‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 38 sur 64 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Dialogue

Neopxize — Eupoxe

Neopxize. — Je vous ay toujours attendu pour oüir vos remarques sur la seconde Partie de nostre livre comme vous me l'aviez fait esperer quand nous nous separasmes le dernier jour: Mais je crois que je ne vous aurois point veu si je ne vous estois venu trouver comme je fais. |

Eupoxe. —— Je suis fasché de vous avoir causé cette peine, Il est vray que je m’estois offert pour continuer nostre critique. Mais de la façon dont vous me parustes dans nostre dernier entretien, recevoir ce que je vous disois, J’ay cru que je pourrois peut estre ne vous pas faire plaisir de blasmer davantage un Livre que [70 V*] vous aimez, et que de continüer comme j’ay commencé

y trouvez, en quoy J’aurois mauvaise grace voulant vous obliger à estre de mon avis et à renoncer à vostre goust pour le conformer au mien.

No. — Je ne sçais pas sur quoy vous avez fondé vostre

ce seroit jetter de l’amertume sur les douceurs que vous

scrupule, Car vous estes trop raisonnable pour avoir pris serleusement tout ce que je vous ay dit, Je pretends vous avoir parlé academiquement, Je veux dire d’une maniere où Il est non seulement permis de n’estre pas de l’avis de celluy qui parle, mais où lon soutient le sien quelques fois avec des termes un peu plus fortz qu’une conversation reglée ne le pourroit souffrir, ce qui se pardonne à la chaleur de la disputte qui n’est point fondée sur les termes et sur les ÆEnonciations, mais seulement sur la chose agitée et mise en question: du moins c’est ain- Sy que vous m'avez fait entendre qu’on en use et qu’on se gouverne dans une academie. |

Eu. — Cela est vray, et ce que Je viens de vous dire n’est point fondé sur ce que vous pensez, Je [71 R*] sçais combien vous estes raisonnable, Mais enfin Il est vray que d’estre contredisant depuis le commencement d’un livre Jusques à la fin aussy fortement que je l’ay

esté, est quelque chose d’incivil, et qui à la longue cause

de l’ennuy, Et je n’ay pu faire moins que de vous tesmoigner par mon retardement à vous voir, que j’avois quelque doute de vous avoir ennuyé.

NE0. — Et moy Je vous prie de prendre l’impatience que J’ay eüe de vous voir pour une marque de la sa-

tisfaction que m’a donné (sic) tout ce que vous m'avez dit; et de celle que J'espere avoir de vous oüir dire vos‘

sentimens sur cette seconde Partie Car si le scrupule que vous me dites avoir eu, estoit veritable à mon egard, Je me serois bien gardé de vous venir trouver, peut estre mal à propos, Mais je n’y ay point entendu de finesse, et Je n’ay eu d’autre pensée que d’estre instruit sur une chose si fort contestée. Je vous avoüe aussy que ce qui m'est arrivé depuis que Je ne vous ay veu, et qu’il faut -que je vous: dise avant que nous entrions en ma-

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tiere, m'a fait [71 V®] avoir l’impatience que je vous tesmoigne. Vous sçaurez donc que quand nous nous séparasmes Je fus chez un de mes amis où Je vas assez souvent, et où se trouvent de beaux Espritz comme il l’est luy mesme, où la conversation se tourna sur le merite des ouvrages anciens que chacun s ’empressoit de loüer,

et de mettre beaucoup au dessus de ceux de nostre siecle,

avec lesquels ilz ne vouloient faire aucune comparaison et principalement pour les ouvrages des poetes grecs,

qu'ils disoient estre divins ; vous sçavez que J’aime la lecture, que je ee un peu de Latin mais que Je ne suis point grec, Je n’ay pas laissé pourtant, curieux comme Je suis, de lire de cês ouvrages grecz dont ils parloient traduits comme ils sont en Latin de mot à mot, par où J'ay eu quelque connoissance de ce que ce peut estre,

Et comme je suis familier avec les Messieurs de cette compagnie Je leur dis, pour me divertir un peu, qu’ils avoient grand tort de ne pas faire voir ces divines beautez à Notre Siecle, cela leur estant si facile, puisqu'ils sçavent si bien Le grec et qu’ils escrivent si bien en [72 R°] françois, Parce que quand ils ne le font pas,

tout le mieux qu’on peut penser d’eux, est qu’ilz veulent estre seuls jouissans de ces beautez, Jaloux que d’autres ayent un semblable plaisir, Car Il y auroit des mal pensans qui pourroient croire ou qu’il n’y a pas tant de beautez dans ces ouvrages Grecz qu’ilz disent, ou bien qu'eux mesmes ne sont pas si habiles en langue Grecque qu’ils veulent qu’on le croye. Ils ‘se mirent à rire à ce discours d’un air dedaigneux, me faisant connoistre qu’ils ne me connoissoient pas digne d'entendre ce qu’ils eussent pu me dire à ce sujet, ni en estat de le comprendre. Cette maniere me picqua un peu, et J’eus de la peine à me retenir de leur dire quelque chose sur leur.

