M DCCC LXXVII
DRAMATIQ UE
u mois de novembre, en 1829, à Pheure delà grande polémique...., et la révolution de i83o dans le lointain, mon heureuse étoile me conduisit au Journal des Débats; bientôt, après les premières tentatives d'un jeune homme qui cherche sa voie à travers l'inconnu, je me sentis adopté dans cette illustre maison qui fut vraiment, chez nous, le berceau du journal politique et du journal littéraire.
Maintenant qu'après tant d'années d'un loyal
service, il m^est permis de rechercher dans ces pages, abandonnées aux quatre vents du ciel, les quelques fragments qui méritent, peut-être, un oubli moins complet que tout le reste, mon premier soin, c^est de m^étonner moi-même. de ma hardiesse à prendre, en mes mains malhabiles, la plume savante de M. Duviquet, mon prédécesseur, qui lui-même avait hérité, non sans bonheur et dans des circonstances bien difficiles , de la plume fameuse du grand critique Geoffroy, digne élève de son maître Fréron ! Car voilà la sincère filiation des formidables critiques auxquels j^ctais appelé à succéder, sans compter, dans Tintervalle, anneaux d^or d'une chaîne d'un plus pur métal, Charles Nodier — on retrouverait, dans le feuilleton, sa trace Charmante, — et cet aimable esprit, ce véritable écrivain, Etienne Béquet, mort à quarante ans, laissant après lui, Thomme heureux ! deux ou trois pages qui ne peuvent pas mourir. Certes, le péril était grand, et bien m'en a pris de ne m'être pas rendu compte des difficultés de Tentreprise. Il est vrai que, tout d'abord, tant d'ambition ne m'était pas venue, et je m'estimais fort heureux lorsque, de temps à autre, j'étais appelé à faire quelque sortie innocente au plus fort de la bataille politique de chaque jour. Le combat était ardent; les plus célèbres soldats des deux parts
étaient à l'œuvre ; où donc était l'obstacle, si dans rintervalle , et quand les chefs ne donnaient pas, le jour où M. de Chateaubriand restait sous sa tente, où M. de Salvandy fourbissait ses armes bien trempées , les nouveaux venus de ma taille, les novices, les recrues, essayaient leurs forces dans les combats d'avantgarde? Ainsi j'ai commencé; j'ai écrit, qui le croirait? de graves articles dans le Journal des Débats^ et vraiment je ne serais j)as seul à sourire de moi-mêm«, si l'on savait avec quel sans-gêne politique je traitais, en ce temps-là, M. Mangin, M. Gottu, M. le comte de la Bourdonnaye et M. le prince de Polignac.
J'ai fait passer, à mon compte, de cruels moments à M. Guernon de Ranville, à M. de Montbel! Me suis-je agréablement moqué delà contre-révolution ; ai-je tourné gravement autour de l'accord des libertés publiques et de la royauté! Ai-je maltraité M. Rives et les censeurs, les bêtes noires de ma jeunesse! Un censeur! ô misère! un homme qui lue et qui taille, en plein drap, ridée et la forme, la pensée et la parole; inintelligente et formidable puissance, puissance occulte et sans nom : le censeur, pareil à ce bourreau voilé qui monte sur Téchafaud pour faire tomber la tête d'un roi! la censure, une sœur de Pluton, une
furie, ou, pour mieux dire, toutes les furies en une seule :
Plutonis soror ant fur i arum sanguints iina.
Figurez-vous aussi, le croirez-vous, races futures? que les ministres de Charles. X avaient chassé des Champs-Elysées, devinez quel révolutionnaire et quel ennemi de M. de Polignac? Ils avaient
chassé Polichinelle! «Ils ont tué cet aimable
déguenillé, qui donnait la comédie aux bonnes d'enfants. Oh, fi! un ministre en lutte avec Polichinelle! » Et sur ce thème ingénieux, jallais à • bride abattue : « Ils ont fait ce que n'a pas fait
Venise Ils ont tué Polichinelle! Oui, Tltalie
avec sa double censure a échappé à ces outrages. Le peuple s^assemble sur la place, la noblesse et le peuple, le clergé lui-même; Polichinelle va paraître, il paraît, le voilà le véritable Polichinelle! il se Joue, il se moque de tout le monde; il a des allusions, il prononce des noms propres; il entre chez le cardinal-ministre; il se glisse, comme Rabelais, dans le palais du souverain pontife; il parle, il tonne, il éclate, comme Rabelais; il rit et il mord, et le malicieux Italien applaudit à ces saillies sans cesse renaissantes. Polichinelle égratigne à tort et à travers, 'bien plus cruellement que Molière; il réunit à la fois le proverbe de
Sancho, la panse de Falstaff, le sarcasme de Pantagruel.
«Un bossu plus vieux que Dante, et plus amusant que TArioste ! » ,
Vous me croirez si vous voulez,. je n'ai jamais su à quel point le conseil des ministres s'était inquiété de mon oraison funèbre de Polichinelle.
A la révolution de Juillet s'arrête enfin mon labeur politique.
Le moment était venu où j'allais m'enfermer dans la citadelle du feuilleton.
Rude épreuve! elle ferait reculer le plus hardi, s'il pouvait se rendre compte de tant de choses indigestes que les beaux esprits contemporains vont lui servir. A ce propos j'ai souvent rêvé que je me donnais, un jour, des atvnes parlantes, qui auraient servi à la critique présente, à la critique à venir. Ces armes parlantes^ je les empruntais modestement à S. A. Mgr le cardinal de Richelieu. 11 n'était encore que le très-habile évêque de Luçon que déjà il avait fait graver sur son cachet une autruche avalant des morceaux de fer. La légende disait en son style figuré ! Fortis dura coqiiit : « Il n'est rien de si dur que le courage ne digère. »
Mon entrée au feuilleton tient à des causes purement politiques, et voici comme : aux élections 1 I.
du mois de novembre i83o, le cens électoral avait été abaissé par la nouvelle Charte à une somme si peu ronde que même plusieurs gens de lettres se virent électeurs en dépit de toutes leurs espérances. Au nombre de ces nouveaux électeurs que venait de créer la loi nouvelle était M. Duviquet lui-même, et le brave homme, content de son prétexte, tout joyeux de ces grandeurs inespérées, partit pour Glamecy, sa patrie, où il devait exercer ses droits de citoyen émancipé. Il me semble encore le voir et Pentendre récitant ce vers de Virgile:
Candidior postquam tondenti barba cadebat,
qu^il traduisait ainsi, en homme qui sait tous ses poètes par cœur :
Et J'avais soixante ans quand cela m'arriva.
Il partit; pendant qu^il écoutait là-bas des professions de foi, j^allais voir les pièces nouvelles à sa place, et le hasard, qui n^est pas toujours un méchant dieu, fit justement qu'en Tabsence de ce digne homme une pièce nouvelle et en vers, un drame, parbleu ! vit le jour à la lumière languissante de la rampe du Théâtre-Français.