‹ Critique dramatiqueChapitre 24 sur 25 · LES PARODIES · texte numérisé non relu

LES PARODIES

N a parodié Marion Delorme toute la semaine. Aux Variétés, on a parodié Marion; au Vaudeville, Marion. Or la parodie de cette fille élégante et rêveuse, grande dame au boudoir couleur de rose, vous vous doutez en quel lieu nos auteurs Font cherchée? Hélas! oui, ils ont placé Marion Delorme au coin de la borne. Dites adieu, Marion, aux blanches dentelles, aux diamants éblouissants, à la soie et au tapis de votre demeure; dites adieu aux élégants petits-maîtres si bien poudrés. Marion tombe d^un étage, et la voilà dans la mansarde; la voilà courtisane mendiante, courtisane en guenilles, chargée d'un faux parfum ; Marion amaigrie et livide, Marion aimée par les portefaix de la rue, par les censeurs, les usuriers et les espions, Voilà pour-

tant à quelle besogne nos vaudevillistes se sont amusés huit jours durant! Cest un crime de plus de Tesprit français.

Je dis Tesprit français par habitude plus encore que par vanité. Pour ma part, je trouve peu d^esprit et de goût à cette rage de tout parodier. A force de vouloir rire de tout, nous ne croyons plus à rien; à force de moquerie, nous avons tué les émotions, nous avons tué les larmes, nous nous sommes faits sceptiques d^abord, puis enfin incrédules, puis athées. Or notez bien, je vous prie, que ce rire éternel n'est plus dans nos mœurs, que nous sommes sérieux aujourd'hui, si nous sommes quelque chose : sérieux dans nos mœurs, dans notre présent, dans notre avenir, dans notre passé; sérieux par devoir et par besoin, sérieux en amour et en affaires, sérieux partout, sérieux toujours. C'est donc chose puérile que de vouloir nous faire rire à tout propos. Aujourd'hui la parodie est un contre-sens. Quand le drame le plus terrible ne nous suffit plus, quand, en fait de littérature, nous ne voulons même plus du meurtre et du viol, que voulez-vous, en effet, que j'aille rire à Paillasse? Talma lui-même aurait de la peine à me faire peur.

Je faisais ces réflexions en voyant, au Vaudeville et aux Variétés, Marion Delorme descendue au der-

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nier degré de son métier d'autrefois. Figurez-vous qu'ils Font dégradée à plaisir; ils l'ont dépouillée non pas seulement de sa robe à ceinture d'or, mais de sa poésie, de son idéal, de ses tendres émotions, de son mol abandon, de ses larmes, de son amour, de tout ce qui en faisait encore une femme; ils l'ont affublée d'esprit au gros sel, la courtisane parfumée; ils l'ont prise, la pauvre fille qui combat son amour, pour la jeter à la tête d'un amant de carrefour. Nous avons senti la pipe et le tabac de régie dans le drame de M. Hugo; la vile prose a remplacé le vers passionné de Marion Delorme; la charge s'est glissée entre tous ces personnages si fantastiques, si mouvants, si spirituels, brodés sur toutes les coutures, brodés à jour, véritables Français qui vivent, pensent et se disputent sous une loi de fer. L'ignoble a frappé sur tous ces détails du poëte; le grivois a pesé sur toutes ces têtes sévères; l'esprit a gâté tout ce drame; ils ont fait un curé de village de Richelieu, et de Louis XIII un sous-préfet. Profanation !

Puis on appelle cela une parodie ! Ce sont là des parodies comme le masque est la parodie du visage, parodies informes, inanimées, immobiles, horri blés à voir ; parodies décolorées où l'on ne voit plus que l'horreur, parodies où les moeurs sont outragées, l'art insulté, le drame méconnu. Puis

