‹ Critique et catholique (volume 2)Chapitre 46 sur 66 · A. I , II, 4*2, 40, 47; XX, TU · texte numérisé non relu

A. I , II, 4*2, 40, 47; XX, TU

l'eucharistie 187

lible d'une inlerprétalion négative, d'autant moins que le môme évangéliste, qui a omis un récit très connu, a raconté tout au long, au chapitre sixième, comment Jésus a promis de nous donner sa chair à manger et son sang à boire, promesse qui, de l'aveu de la presque unanimité des criliques, se rapporte à l'eucharistie.

La pratique de l'Église primitive corrobore les témoignages explicites ou implicites de saint Pauletdes évangiles et ne permet pas de les récuser. On en a une nouvelle preuve dans la fragilité et la diversité des multiples hypothèses imaginées pour expliquer comment, sans que Jésus l'ait voulu, la cène, qui n'aurait été qu'un incident, serait devenue, dès le ih'but, une institution. Pas une de ces hypoliièses n'a pu rallier l'assentiment de ceux-là mêmes qui nient le fait de l'institution par le Christ.

194. Si le témoignage de la pratique et des écrits del'Kglise primitive est très affirmalif en ce qui concerne linslitulion de l'eucharistie, il n'est guère moins net au sujet de l'interprétation réalisie des paroles sacramentelles : Ceci est mon coi-ps; ceci est mon sang.

On a déjà nolébien des foiscombien il .serait étrange que Notre-Seigneur eîlt employé au sens allégoriipie, à un momenl si solennel, et sans aucune explication, des paroles dont l'acceptionau sens obvie devait créer une méprise si lourde de conséquences idohUritjues. La comparaison que l'on fait des paroles de la Cène avec les expressions allégoriques : « Je suis la vraie vigne — je suis la voie — je suis la porte des brebis » ne fait que confirmer la vériti'du sens littt'ral contesté. Toutes les expressions qu'on nous objerlr sont o\\

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elYet accompagaoes d\u\ coiUexto qui indique et éclaire leur signification allégorique. Rirn de pareil dans le récit de la Cène; au contraire, les qualificatifs ajoutés aux mots Corps et Sang : » ceci est mon Corps celui pour vous donn*'*; ceci esl mon Sang, celui pour vous répandu», insistent encore sur leur acc(^ption au sens littéral. Quand nous entendons ensuite saint Paul nous dire : « Quiconcpie aura mangé de ce pain et aura bu le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sangdu Seigneur », comment douter que l'Église primitive ait ciii que Notre-SeigneurolTrait aux indignes aussi bien qu'aux bons chrétiens son corps et son sang, mystérieusement, mais réellement présents sous les apparences du pain et du vin consacrés, quelles que soient les dispositions des communiants.

On retrouve ralfirmation du même réalisme dans le chapitre VI del'évangilede saint Jean. AuxCapharnaïles qui discutaient et se disaient entre eux: « Comment eelui-ei peut -il nous donner sa chair à manger? » Noire-Seigneur ne lépond pas en signalant l'allégorie, mais il insiste, il impose finlerprétation obvie : u En viM'ilé, en vérité, je vous le dis: si vous ne mangezla < liai r du Fils de Thommeet si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous... car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage'. » Après des aflirmations aussi instantes et aussi claires, il n'y a pas lieu de s'inquiéter de l'objection (|u'on essaie de tirer du verset 03: « C.'est l'Esprit (pii vivifie; la chair ne sert de rien; les paroles que jo vdiis ai dites sont esprit et elles sont

* Jean. vi. :;i :;9.

LEUCHARISTIR 189

vie. » — Le sens de ce versel est obscur, et il n'est point de bonne critique d'expliquer un p:issage clair par un passage obscur; mais nous n'en sommes pas réduits à cette réponse. Si obscur et si discuté que soil le sens du verset objecté, il est sûr qu'il ne signifie pas, comme on voudrait le lui faire dire, que la chair du Christ ne serl de rien, et que par consé- (juent Jésus nenlendait pas nous la donner réellement dans l'eucharistie, car, à ce compte, il laudrail dire que l'Incarnation est inutile; pensée qu'on ne saurait prêter ni à Jésus le Verbe incarné, ni à saint Jean.

