‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 37 sur 64 · DENT TT · texte numérisé non relu

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ne voulant avoir aucune complaisance, ni sous entendre aucune chose à ce que l’on vous dit, Cependant tout le commerce de la parole est fondé sur une reciproque indulgence que lon a les uns pour les autres, d’où sont venus tant d’usages dénonciations estranges et extraordinaires et qui n’ont presque point de raison, et cela pour s'expliquer avec plus de brieveté et de facilité, ce qui a esté receu nonobstant tout ce que vostre critique y pourroit trouver à redire. Or il faut que vous m’avoüiez qu’il y a des livres où la precision et la justesse sont neces-

saires absolument comme sont les livres dogmatiques où la moindre faute renverse tout, Mais il y en a aussy où

elle n’est point requise comme sont ceux de divertissement, ceux d’histoires inventées, dans ces livres là quelles fautes peut il y avoir ? Car de l’anachronisme, (ce mot la seulement gasteroit le livre s’il y estoit) cet anachronisme est de nulle consequence, cela seroit considerable si c’estoit un livre de Chronologie, mais en celluy cy où tout est [66 V®] inventé et par consequent où tout est bon autant que l’auteur l’a voulu, cest luy

faire un procez mal à propos que de le poursuivre sur des loix qui luy sont estrangeres: Aïnsy Je crois qu’il

faut garder vos Critiques pour d’autres livres qui y séront naturellement exposez, Et ne les regarder en celluy cy que comme des marques de vostre esprit, Car enfin il n’y à point de livres au monde sur lesquelz on ne puisse faire des critiques quelque bons qu’ilz soient, mais ilz ne laissent pas d’estre estimez nonobstant cela.

Eu. — Je suis bien aise que vous me parliez avec franchise comme vous faites, Cependant, vous m'avez repris au commencement de ce que Je fondois quelque chose de ma Critique sur l’humeur de l’auteur du livre, Et

vous faites à present la mesme chose à mon egard, ce

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qui me justiffie auprez de vous de ce costé là. Je vous suis aussy obligé d’avoir pris la peine de faire mon portrait quoy qu’un peu chargé, mais je l’en trouve meilleur pour moy, J’en vois plus clairement mes defautz que je tascheray de corriger, Cependant Je puis dire que Je n’ay pas esté malheureux dans [67 R*] quelques critiques que j’ay faites sur quelques ouvrages, elles ont esté aprouvées, Vous sçavez aussy que J'ay esté assez heureux pour convaincre d’opiniastreté en plusieurs rencontres des gens qui avoient plus d’esprit que moy et qui disoient à peu prez ce que vous dites, vous en avez esté tesmoing, et qu’ilz n’ont pu me convaincre de l’opiniastreté qu’ilz me reprochoient quand Je n’ay pas esté de leur avis, ce qui me fait croire que Je n’ay pas encore l'esprit egaré. Mais Il ne s’agit pas icy de la netteté de l’expression dans le discours de la conversation dont vous parlez, où Je demeure d’accord que l’intention de le rendre bref luy a accordé des passedroitz extraordinaires: Il ne s’agit pas non plus de la precision d’un

bvre dogmatique ni d’un livre de chronologie, Il's’agit

simplement d’un livre quel qu’il soit qu’un homme a composé à son loisir dans son Cabinet, où l'impromptu du discours ne peut faire excuser des fautes essentielles qu’on y remarque, par ce qu’il a du les voir en ayant tout le loisir, Je vous ay amplement fait entendre cela : or un Livre [67 V“] quel qu il soit doit toujours estre assez precis pour n’estre point contraire à luy mesme, Et s’il traitte une histoire, quoy qu’elle soit inventée il doit y garder les marques d’une histoire veritable, elle ne doit point supposer dans son tissu des impossibilitez quoy qu’elle puisse y feindre des faitz miraculeux, mais de faire que des gens qui ne doivent naïstre que deux cens ans aprez, se trouvent en la compagnie d’autres qui sont