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pretendue capacité dans l'intelligence de la Langue Grecque: Et comme ils continuoient de rire entr’eux d’un air de Caballe dont les mystères ne se communiquent pas à des profanes comme je passois prez d’eux, Je continuois aussy à faire instance sur ces traductions que Je demandois pour voir ces beautez qu’ilz exaltoient si fort,

Mais ïls ne voulurent jamais me parler nettement [72 V#] me disant seulement qe l’estime de ces autheurs anciens avoit esté confirmée de siècle en siècle par les plus habiles gens qui y avoient paru, que d’ailleurs toutes ces beautez la estoient si fines qu’il estoit comme impossible de les transmettre par une traduction à la connoissance du publie, que ce seroit mesme les ruiner entierement, de mesme que les grandes beautez des Dames ne peuvent estre peintes par les plus habiles ouvriers sans leur faire tort, Et qu’ainsy les tesmoignages qu’en rendoient les gens d’erudition devoit (sic) estre une assurance à ceux qui ne le sont pas en un assez haut degré, du merite de ces ouvrages. Vous nous traittez bien du haut en bas leur dis je quand vous voulez qu’on s’en raporte à vostre seul. tesmoignage, mais tous les Sçavans n’en ont pas usé ainsy, quelques uns ont bien voulu prendre la peine de nous faire voir les beautez des ouvrages Latins Et les plus habiles les ont traduis avec beaucoup de soing et s’en sont faict honneur, Pourquoy donc s’il y a tant de beautez dans ces ouvrages grecs et si vous estes si habiles pour les voir [73 R] ne faites vous pas comm’ eux? Je vous pousse un peu trop fortement à la verité, Et Je vois bien aussy que vous ne vous en esmouvez guere Car vous ne me croyez pas un dangereux ennemy, Mais vous sçavez que quel que soit un ennemy Il ne le faut jamais mespriser, Goliat tout grand et tout puissant qu’il estoit fut vaincu par un

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- petit berger qui ne fit que luy Jetter des pierres: Ce que Je vous dis ne sont que de petites pierres que Je vous jette, mais elles peuvent en attirer de plus grosses Et quand vous mespriserez de me respondre nettement ou à d’autres qui vous en diront autant vous donnerez sujet de croire que vous n’avez rien de bon à dire. Cela me fait souvenir, continuai je de ce que me vient de dire une personne d’esprit avec qui j'ay eu une longue

2 conversation au sujet du Livre de D.Q. qu’il mésestime

beaucoup et que j'estimois de mesme par ce que Je vous

4 ay tous veu en faire cas, Et comme Il me disoit des

choses qui me sembloient bien fortes pour ruiner cette

estime, et que je ne pouvois luy respondre nettement et precisement, Et [73 V“] que je me rangeoïs à l’ombre

de vous autres Messieurs comme à un grand abry, rap- 7

portant contre ses raisons l’approbation universelle que

vous luy donnez: Il m’a dit, si vous vous en raportez à 20 ces Messieurs vous n’en aurez pas plus de raison Ils ne

vous diront que des choses generales et jamais n’entre-

ront en matiere, [ls croiroient se faire tort et s’abaisser par trop, que de venir aux mains avec quelqu'un qui n’est pas de leur caballe, Ilz veulent que tout passe

souz le titre de leur auctorité, mais Je ne m'’arreste pas

à cela dit il, tout leur suffrage ne me fera pas chan-

ger d’avis, dans un doute aussy esclaircy que celluy la,

estant prest d entrer au Combat sur ce sujet avec qui

voudra l’accepter, ne voulant d’autres armes que le bon z

sens et mesme le plus commun. Vous avez eu raison

me dirent tout ensemble ces Messieurs de soutenir le merite de l’histoire de D.Q. Et vostre Critiqueur sera critiqué luy mesme partout où il y aura des gens qui ayent tant soit peu d’erudition, La reputation de ce livre est trop affermie pour estre esbranlée par quoy que ce

FC Critique pu Livre

soit qu’on puisse dire [74 R‘] Il n’y a rien de plus ingenieux de mieux pensé de mieux dit ni avec plus d’es-

prit, Et si quelques minuties ont eschappé à son au-

theur elles ne doivent pas luy estre reprochées dans un si grand ouvrage Allez allez me dirent ils vous pouvez dire a vostre Oritiqueur qu’il ne gagnera pas son procez contre Michel de Cervantes, Il est trop bien fondé en son droit et il a de trop bonnes pieces à produire Quand ce ne seroit que le debit qui a esté faict de plus

de deux mil exemplaires de sa nouvelle traduction en

moins d’un an. Mais repliquay je J’ay dit à ce Critique

toutes les belles raisons que vous me dites la, dont il ne s’est point contenté, Il veult comme je viens de vous dire qu’on responde article par article aux choses qu'il critique, car Il n’a laissé passer aucune avanture où il n’ait trouvé de grandes absurditez, lesquelles il m’a fait voir si clairement que je suis demeuré court. Allez allez encore une fois m’ont ils dit, cet homme n’a pas ne goust c’est un chicanneur qu’il ne faut point escou- ; Voila ce que me dirent ces Messieurs.