Cette remarque faite, nous citerons l'interprétation de M. Loisy, qui nous paraît rendre fidèlement le sens (lu texte é\angéli(|ue et que personne ne soupçonnera dOlre commandée jjar les besoins de ra])ologéti(|uc. « Les deux premières propositions ont un caractère général : Cest Vesprit qui vivifie, autrement dit: en tout être vivant, c'est de l'esprit que vieni la vie; la chair ne sert de rien, en d'autres termes: ce n'est pas d<; la chair comme telle que la vie procède. La troisième assertion insinue l'usage qu'on doit faire du principe énoncé dans les deux propositions précédentes : Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie, c'est-à-dire l'objet dont il vient d'être [)ailé est quelque chose de spirituel et de visant, où il ne faut j)as voir (pie de la chair, où l'on ne doit, au contraire, voir la chair que dans l'esprit et dans la vie '... il ne s'agit pas de discours métaphori(jue à prendre dans un sens purement idéal, car le mol « vie » se rapporte nécessairement à lobjet de l'enseignement, non à sa forme; donc aussi le n)ot

' Le quairiénie cvarif/ilc, p. 470.

190 CRITIOUE LT CATHOLIQUE

w e^p^il »... Il y a... coin me une sorte (riiébraïsnie' dans la pensée générale, qui n'est pas: « mes paroles sont véhicules d'esprit et de vie », mais plutôt : « l'objet dont je vous ai entretenus est une réalité vivante, viviliantc », ou bien : « les choses dont je vous ai parlé sont de l'esprit, de la vie^ ».

Il n'est donc pas douteux que la présence réelle du corps et du sang de Notre-Seigneur sous les espèces eucharistiques soit nettement alfirmée dans les écrits

* H arrive souvent en hébreu que parole est synonyme de chose.

» Op. cit., p. 412, 4'Î3. Celle interprétation de M. Loisy se rapproche beaucoup de celle de saint Augustin dont voici le principal passage : Quid est ergo, « 7ion prodest quldquani caro »? non prodeat quidquain^ sed quomodo illi intellexerunt : carnem quippe sic intellexerunt, quomodo in cadavere dilanialur, aut in macello venditur, non quomodo spiritu vegelatur. Proinde sic dictuiii est <.< Caro non prodest quidquani» ; quomodo dictum est ^Scientia inflat ». Jam ergo debemus odisse scientiam ? Absit. Et quid est, « Scientia inflat » ? Sola, sine charitafe : ideo adjunxit « Charitas vero œdificat ». Adde ergo scienliae charitatem, et ulilis erit scientia; non per se, sed per charitatem. Sic eliam 7iunc, « caro non prodest quidquam », sed sola caro : accédât spirilus ad carnem, quomodo accedit charitas ad scientiam, et prodest plurimum. Sam^ si caro nihil prodesset, Verbum caro non fiercf, ut inhabitaret in nobis. Si per carnem nobis ynultum profuit Christus, quomodo caro niliil prodest? Sed per carnem Spiritus uliquid pro salule nostra egit. Caro vas fuit; quod liabebat attende, non qund erat. Ajjostoli viissi swit ; unmquid caro ipsurum nihil nobis profuil? Si caro apostolorum nobis profuit, caro Uomini potuit nihil prodesse? Unde enim ad nos sonus lerbi, nisi per vocem carnis? vnde slilus? unde congrriptio? ïsla omnia opéra carnis sunt, sed agitante spiritu tanquiim organinn suum. S/nritus ergo est qui vivifcat, caro autem non prodest quidquam : sicut illi intellexerunt carnem, non sic ego do ad manducandum carnem meam. — Tractatus XXVII in Joannem, n. o, /'. L., t. xx.vv, col. 1611.

L'EUClIAniSTIE 19!

du Nouveau Testament et que les apôtres et lEi^lise primitive aient ainsi compris les paroles et le don du Maître.