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mortz il y a deux cens ans, C’est ce qui n’est pardonné a aucune histoire ni fable, Et ce mot d’'Anachronisme dont vous faites une raillerie veult dire ce que je dis, Et tout railleur ou raillé qu’il soit Il met une tache au livre et au jugement de l’autheur que tous vos beaux “espritz ne sçauroient effacer ni avec leur grande authorité, ni avec leur silence mesprisant: Je ne vous repeteray point ce que je vous ay dit cey devant sur ce sujet, et sur les histoires Poetiques et Comiques de peur de vous ennuyer, Je vous repeteray pourtant encore que vos M" les beaux espritz ne sçauroient tenir contre mes objections et mes remarques [68 R*®], quand ilz voudront ‘ bien ne me pas traitter de haut en bas, et s’imaginer qu’ilz m’acableront avec leur authorité dont je ne fais point de Cas quand ils n’auront que cela à m’opposer. Ce que je vous ay dit est vray, ils sont prevenus de l’estime qu’ilz ont faite de ce livre au temps de leur Jeunesse qu’ilz n’avoient aucune experience, et qu’ilz n’estoient capables que d’y voir des fadaises qui leur sembloient plaisantes alors, laquelle estime est demeurée dans leur esprit telle qu’ilz l’avoient en ce temps la et. qu’ilz ont toujours soustenue sans avoir reveu depuis ce livre, Mais Je gagerois contre eux qu’ilz ont bien de la confusion de voir a present dans cette nouvelle traduction qui en a renouvelé la lecture, toutes les absurditez qui y sont et qu’ilz voudroient bien ne s’estre point si fort declarez. J’ay encore à leur demander pourquoy ilz critiquent avec tant de severité les ouvrages de ce siecle qui sont des histoires inventées comme celle dont: nous parlons, Et pourquoy delicatz et difficiles comme ils. sont, Jusques à vouloir refformer des endroitz a cause disent ilz qu’on pourroit [68 V*] les traitter mieux qu’ilz ne sont, Ilz ne veulent pas voir dans celluy cy

non pas des fautes douteuses comme celles dont Je viens de parler maâis des absurditez qui ne se peuvent souffrir et qui sautent aux yeux des moins ésglairez, cette indulgence est trop manifestement injuste pour estre

aprouvée. Ces Messieurs font Justement Comme fit le'Re-

nard quand Le Lion Le loup et l’asne se furent confesser (sic) a luy, Le lion s’accusa d’avoir devoré un Passant qui ne Iuy faisoit point de mal, Le Loup s’accusa d’avoir mangé une breby avec son agneau qui estoient tout le bien d’une pauvre petite bergere, Le renard leur pardonna ces fautes sur ce qu’ilz l’assurerent que ce qu’ilz avoient faict estoit à cause qu’ilz avoient fain (sic), Mais quand l’asne s’accusa d’avoir mangé la paille des sabotz du garcon qui le conduisoit Ah Mal-

heureux! s’escria le Renard qu’as tu faict ton peché n’a

point son pareil, Ce pauvre enfant meurt peut estre de froid a l’heure qu’il est faute de cette paille, Cela ne se

peut pardonner et sur cette sentence il fut devoré par

le lion [69 R“] et par le loup. Aussy ces Messieurs,

dans ce ‘siecle si esclairé et si peu indulgent, pardonnent

des fautes qu’ilz nomment mesme des beautez et ne pardonnent pas des choses qu’on ne doit pas appeller fautes puisqu’ilz disent qu’on pouvoit faire mieux. Enfin Mon- Sieur voila à quoy nous en sommes, sCavoir si a causé qu'il y a soixante ou quatre vingtz ans qu’on estimoit

ce livre, Il le faut estimer encore aujourdhuy. Si cela es-:

toit Ronsard reprendroit avantageusement la place que le siecle present luy a ostée Marot Dubartas et autres de ce temps là dont la reputation estoit alors plus grande

que n est et ne sera jamais celle des meilleurs autheurs

d’aujourdhuy, en feroient de mesme, Mais Je ne vois pas qu’on se dispose à leur faire une pareille grace qu à Michel de Cervantes à avoir pour eux cette indulgence

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