“be — Vous voyez Monsieur qu’il est vas ce que [74 V®] Je vous ay dit, que ces Messieurs n’en viendroient Jamais à examiner le détail, et qu’ilz ne respondroient que par des discours generaux, Mais pour rabattre un peu leur orgueil, Je voudrois que vous leur eussiez dit un sentiment de Joseph Scaliger sur les beautez et agremens des Comedies de Terence, vous les avez letes ?

NEo. — J'en ay veu quelques unes au College, Et depuis J’ay lu les autres dans une traduction nouvelle qui en a esté faites, Elles me semblent fort agreables, J’aimerois pourtant mieux celles que nous avons de Moliere, Il me semble qu'elles sont plus touchantes et qu’elles réjoüissent d'avantage.

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Ev. — Je suis bien de vostre avis, Ce Scaliger dit donc qu’Entre cent personnes mesme de ceux qui ont de l’Erudition, à peine s’en trouvera t'il un qui voye les beautez et les agremens des Comedies de Terence.

NEo. — Je trouve ce sentiment là fort plaisant et ce scavantasse de Scaliger traitte ce me semble assez cavalierement les autres sçavantz de ne [75 R‘] les croire pas assez habiles pour bien entendre Terence qui n’est qu’un autheur Latin, Et qu ’auroit il dit sil eust parlé d’un autheur grec.

= Evw. — Cest fort bien remarqué, mais si vous y prenez garde, il ne traitte pas mieux Terence qu’il veut pourtant loüer disant que les beautez de ses ouvrages sont si legeres qu’elles ne sont reconnües presque de personne.

Ngo. — Il est vray car il me semble que les grandes et solides beautez surprennent d’abord tout le monde, Il est vray pareillement qu’on les trouve toujours plus grandes plus on les considere, mais toujours sont elles reconnües beautez par tous ceux qui les regardent quelque finesse de discernement qu’ils ayent ou qu’ils n’ayent pas.

Eu. — Si vous aviez dit à ces Messieurs cette pen- sée de Scaliger vous les auriez bien mis en peine Car il eust fallu qu’ilz fussent demeurez d’accord tous tant qu’ilz estoient, de n’entendre pas Terence, ou bien qu’ilz eussent dementy Scaliger qui est un Prophete parmy eux, Mais l’expedient qu’ils trouvent à cela est, que chaeun en son particulier croit estre cet un [75 V®] de cent qui l’entend, Et quand ils gardent la dessus le silence, ils l’attribuent à modestie dont ils se scavent bon gré. Je vous dis tout cela pour vous faire connoistre ce que c’est que ce peuple sçavant et combien Il y a de

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Caballe et de mystere dans tout ce qu’ilz font et qu’ils disent. AL Neo. — Il faut en exepter pourtant quelques uns et des plus habiles mesme, qui sont assez sinceres pour garder quelque moderation dans leurs avis sur l’antiquité, et qui peut estre n’osent se declarer plus ouvertement de peur de faire un schisme parmy leurs amis. Eu. — J’en demeure d’accord avec vous, Mais je vous prie ne vous lassez point pour cela de les defier tous tant qu’ilz sont de faire des traductions de ces autheurs grecs qui sont si divins, Ils ne le feront jamais, Et vous aurez le plaisir de voir les deffaites dont Ils se serviront Car assurement cela les met en peine, par ce que la mode est bien à present de faire des traductions, et pourquoy n’en font ils pas? Ceux d’entre ces scavans qui n’ont pas de genie pour produire quelque chose d’eux mesmes, [76 R'°] car tout le monde n’en a pas, cherchent de tous costez des autheurs qui n’ayent point esté traduits, Et en voilà de si beaux qui ne lont point esté, Pourquoy ne voyons nous pas 1 Iliade d’homere bien traduitte en françois avec l'Odyssée, Pourquoy ne voyons nous pas les Comedies d’Aristophane, Les tragedies d’Euripide, de Sophocle, les Idyles de Theocrite, les poesies d’Anacreon, tous ces grands modelles du beau et du bon

mesme Les Oraisons d’Isocrate, de Demostene, Pourquoy À

dis je ne voyons nous pas tous ces beaux ouvrages bien traduitz comme ils le seroient si d’aussy habiles gens y avoient mis la main, ces traducteurs la s’en feroient honneur en les dediant à Monseigneur Le Dauphin à qui l’on fait connoistre tout ce que l’antiquité à de beau Car Je ne scais pas pourquoy lon voudroit luy cacher plustost ces ouvrages si vantez, que les autres qu’on a traduitz Allez Allez, pour parler comme vos Messieurs ces gens

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