193. (^elte croyance de lÉi^lise primitive a Irouv»' fidèle i'iho dans le> rcrils dos Pères. Voici comment M. Rauschen, prol'essenr à l'uni versilé de Bonn \ apprt'cie le lémoignauo fourni par les épîtres de saint li.'^naroJ'i'vOque martyr crAntioclic, vers l'an 107.

u Je crois que saint Ignace est un excellent Icmoin de la prcsence réelle. On ne peut nier ([ue souvent il ne parle de la chair et du sang du (Ihrist dans un sens figurt'v II dit par exemple (Rom., vn, 3): « Je veux manger le pain de Dieu, c'cst-à-diie la chair de Jésus- Christ issu de David ; je veux boire son sang qui est l'amour indcfortible. *> Funk explique ainsi cette phrase : < Le contexte, dit-il, montre qu'Ignace parle de 1 union avec le Christ, ou de la jouissance de Dieu d;ms le ciel avec «les images empruntées à l'eucharistie '-. » — C'est encore au .sens figuré qu'il faut prendre ce passage d'Ignace (Trall., vin, 1) : « Devenez des créatures nouvelles dans la foi qui est la chair du Seigneur et dans l'amour qui est le sang de Jésus- Christ. »

Mais un passage au moins ne peut en aucune façon s'entendre dans un sens figuré Smyrn., vu, 1) : « Ils (les docètes) s'abstiennent de l'eucharistie et de la prière parce qu'ils refusent d'admettre que l'encha-

* L'eucharistie et la pénitence durant les six premiers siècles de ri'f/lise, traduction Docker o\ Ricard, Paris, 1910, p. 4-6.

• Contexlus ducet Ignatiu/n de ij>sius Dei finitione in cselo l )fjui, cujiis martijrio se participem fierisperat. Imagines autem, quihiis utitur, de eucfmristia destunpl:/' <tunt. — Opéra Patrum apo<itoticorui/i, Tubin<:u.-. IS.SI, i. p 'JJl. • •

ÇRITIQUK. — ni, — 7

M)^2 CRITIQUE ET CATIIOMOl'E

ristie soil la chair de Notrc-Seigneur Jésus-Chrisl, chair qui a souffert pour }ios péchés et que le Père, dans sa bonté, a daigné ressusciter. » Deux remarques s'imposent sur ce texte. D'abord, il est dit que les giiustiques s'abstiennent de l'eucharistie; or s'ils avaient regardé l'eucharistie comme un simple souvenir de la passion du Christ, on ne voit pas pourquoi ils auraient refusé d'y prendre pari. Ils y voyaient donc nécessairement la chair même du Sauveur, ce que, comme docètes, ils refusaient de croire. Saint Ignace dit ensuite que, d'après la croyance de l'Église, leucharislie est la chair de Jésus qui a souffert pour nos péchés et que le Père a ressuscitée. Il est difficile d'avoir plus de précision. Axel Andersen croit pourtant devoir expliquer ce passage autrement : « Les docètes, dit-il, sabsliennent de l'eucharistie et de la prière. Or leucharistie signifie ici la réunion de la communauté ecclésiastique, comme le montrent les mois: et de la prière. Le sens est donc le suivant: Ils ne prennent pas part à l'action de grûces et à la prière parce qu'ils n'admettent pasque l'assemblée des fidèles, sous la direction de l'évèque, soit la chair de Jésus- Christ. » Je m'étonne que M*'' Batilïol ' adopte lamème interprétation, elle ne me paraît pas soutenable, car si saint Ignace avait voulu dire que l'assemblée des fidèles était le corps du Christ, il aurait sans doute pu employer l'expression de chair du Christ tout aussi bien que celle de corps du Christ, mais alors il n'aurait pu ajouter : qui a soufji'rt pour nos péchés et que le l\re, dans sa bonté , a daigna ressusciter,

» Dans la !>• édition de son élude sur riùicluirUlie, Mgr Calillol est revenu à l"iult'ii»n';lalion réaliste.