VOUS voulez qu'on fasse des drames, qu'on s'intéresse à un drame! A peine le drame est-il fait qu'il y a derrière vous un autre vous-même pour le refaire; et comment refait, je vous prie? Votre héros a six pieds, le héros de la parodie en a quatre ou trente-deux; votre héros est sublime, le parodiste en fait un fou ou un crétin; vous êtes écrivain hardi et passionné, votre pseudonyme fait de vous un effronté et un barbare. Sous sa main, tout se flétrit et se gâte; il pétrit après vous votre boue déjà pétrie, et d'un homme il fait un singe. Et non-seulement il en veut à votre drame, il en veut à votre style, mais encore il en veut à vos acteurs. Laissez faire la parodie, elle gâtera votre œuvre de fond en comble : de votre nuit d'été elle fera une nuit d'hiver, de votre jeune Iphigénie elle fera une marchande de modes effrontée ; elle enverra Ajax à la halle, Agamemnon sera portier, le palais ne sera plus qu'une échoppe. Laissez faire la parodie, elle mettra la carmagnole à la place de l'habit de cour, le bonnet rouge remplacera le chapeau rond ; elle aura des haillons, elle aura du fard, elle aura des mouches, elle aura de la farine, elle aura des faux cheveux, elle aura des anachronismes, des mensonges, des calomnies; elle flétrira tout ce qui lui tombera sous la main, car c'est un de ses droits, à

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Tentendre, de tput flétrir, de tout gâter, parce qu'elle s'appelle parodie ! Et voilà ce que nous encourageons !

Croyez-moi, ne jetez pas la parodie dans Part : c'est bien assez de la critique. L'art aujourd'hui est quelque chose de trop grave pour s'accommoder de ces ricanements inquiétants avec lesquels la foule le reçoit trop souvent. Hélas ! si vous avez besoin de parodie, blasés que vous êtes, la parodie est partout autour de vous, à droite et à gauche, par devant et par derrière, dans les murs, hors des murs; elle vous coudoie, elle vous tutoie, elle s'assied à vos côtés. Toute l'histoire moderne, qu'est-ce autre chose qu'une parodie? L'histoire générale même, qu'est-ce autre chose si ce n'est une parodie perpétuelle, qui recommence tous les cent ans?

Je vous en fais juge vous-même. L'autre jour, à rOpéra, entre dans une loge l'empereur dom Pedro. L'empereur se place; on le regarde, on le salue, on salue sa femme; on se dit : « C'est l'empereur, c'est un homme qui a eu le Brésil à lui, qui s'est assis sur le trône des Bragances, et qui vient à l'Opéra comme un bourgeois de Paris ! » Sans nul doute, c'était là un assez beau spectacle. Voir cet homme que le caprice populaire a renversé, cet allié de la famille Bonaparte, une

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ruine! cela est étrange, n'est-ce pas? Eh bien! braquez vos lorgnettes. Oubliez ce musicien qui parodie Rossini, et ce poëte qui parodie Quinault, et cette chanteuse qui parodie la Sontag, et ces peintres qui parodient Gérard et Girodet, et ces femmes des loges, ces petits-maîtres des loges, qui parodient tout le XVIII*' siècle, et jusqu'au gaz enflammé qui parodie les bougies du lustre ; oubliez tout cela, je vous prie; arrachez-vous à cette parodie continuelle, regardez dans la loge de l'empereur ce drame complet et solennel, ce dernier présent de TEurope que l'Amérique renvoie à l'Europe, ce roi du nouveau monde absolument traité comme un roi du vieux monde; regardez tout cela, Parisiens, et prenez-y plaisir. Seulement, hâtez-vous, prenez garde à la parodie; dites à la parodie de vous faire grâce un instant.

Mais non, non, point de grâce : la parodie est implacable. Elle existe nécessairement : par cela même que vous êtes, vous ou votre œuvre, vous êtes parodié. Quel est le grand talent qui n'ait pas sa parodie ? Cet empereur du Brésil lui-même, tombé de si haut, qu'est-ce autre chose que la parodie de Charles X?

Tout à coup, vis-à-vis la loge de l'empereur, une loge s'ouvre. On regarde, on oublie tout à coup le Brésil, et ses mines d'or, et ses révolu-

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tions (quel pays n^a pas sa révolution à faire oublier?,); on regarde dans cette loge qui s''ouvre. Attention et silence ! voilà une barbe qui entre surmontée d'un turban, voilà des cachemires, qui se déploient, à faire envie aux plus jolies femmes, à celles qui en ont le moins besoin ; voici des serviteurs complaisants , Pun qui explique en arabe des vers qu'on n'expliqtie pas en français, Tautre qui porte le tabac et les pastilles, Fautre qui écoute et qui répond. Que croyez-vous que soit cet homme ? A votre sens, quel est son rang, son état dans le monde? Et ne vous pressez pas de répondre, je vous prie ; réfléchissez à ce que vous allez dire : il y a beaucoup de gravité dans ma question.

