‹ Critique dramatiqueChapitre 2 sur 25 · LE PREMIER FEUILLETON · texte numérisé non relu

LE PREMIER FEUILLETON

Première représentation du NÈGRE, drame en 4 actes et en vers libres, par un esclave de la ritne.

a Or, si vous aimez Briitus^ écoutez bien, voici une seconde édition de la légende. Vous allez revoir le vieux Brutus légèrement rembruni avec un jus de réglisse; un Brutus africain, nommé Lazaro, qui, fait le fou pour mieux dissimuler; qui perd son fils, comme le vieux Brutus; idée simple et facile : elle doit, si nous sommes sages, nous donner un théâtre tout neuf. A Toeuvre donc, poètes; cuivrez-moi, pour nous plaire, Athalie et Mérope; frisez les cheveux de Britannicus et de Cinna; faites parler tout ce beau monde athénien en petits vers, et les poings fermés : ceci fait, nous avons du drame nouveau, pour cent ans au moins.

« Quoi qu'il en soit, le vieux Lazaro est un fou qui n'est pas fou. Il arrive sur le théâtre en éclatant de rire ; il porte une culotte rouge, une casaque verte et un manteau couleur feuille-morte ; il parle bas, il écoute sans qu'il paraisse écouter ; du reste, c'est un gaillard emporté comme on n'en voit pas, qui a perdu sa femme dans les mauvais jours, et qui sait distiller à merveille les sucs véné -

neux du mancenillier; véritable père Sournois dont il faudra se métier.

K Ce bonhomme de nègre est le père d^un fils aussi doux que son père est féroce. Je dirai même que ce respectable enfant est un peu niais, pour ne pas dire innocent. C'est un bon. nègre, un de ces estimables nègres d'autrefois, qui disaient à tout bout de champ : « Bonjour, maîtresse à moi ! Pauce vre nègre à vous ! » et deux ou trois locutipns pleines d'effet au temps de l'histoire des deux Indes par l'abbé Raynal. En un mot, il faut voir ce bon nègre, plié en deux : on dirait l'enseigne d'un marchand de tabac. Trop heureux le théâtre â^'lî ! trop heureux le poëte à H !

« Au lever du rideau, le petit nègre fait mille culbutes fort aimables, à côté de sa sœur de lait. Cette sœur de lait, qui ne doit pas être trop blanche puisqu'elle va, sans chapeau, sous le soleil du tropique, est cependant d'une blancheur extrêm,e, à côté de tous les négrillons qui l'entourent. C'est une jeune fille qui avait envie de ressembler à la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, et dont les nègres doivent dire : Bonne petite blanche à nous! Bref, ce nègre aime cette blanche, cette blanche aime ce nègre, tous les deux s'adorent sans le savoir : ainsi marche la pièce ; attendez, s'il vous plaît ; vous allez voir ce que vous allez voir.

« Au moment où le spectateur s'y attend peu, arrive une cargaison d'esclaves : les uns sont noirs avec des mains jaunes, les autres sont jaunes avec des mains noires ; ils ont tous des perruques de mouton, fort bien faites, et un morceau de toile blanche autour des reins. C'est un spectacle intéressant, celui de tous ces malheureux qui viennent vous raconter que le voyage a été terrible, et qu'ils ont mangé deux de leurs compagnons dans la traversée, à la croque-au-sel. Tous ces noirs parlent aussi bien qu'une mauvaise ode de J. B. Rousseau. Il y en a un qui crie : « Ma fille! ma c( fille!)) mais le chef de Thabitation, qui s'appelle Mendoce, et qui est pourtant un homme fort doux, ne veut pas acheter cette petite fille ; le nègre crie toujours : «Ma fille! ma fille! » Mendoce, touché, offre dix guinées de la petite; le marchand en veut trente, Mendoce ne veut pas les donner.