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M. Raiischen cile encore les opinions diverses de quelques critiques ralionalisles el, on dernier lieu, les lignes suivantes du proleslant Hoffmann : '( Lorsque, par une expression énergique, il (Ignace) appelle aap; du Christ la chair môme qui a souffert pour nos péchés et a élé ressuscilée par Dieu, un lecteur sans prévention ne peut entendre ces mots que dans leur sens littéral, puisque les expressions employées sont aussi réalistes que possible. Si Ignace avait entendu les choses au sens figuré, il ne se fût pas servi d'une tournure qui signifie justement le contraire *. »

196. Saint Ignace est donc à la fois réaliste et symboliste: Il affirme nettement sa foi à la présence réelle et en même temps il reconnaît à l'eucharistie une signification symbolique el spirituelle. C'est qu'en effet l'eucharistie est à la fois symbole et divine réalité, réalité corporelle et en mémo temps spirituelle. Les apparences du pain et du vin, aliment et breuvage, sont le symbole de la céleste nourriture et du céleste breuvage que sont le corps el le sang du Christ, et du pain spirituel qu'est aussi sa doctrine. Le corps et le sang ne sont présents que d'une manière invisible, assimilable à la présence des esprits. La manducalion (jui s'ensuit n'est pas une manducalion charnelle, mais surnaturelle et mystérieuse comme la présence. Celte manducalion, bien que surnaturelle réalité, est, elle aussi, symbole ; symbole et moyen de l'union des communiants avec le Christ et de leur fraternité de plus en plus étroite dans l'unité du corps mystique du Seigneur.

* Das Abeiulmahl in Urchristenlum^ lUrlin, 1903, p IGl sq.

194 CRIIKJUE ET CATIIOLIHLE

Ce dernier symbolisme csl déjà signalé par saint Paul dans son épilrc aux Corinlhiens en môme Icmps que la présence réelle : « Le calice de bénédiction (juc nous bénissons n'esl-il pas une parlicipalion au sang du Christ? cl le pain que nous rompons n'esl-il pas une parlicipalion au corps du Seii^neur? (Tcsl que, si nombreux que nous soyons, nous sommes un seul pain, un seul corps; car lous nous participons à un seul pain '. » Enfui saint Paul el les trois synoptiques nous présentent l'eucharistie comme un mémorial du Maître et de sa passion.

Un certain nombre de Pcres, tout aussi léalistes que saint Paul et saint Ignace développent avec complaisance les dilTérents asi)ects de symbole et de souvenir (jue présente la mystérieuse réalité de l'eucharistie. C'est à ces dt:veloppements cju'on emprunte les textes cités pour élablir que ces docteurs ne croyaient pas à la présence réelle. De pareill(\s ciljilions ne prouvent rien, tant qu'on n'a pas montré que les auteurs en question ont non seulement alfirmé le symbolisme, mais nié la présence réelle, el voilà une démonstration difficile à faire pour saint Cyprieii el saint Augustin.

197. Saint (iyprien en ellel alliniuî à maintes reprises et en termes catégoriques sa loi à la présence réelle. « Le Christ est le pain de vie. el ce pain n'e>l pas celui de tous, mais le nôtre. De môme que nous, disons " N(jtre Père », parce (ju'il est le père de ceux cjui comprennent el croient, ainsi fappelons-nous notre pain, parce que le (Christ est le pain de ceux qui

« ICor., X, l*j cl 17.

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touclient son corjj'i... (Juand donc il dit que celui-là aura la vie éternelle qui aura mangé de son pain, de même qu'il esl manifeste que ceux-là vivent qui touchent son corps et reçoivent l'eucharistie ayant le droit de communier, ainsi faut-il craindre el prier de peur (ju'obligé de s'abstenir on soit sêpiiré du corps du Christ et tenu éloigné du salut puisque lui-même menace et dit : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. » C'est pourquoi nous demandons que notre pain, c'est-à-dire le Chrisl, nous soit donné chaque jour, alin que, demeurant et vivant dans le Christ, nous ne nous éloignions pas de sa sanctification et de son corps'. » Il faut bien se garder de donner un tel pain aux apostats avant (|uo Tévèque ne les ait absous, « leur donner l'eucharistie c'est profaner le saint corps du Seigneur- ». A ces textes