Je vous vois sourire, vous êtes bien sûr de votre fait. Hussein a fait déposer chez vous sa carte , insignifiante parodie d'une visite d'amitié. Eh bien ! non, ce que vous voyez dans cette loge, ce turban, cette barbe, ces cachemires, cet interprète et ces deux officieux, j'ai presque dit ces deux flatteurs, ce n'est pas Hussein, ce n'est pas le dey d'Alger; c'est bien mieux que cela, grands dieux ! c'est la parodie de dom Pedro qui vient le chercher dans sa loge, le brillant empereur. Ainsi ce roi déchu n'a pas échappé dix minutes à la parodie. La parodie est plus prompte que la mort,

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et notez bien que c'est une parodie complète, titre pour titre, malheur pour malheur. LMn est empereur, l'autre est dey; Pun quitte PAmérique, Tautre TAfrique. Étrangers tous deux, tous deux chassés, ils viennent chercher tous deux un asile chez un peuple en révolution ; le même jour, à la même heure , ils se trouvent au même endroit, eux sortis de trônes brisés à deux extrémités du globe ! Aussi voyez comme ils se penchent ! comme ils se regardent ! comme ils se font peur de leur ressemblance ! Hélas ! le dey si glorieux ne se doute pas qu'il n'est qu'une parodie ; lui qui a perdu la Casbah, il a la douleur de se voir en présence d'une infortune plus grande que la sienne. Il est vaincu doublement, vaincu en Afrique, vaincu dans sa loge à l'Opéra. Je suis donc tenté de le plaindre. Je le plains. Il faut plaindre le malheur, aujourd'hui surtout. Non, le dey n'est pas une parodie ; j'ai eu tort de le dire. Le dey est un drame complet et sérieux. Dom Pedro et le dey d'Alger sont deux grands drames. Portons - leur donc toute la curiosité qu'ils méritent, puisque aujourd'hui la curiosité c'est notre respect; soyons sérieux en présence de ces infortunes sérieuses : aussi bien, si nous voulons, si je veux soutenir mon système des parodies nécessaires, la parodie ne nous manquera pas. I 27

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Donnez-moi le temps d'aller chercher ma parodie. Soyez tranquilles, j'ai une parodie toute prête. Pendant qu'on explique à Sa Hautesse VOrgie et Tenlèvement d'une petite fille, si peu belle comparée aux énormes femmes de son sérail; pendant que l'empereur, bon musicien, se livre en artiste aux impressions de l'orchestre, donnez-moi le temps d'aller chercher la parodie de ces deux puissances tombées. Je suis à vous tout à l'heure. De l'Opéra je vais à l'hôpital. « Où sont, dis-je à la bonne sœur de charité, où sont-ils, les princes d'au delà les mers ? où est le grand Esprit si fier et si beau? où est le petit Esprit si jovial et si gourmand? où est la princesse, leur femme et leur sœur?» Alors la sainte fille, en souriant, me mène dans la salle Saint-Joseph, et j'aperçois dans le lit d'un hôpital, à moitié morts de faim et de froid, le grand Esprit et le petit Esprit qui ronflent, rêvant à leurs beaux jours. La princesse osage est dans la cour qui fait la lessive, comme la faisait jadis M"^ de La Vallière. « O ma bonne sœur de charité, prêtez-moi vos princes osages; j'en ai besoin pour une heure, j'ai une leçon de vanité à donner, j'ai un spectacle à présenter à la foule qui vaudra bien les deux têtes de mort que Bossuet envoyait à l'abbé de Rancé ! » Et la bonne sœur me confie ses deux princes et sa princesse. « Pre-