«Prends garde à toi, honnête Mendoce! — car vraiment j'en ai pitié; le sieur Mendoce est le meilleur des bons blancs qui jamais aient acheté des noirs.

« Je passe sous silence les dissertations du marchand de nègres ; ce sont de furieuses dissertations : d'ailleurs, vous avez vu cela partout, dans les livres philanthropiques du dernier siècle. On s'occupait alors beaucoup des noirs; on abolissait la

traite, on avait peur de cette nouvelle espèce humaine qui se réveillait tout à coup ; voilà qui allait bien sans doute, mais qu^est-ce que Tabolition de la traite, comparée à un drame en plein théâtre, où les noirs ont les plus beaux rôles, et dans lequel on leur fait débiter plus de sentences que toutes les tragédies de Voltaire n^en sauraient contenir?

« La toile tombe. Après un instant de repos, dont les amis de Tauteur avaient besoin, la toile se relève et nous montre une nouvelle décoration couleur soupe au potiron. C'est une nouvelle couleur composée de bandes rouges et jaunes, ce qui veut dire que nous sommes sous les tropiques, et qu'il y fait bien chaud.

«A côté de sa toile, si hardiment barbouillée, le machiniste a élevé un rocher en bois peint en vert, et qui risque fort de ressembler à la roche tarpéienne noire; au-dessous de ce rocher, la mer est censée s'agiter et former un gouffre sans fond ; il faut que vous sachiez que c'esfdu haut de ce rocher que Mendoce jette ces nègres qui lui ont coûté si cher; cela dit, arrive le bon nègre, l'ami de la bonne Marie, un vrai déclamateur.

« Il parcourt la scène en sautant, il parle d'amour et de malheur, puis il se sauve quand il entend venir les nègres nouvellement achetés ; les nègres

arrivent à leur tour, et se plaignent. L'un d'eux, le même dont Mendoce a refusé d'acheter la fille, propose une conspiration : « Conspirons ! sauvons- « nous ! » Puis il se fait un grand silence, c'est le Brutus nègre qui survient; il se découvre, enfin, tel qu'il est : J'ai tout mon bon sens, mes amis ! leur dit-il, 'et, en preuve, il se met à déclamer son rôle à tue-téte, il crie, il se démène, il bave, il est possédé.

a Ces folies étant faites, les nègres se disent : // n'est pas fou! Alors voilà qu'ils l'entourent, voilà qu'ils se jettent par terre en se prenant la main, voilà qu'ils invoquent, non pas le grand serpent ou le manitou des montagnes, mais le ciel et les enfers; tout ce monde hurle nègre à faire peur. Puis les conspirateurs se dissipent ; le vieux nègre reste seul, son fils arrive; vous verrez ici, entre les deux noirs, une scène de père irrité et de fils amoureux comme nous n'en avons que trop vu parmi les blancs.

« Depuis les Guelfes et les Gibelins, depuis Roméo et Juliette, depuis la Grèce, Rome, l'Orient, et que sais-je? vous savez comment s'y prend un père pour dire à son enfant : Il me faut ton ami, ta maîtresse, ton bienfaiteur; je le veux !

tt La scène se passe ordinairement ainsi: le fils : Barbare! Père injuste! Le père, à qui le fils

n'a d'ordinaire aucune obligation, s'écrie en fureur : Fils dénaturé ! fils ingrat! monstre! Et puis voilà un fils qui est maudit. Alors le fils, ne voulant pas tuer sa maîtresse, ne voulant pas désobéir à son père, prend un moyen terme trèsaudacieux, il se tue ! Héros doublement intéressant que pleure un père, que pleure son amie, et qui emporte dans la tombe la double palme de la piété filiale et de la fidélité.