• Pani^ vilie Clirislus est, et panis hic omniu7n non est, sed tiosler est. Et quomodo dichnus « l'ater nosler ^, quia intelli- (jentium et credentium palcr est, sic et « paneui nostruin » vo~ camus, quia Clirislus eorum qui corpus ejus coutingunt panis est... Quando ergo dicit in ielernum vivere si quis rderit de ejus pane, ut nionifesUun est eos vivere qui corjjus ejus allingunt et eucharisliani jure cominunicalionis accipiunt, ita contra timenduin est et orandum ne, duui quis abslenlus separatur a Clirisli corporc prsesul remaneat a sainte, comminanle ipso cl dicenle : « Sisi ederitis carneni filHhotninis et biberitis sanguineni ejus, non lnihebilis vitani in vobis. » Et ideo panem noslrum, id est Cliriilum, dari nubis quoliilie pelimus, ut, qui in Clirislo manemus et vivimus, a sanctificatione ejus et corpore non recedamus. — De Oralione dominica. n. 19, P. A., t. iv, col. 531.

■ Ofl'ei r^ pro illis et eucharisliamdari, id est, sancluni Doniini corpus profanare. — EpisL, x, n. 1, /'. /.., t. iv, col. 251. Cf. De lajisia, n. 1j, 25, /*. L., t. iv, cul. 478, 484.

196 CRITIQIE Eï CATHOLIQUE

on oppose la lettre lxiii où saint Cyprien, réprouvant la pratique de ceux qui se servaient d'eau pour la célébration de Teucharistie, aflirnie à plusieurs reprises que le sang du Christ n'est pas et ne peut pas être leau, mais le vin : Saufjuis CJiristinon aqua est utique sed vinum. Le contexte immédiat, aussi bien que celui de toute la lettre, nous donne le vrai sens de cette formule et des autres formules analogues.

« On ne peut pas voir que le sang de celui par qui nous avons été rachetés et viviiiés est dans le calice, quand dans ce calice manque le vin par lequel est montré le sang du Christ qui est annoncé par le sacrement et le témoignage de toutes les Écritures '. » Le vin est le sang du Christ en ce sens que, par la volonté du Christ et en réalisation de toutes les figures eucharistiques de l'Ancien Testament, le vin est le symbole nécessaire sans lequel le sang du Christ ne saurait être mis dans le calice. Tel est le thème de toute la lettre ; elle s'adresse à des fidèles qui croient à la présence réelle, mais ne se croient pas obligés d'employer le vin comme matière de la consécration eucharistique. Il n'est donc pas surprenant que saint Cyprien s'y préoccupe exclusivement du symbolisme du vin et ne parle qu'incidemment delà présence du sang sous les espèces consacrées ; il en parle cependant quand il écrit : « De môme qu'on n'arrive pas à boire le vin si la grappe n'a été auparavant foulée et pressée, ainsi nous non

• Nec polest videri sanguin ejua quo redempti et vivificali sumus, esse in calice quando vinum desit culici, quo Christi sanyuis ostenditur, qui Scripturarum omnium sacramento ac teslimonio jjiwdicetur. — Epiât., lxiii, n. 2, /*. L., t. iv, col. 3"5.

l'eucharistie 197

}:lus ne pourrions boiie le .^ang du Ch:ist, si le Christ n'avait élél'oulé et pressé et n'avait bu le premier au calice dont il abreuve les croyante '. »

198. Saint Augustin, lui aussi, a très explicitement affirmé sa croyance à la présence réelle, qui était d ailleurs la croyance de saint Ambroise, son père dans la foi, et celle de l'Église africaine au milieu de laquelle il vivait. 11 nous dit à plusieurs reprises que la consécration fait du pain le corps du Christ : « Ce pain que vous voyez sur l'autel, sanctifié par le verbe de Dieu, c'est le corps du Christ. Ce calice, ou plutôt ce que contient le calice, sanctifié parle verbe de Dieu, c'est le sang du Christ ^. » La sanctification dont il s'agit n'est pas simplement la parole autoritaire qui suffirait à attacher au pain et au vin la signification symbolique du corps et du sang; elle est l'opération merveilleuse de la Trinih' qui seule, par sa toute -puissance, peut faire du pain pétri par l'homme le corps et le sang du Christ ^. Ce corps est

• Quomodo ad potandum linutn veniri non polesl nisi botrus calcetur ante et premaliiv, sic nec nos sanguinem ChrisU posse^ jnus bibere, nisi Christus calcatus prius fuissel et pressas et calicem prior biberet in quo credenlibus propinaret . — Ibid.,n. 7, P. /,., t. IV, col. 3"9.