nez-en bien soin. Monsieur; prenez bien garde qu'ils ne s'enrhument; ils ont la fièvre, tenez bien leur bonnet de coton sur leurs oreilles !» Et me voilà de Thôpital à TOpéra. Je me place dans une loge vide, dans une loge de face, à côté de la loge du roi. — Messieurs, Messieurs, voilà ma parodie. Regardez ! voilà la parodie à sa dernière expression; voilâmes deux rois, à moi, détrônés, chassés, errants, vagabonds, présentés à Saint-Cloud tout armés, tout parés et tatoués. Eux aussi, ils ont orné vos fêtes^ Parisiens; eux aussi, ils ont occupé les premiers rangs de ces loges dorées; eux aussi, ils ont forcé vos femmes à pencher la tête hors de leur loge; eux aussi, ils ont attiré toute Pattention de vos lorgnettes. Fragile objet de curiosité, victimes du caprice populaire, ils ont passé de Saint- Cloud à Phôtel de Rivoli, de TOpéra à la Porte- Saint-Martin; de Tivoli ils sont allés à la Chaumière pour Pamusement des grisettes et des étudiants, qui leur ont tourné le dos; puis enfin ils seraient m.orts de faim sans Phôpital. C'est ainsi que la fille de Henri IV, au milieu de Paris, manqua de bois l'hiver. Étrange histoire des grandeurs!

Mais voici qui est plus fort que tout le reste : c'est la parodie forçant le drame de jouer devant elle, forçant le drame qu'elle parodie de l'amuser, elle parodie! La chose est forte, sans doute! c'est

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plus fort, beaucoup plus fort que si la Gothon des Variétés, s^asseyant dans une loge, forçait la vraie Marion à venir Famuser le soir. Figurez-vous donc que ce dey d^ Alger, de retour de POpéra, est sollicité par la Porte-Saint-Martin, comme un Osage, pour faire la recette du jour. Même on dit à Sa Hautesse de choisir son spectacle. Or savezvous ce que le dey choisit de préférence, quel spectacle lui agrée le plus, à lui barbare? O vanité de la gloire humaine! vanité des grands hommes qui veulent être des types! Voici donc ce que le dey veut voir jouer devant lui ; écoutez !

Notez bien qu'il avait à sa disposition mille féeries : vaudevilles où Ton chante, mélodrames où Ton égorge, ballets où Ton danse; il avait à demander incendies, meurtres, homicides, viols, blasphèmes; bien plus, il pouvait voir insulter sur la scène ■ évêques, archevêques, curés, toute la religion catholique, ce qui pouvait, ce qui devait lui être très-agréable, à lui enfant de Mahomet... Eh bien! Hussein n^a voulu ni de nos meurtres, ni de nos incendies, ni même de nos blasphèmes dramatiques : le blasphème lui fait peur, à lui, parce qu^il est croyant. Savez-vous ce qu^il a demandé, le dey? O encore une fois vanité! vanité! il a demandé à voir Napoléon, non pas le Napoléon des Pyramides et d'Austerlitz, mais le

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Napoléon de Sainte-Hélène; non pas Tempereur, mais le captif. Et pour lui dey d'Alger, pour lui faible et insignifiante parodie de Bonaparte, on a parodié la mort de Bonaparte. Il a vu le lion recevoir le coup de pied de l'âne; il a entendu le râle du mourant; il a appris comment on peut avoir été plus puissant que Mahomet, et mourir! Bonaparte se fût-il douté qu'un Africain détrôné s'amuserait ainsi de son exil et de sa mort? Bonaparte mort à Sainte-Hélènepour consoler, à vingtansdedistance, le dey d'Alger! O parodie, ce sont là de tes coups ! La parodie, c'est le/iii^z^w de l'Europe moderne; la parodie, c'est le dieu de notre histoire. Voilà comment la comédie des Ricochets de Picard contient toute l'histoire de ce siècle. Mais c'est justement parce que la parodie est partout qu'il ne faut pas faire de parodies. D'ailleurs, la parodie s'est déplacée, comme toutes les puissances; elle a passé de l'art dans l'histoire. Parodier en même temps un empereur qui tombe et un drame qui réussit, c'est trop de parodies pour un jour.

2 septembre i83i.

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