliothèques.

Un instant, ils s'arrêtèrent devant les piscines pour voir se baigner les vierges, Et nul érotisme bestial ne subsistait dans leur cœur, car, les entraves sociales de l'amour ayant été supprimées, les libres appétits ne manquaient plus d'assouvissement. Avec une poitrine pacifique ils considérèrent

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