• l'atiis ille, quem lidetis in ullari, sanclificatus per vej'bum Dei, corpus est Chi'isti. Calix ille, immo quod habet calijc, sanctificalum per verbujn Dei, sanfjiiis est Christi. Serm., ccxxvii, P. L., t. xxxvin, col. 1099. Voir aussi, Serm.^ ccxxxiv, n. 2 col. 1116.

• Sec jnembrana, nec atramenlum, nec significantes sonos lingua editos, nec signa titlerurum conscripta pelliculis, corpus Christi et sanguinem dicimus (toutes ces choses peuvent être cependant des signes du corps du ChrisI ; sed illud tantum quod ex fructibus terrie acceptum et prece mystica consecratum rite sumiinus ad salulem sviritualem in memoriarn pro nobis Domi^

clans l'eucharistie de telle façon qne les indignes ouxmèmcs ' el les enianls - avant l'usage de la raison l'y reçoivenl.

Apit'^s (les al'lirmalionsaussi nettes, il est impossible «l'iiilerprrter <lans un sens exclusif de la croyance î\ la piésence réelle les textes où saint Augustin nous expose (jue le sacrement d'eucharistie est le symbole du c()rp< (lu ChrisI •', (pie la inanducation eucharistique n'est pas une manducation charnelle ', que l'eucharistie est le sacrement de l'unité en tant que le pain el le vin symbolisent le corps mystique de Jésus- Chri>t, riiylise, et en tant que la communion est pour les fidèles un moyen d'entrer et de progresser dans cette union qui en fait les membres du corps du ( lii'isl ■'. Aucune de ces idt*es n'est incompatible avec

nicap pass'tûnis : quod cum per manus liominum ad illam visibilein sfccicm peiducatui\ non sunctificaliir ut sil tam magnum gacratnenluni, nisi opérante invisibiliter i^piritu Dei, ciim hœ.c oviiiia (ju.T per corj,orales motus in illo opère finnt, Deus operetur, movcns primitus invisihilia ministrorum, sive animas hominuut, sive uccultorum spirituum aibi subditas servitutes. — Ite Trinilale, III, c. iv, /'. A., t. xlii. col. 874.

» Ser)ii., i.wi, n. 17, /*. A., t. xxxvni, col. 453.

« Serm., ci.xviv, n. 7, /'. />., t. xxwiii, col. 9i4.

• Fnarralio in /'.s. iir, n. 1, /*. L., t. xxxvi, col. 73; De catheclif.iindis ruilibus, c, xxvi, n. ;10. P. A., t. XL, col. 344.

« De doclrina chri&liann, I. III. »•. xvi, n. '24, /'. /.., t. xxxiv, col. 74-75; Knarratio in l's. mviii, n. 1», /*. A., t. xxwii, col. 1-20.

» Serm., fri.xxii. I'. A., l. xxxviii, col. 1240; In Joaniiem, tr. XXVI. n. 13-15, /'. /. , l. xxxv, col. 1612.

(Ml trouvera une bonne (ilude de la théologie eucharisliiiue d(3 S. Augustin dans l'articlf du P. Portails, S. J., Dictionnaire de tbéulnfjie calUolifiue de Vacant, Paris, 1M03, t. i", col. 241«-

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notre foi eiicharisli(|ue, aucune ne lui est même étrangère. Il est bien vrai que l'eucharistie, dans son ïdgnc sacramentel sen>ible qui sont les espèces du pain et du vin, est le symbole visible du corps invisible du Christ. Il est bien viai que la manducation eucharistique n'est pas une manducation charnelle en ce sens que le corps du Christ n'y est pas broyé et digéré comme une nourriture ordinaire, et saint Augustin n'a pas inventé, il n'a l'ait que dévelo|)per le symbolisme de l'unité mystique que l'eucharistie signifie et entretient parmi les fidèles. C'est une idée paulinienne, mais qui, bien loin d'exclure la foi à la présence réelle, accompagne, dans saint Paul, une profession très nelte de cette même foi.

Il est donc incontestable que saint Augustin croyait comme nousà la présence réelle. Nous sommes moins assurés du sentiment personnel d'Origène.