tt Mais n'anticipons pas sur les événements. Nous voilà au troisième acte, dans une cabane d'osier fort agréable. Le bon nègre est tout bouleversé; sa maîtresse, la jeune Marie, est gaie et contente comme à son ordinaire; la jeune blanche plaisante elle-même avec son esclave; l'esclave lui fait une déclaration en se mettant à plat ventre et en baisant la terre, puis il entre en fureur comme son père; il ne veut pas laisser sortir Marie. Marie promet de ne pas sortir, mais elle sort l'instant d'après ; Yago est désespéré. Il met le couvert de son maître Mendoce et du marchand d'esclaves. Ce repas m'a paru trop simple : des fruits, du laitage, du pain et autres mets champêtres, puis une large cruche qui contient je ne sais quoi. Quand tout est prêt, le vieux scélérat de nègre entre par la fenêtre, son air est sinistre : ce Je vais empoisonner leur dîner w, dit-il tout bas

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à son fils. Ainsi dit, ainsi fait; le vieux nègre se penche sur la cruche et verse son poison de manceniliier ; le fils voit tout sans rien dire; arrive la compagnie, Tempoisonneur saute par la fenêtre.

ce Ceci vous présente un déchirant spectacle. Cette famille innocente est à table; vous avez tout à craindre pour elle, tout à craindre pour cet honnête marchand d'esclaves, pour ce doux propriétaire d'esclaves, pour cette jeune blanche qui est la seule du pays. J'oubliais de dire queLazaro est entré par la porte pour voir Peffet de sa plaisanterie; mais, ô destin, ô Providence ! à l'instant même où Marie porte à ses lèvres le fatal breuvage, son amant, son nègre, s'écrie : Tai soif! Il arrache le verre des mains de Marie, et au lieu de dire tout simplement : Ce vin est empoisonné ! il l'avale et tombe mort : ce que c'est que de ne pas penser à tout.

(c Alors le vieux Lazaro, voyant cela, se précipite sur le cadavre de son fils en hurlant de plus belle. Il est impossible de hurler plus naturellement que ce nègre, d'avoir les genoux plus gros, les jambes plus cagneuses, l'œil plus creux : c'est un bon nègre; il est seulement dommage qu'il ait imaginé de contrefaire le fou et de parler par dithyrambes, même quand il veut être sensé !

ce Silence et attention ! Voici le dénoûment. Nous revoyons la décoration couleur de potiron, et le roc tarpéien en bois peint; tous les nègres sont assemblés et entourés de gendarmes ; Mendoce les harangue et leur montre quelle faute ils ont faite, (c Scélérats! vous voulez être libres! Misé- « râbles! vous voulez quitter ces champs que vous « labourez, les huttes dans lesquelles vous avez la « fièvre! Ingrats î » A ce discours vous croyez que les esclaves vont être jetés du haut de la roche; il est probable même qu^ils n^ont été amenés là qu'à cette lin ; pas du tout, la conclusion est trop logique ; il faut une sortie au poëte pour allonger son acte. Allez vous faire mettre à la torture, s'écrie le doux Mendoce, et les voilà qui sortent, maître, esclaves, gendarmes, pour aller chez le bourreau de Tendroit. Sans Lazaro la scène restait vide, mais Lazaro se promène de long en large ; il faut bien faire un peu de philosophie nègre avant de mourir.

« Quand il est resté là dix minutes, déclamant, riant, pleurant, arrive un domestique de la maison, noir comme lui, une espèce d'argousin railleur et malin, qui soupçonne que le noir Lazaro n'est pas si fou qu'il en a l'air. Ces deux noirs se disputent à outrance ; ils proposent même de se ■ battre à coups de poings; ils se battent; rintérêt

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redouble, mais, hélas! le combat ne dure pas; Lazaro, il est vrai, jette Pinspecteur contre un rocher, — rinspecteur se relève et s'enfuit. Lazaro le poursuivrait sans nul doute bien plus loin que les coulisses, mais Aristote ne veut pas que la scène reste inoccupée, et ce brave nègre obéit à la réthorique d'Aristote comme s'il s'agissait du Code noir.