199. Origène affirme à maintes reprises la foi de l'Église à la présence du corps et du sang du Christ dans l'eucharistie ^ ; mais en plusieurs autres passages, il développe des spéculations théologiques dont le symbolisme paraît tout d'abord exclure le réalisme -, et qu'il avoue lui-même être tout à fait étrangères à la

' Homil. in Jeremiam, XMii, 13, /*. G., t. xin, cul. 489; Contra C'e/sum, Mil, .'i3, /'. G., t. xi, col. loGo ; //( Exodum^ lioinil., xiii, n. 3, /*. G., t. XII, col. 391.

' « Que les simples entendent le pain et le vin selon rinlerprctation la plus communément donnée de l'eucharistii- ; mais que ceux «[tJ! ont appris à entendre plus profondément, les interprètent selon la promesse plus divine de la nourriture du Verbe de vérité. » ('uniment, in Joann., tr. XXXII, n. 16, P. G., t. xiv, col. 809; cf. Comntentarioruni séries in éMatlhifuni, n. 8o et 86, K G., t. xiu, col. n3i et 1736.

foi commune des fidèles. Ces passages sont-ils susceptibles d'une inlerprélalion callioliqiie ? Après avoir lu le commentaire qu'en donne Mgr BalilTol ', on doit reconnaître que cette interprétation est non seulement possible, mais que c'est encore celle qui répond le mieux à rensemble des propositions du docteur alexandrin sur l'eucharistie. Notons toutefois que nous n'aurions pas à nous étonner d'entendre Origènc émettre une opinion hétérodoxe. C'est surtout dans ses œuvres, plus encore que dans celles des autres écrivains ecclésiastiques, qu'il faut distinguer les dires du savant et ceux du Père de l'Église, du savant qui donne son opinion personnelle, du Père qui parle comme témoin delà tradition et de la foi de son temps. A supposer qu'Origène, en tant que savant, n'ait pas enseigné la présence réelle, il nous donne, comme Père, un témoignage irrécusable de la foi des fidèles à ce dogme, puisqu'il nous dit explicitement que ses spéculations exclusivement symboliques sont étrangères à la croyance commune, nettement réaliste. C'est là le fait important que nous avons déjà vu attesté par Ignace, et qui l'est également par les grands écrivains du second siècle, Justin 2, Iré-

» L'eucharistie, 5' édition, Paris, 1913, p. 24-284.

• Dans sa célèbre description des réunions chrétiennes du dimanche, saint Justin, après avoir mentionné la consécration et la distribution de l'eue baristie, ajoute : « Ce n'est pas comme un pain ordinaire ou comme une boisson commune que nous recevons cet aliment, mais de même que, par la parole de Dieu, Jésus Christ incarné, notre Sauveur, a pris chair et sang pour notre salul, ainsi nous avons appris que la nourriture bénie par la prière de la parole procédant de lui, nourriture dont sont noiirhi notre chair et notre sant? par assimilation, est la chair et le •ong de Jésus incarné, » Apnlof/ie, i,6C. P. G., t. vi. col. 42S, 429.

l'eucharistie 201

née ^ et par ce que nous savons du respect avec lequel les premiers chrétiens traitaient les espèces eucharistiques-. L'Église primitive croyait, comme nous, à la présence réelle, c'est un fait historique difficilement contestable ; M. Harnack lui-même Tavoue en termes désobligeants pour notre croyance, maissulTisamment expressifs ^. Peut-on en dire autant de la transsubstantiation?

200. On ne peut nier quel'affirmationdu mystère de la transsubstantiation soit impliquée dans lesens naturel et obvie des paroles du Christ: Ceci est mcjn corps,

* « Quand le breuvage versé dans la coupe et quand ce qui a été fait pain reçoit la parole de Dieu et devient l'eucharistie du sang et du corps du Christ dont est augmentée et soutenue la substance de notre chair, comment les gnostiques) peuvent-ils nier quelle soit cap.ible de recevoir le don de Dieu, cette chair qui est nourrie du sang et du corps du Christ et qui est un de ses membres. » Co/i/ra haereses, 1. V, c. ii, n. 3, P. G., t. vu, col. 1125. Tout ce chapitre second est à lire. On trouvera encore un exposé de la doctrine eucharistique dirénée, dans les chapilies xvu et xviii du livre IV du même ouvrage, col. 1019-1029.