« Enfin nous sommes au dénoùment; Lazaro, resté seul encore une fois, va se retirer tranquillement, quand le malheur amène la jeune Marie dans la décoration jaune et rouge. Marie vient, tête nue, artistement coiffée, au plus fort de ce soleil, pour chercher le vieux Lazaro,'qu'elle croit errant dans le désert.

a Viens donc avec moi, Lazaro, lui dit-elle avec cinq ou six rimes redoublées, viens que je te ramène à ta cabane, et autres choses fort aimables qui toucheraient un tigre, d'autant plus que toujours Marie adonné à boire à Lazaro. Croiriez-vous cependant que Taspect de cette pauvre fille ranime la colère du noir! Il faut que tu meures avec moi, lui dit-il, il faut que je te précipite du haut de ce rocher (toujours en rimes redoublées); et làdessus il entraîne Marie ; Marie crie, Marie pleure, Marie demande pardon, le nègre Tentraîne toujours : les voilà tous les deux au sommet du ro-

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cher; mais le nègre a trop de coquetterie pour se précipiter ainsi sans avoir de témoins : il attend complaisamment sur le bord du roc ; il tient Marie devant lui, tout est prêt; attendons seulement que les nègres reviennent de la torture, précédés des gendarmes et de Mendoce. Que devient Mendoce à la vue de sa fille sur le bord de l'abîme? Le nègre triomphe, tout le monde tremble, excepté , le parterre et les loges... (Quant à la situation. C'est la situation delà somnambule ào, M. ^cxiho,^ au moment où elle est posée sur le toit de son moulin.)

« Je vois que vous êtes impatient, lecteur. Eh bien! prenez courage, Marie ne meurt pas; le nègre est touché de pitié , et se précipite tout seul dans Fabîme ; les nègres ferment les yeux , Mendoce relève sa fille, la toile tombe, et tout est dit.

(( J'ai déjà parlé du style de ce drame, s'il y a drame. Jamais on n'écrivit un drame de ce goût-là, depuis la fondation du Théâtre-Français. La comédie de Boursault, le Mercure galant^ y compris l'énigme, est un chef-d'œuvre de style, de raison et de goût à côté de l'œuvre de M. Ozanneaux. Figurez-vous un vers tantôt long, tantôt court, à deux rimes, à dix rimes, brisé, rompu, allongé, lent et vif, n'ayant jamais la mémo allure, et vous

comprendrez une idée de la fatigue et de la déception. »

Telle fut mon entrée au feuilleton ; pour qui veut lire avec sang-froid cette ironie où la forme et le fond sont tout à fait à Punisson d'une chose de mauvais goût, dans le fond et dans la forme, il est impossible de s'expliquer comment il s'est fait que, dans un journal aussi grave, et à cette même place occupée par des écrivains judicieux, corrects, et d'un style si calme et si posé, cette infraction à tous les usages de la critique savante n'ait pas été immédiatement réprouvée. Au contraire, il n'y eut qu'une voix pour approuver ma

hardiesse Elle était nouvelle en ce lieu de si

bonne compagnie, et voilà pourquoi elle réussit. M. Duviquet ne fut pas le dernier à en rire, et, posant sa main vénérable sur ma tête coupable, il s'écria : Tu Marcellus eris !

J'aurais été bien inspiré, dans plus d'une occasion importante, de ne pas m'éloigner, autant que je l'ai fait, des sentiers rigoureux où mes prédécesseurs avaient laissé leur empreinte ; à coup sûr, ma critique eût gagné en force, en vigueur, en utilité, ce qu'elle eût peut-être perdu en élégance. A quoi bon, d'ailleurs, cette mièvre élé-

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gance, sitôt fanée? Ami critique, il ne s'agit pas de toi, il s^agit de Pœuvre que tu racontes. Tel était le conseil du sage.

Mais la jeunesse n^écoute guère les conseils qui lui défendent de briller aux dépens d^autrui : Jiivenilia senilia !

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