' Lalicis aut punis efiatn nostri aliquid decuti in terram anxie patimnr. Terlullien, De corona^ m, i*. L., t. ii, col. 80. « Vous qui assistez habituellement aux divins mystères, voua savez comment, lorsque vous recevez le corps du Seigneur, vous veillez avec toutes sortes de précautions et avec vénération à ce qu'il n'en tombe pas la moindre parcelle, de peur que quelque chose du don consacré ne soit perdu. Vous vous croyez coupables et vous le croyez à juste titre, si par votre négligence il en tombe quelque parcelle. » Origéne, llomil., xii, in I:xodu)n, P.G., t. XII. col. 391.

• « Dans l'opiniun populaire, les éléments consacrés avaient valeurs d'éléments célestes jouissant d'une efficacité magique et auxquels la masse ehiétienne joignait déjà, au m* siècle, beaucoup de représentations superstitieuses que les prêtres permettaient, bien plus, qu'ils partageaient. » Lehvhuch der Dogmengtschichte, t. i, p. 4"6.

2i)2 rniTiouF. et catitomoue

Pour afïîrnier l'inipanation lulhéricnne, la présence simuUanée du paiu el du corps de Noire-Seigneur, du corps dans le pain, Notre-Scigneur aurait dû dire: « Ici est mon corps; ce pain, ou dans cepain,ouavec ce pain, est mon corps )^ Il ne dit rien do tout cela, mais simplement : w Ceci, ce que je tiens dans mes mains, est mon corps », ce n'est donc plus du pain. On ne peut éviter celle conclusion qu'en donnant aux paroles du Christ une interprétation arbitraire et forcée. C'est donc il juste titre (jue le concile de Trente fait remonter aux paroles précitées l'origine de la croyance de l'Église à la mystérieuse « conversion de toute la substance du pain dans le corps du Christ Notre-Seigneur, de toute la substance du vin dans son sang ^ ».

201. Il no s'ensuit pas toutefois que nous devions trouver dès les premiers temps de l'Église l'alïirmalion très précise du dogme de la transsubstantiation. Les Pères anténicéens insistent sur le fait de la présence réelle, mais non pas sur le mode dont cette présence est réalisée.

C'est, parmi les anciens, saint Cyrille de Jérusalem, qui le premier, vers 367, a donné, dans ses catéchèses, une doctrine très nettement exprimée de la transsubstantiation : »< Après nous être sanctifiés, nous prions le Dieu bon d'envoyer son Saint-Esprit sur les éléments

* (Juoiiinm (lulcm Cliristus redeinplor noslfir corpus suum id, quod suh specie panis off'erebnt, vere esse dixll : ideo persuasum gemper in Ecclesia Dei fuit, idfjiie nunc denuo sancta haec Synodus déclarai ; per consecralionei.i panis el vini conversiunein fieri tolius suhstanlifp panis in siibstanliam corporis C/itisli Domini noslri, el lolius subslanliie vini in suhslanliam sanyuinis ejns, quie conversio convenlenler cl proprie a sfinrfa calholica Ecclesia transsuhslanliatio est appellata. Sessio viii, c. 4, /''//c/»<r., n. 758.

l'eucharistie 203

ofTcrls pour qu'il fasse du pain le corps du Christ et du vin son san<^; car ce que le Saint-Esprit touche est entièrement sanctifié et changé, ijLSTa^s^Àr.Tai *. »

202. Saint Cyrille n'a pas encore le mol de transsubstantiation ; ce mot n'apparaîtra pour la première fois qu'au XII- siècle dans un sermon d'IIildebert deLavardin (y 1133) flagellant le sacrilège du prêtre qui ose, en état d'impureté, prononcer les i)aroles de la transsubstantiation, et insulter ainsi le Christ en l'honorant du bout des lèvres-. Mais ce mot nouveau, canonisé par le IV* concile de Lalran (1215)^, exprimait si bien

• Catech. xxiii, mystagogica v, n. 7, P. (À., t. xxxiii, col. 1113. Cf. dans la catéchèse précédente, sur le corps et le sang du Seigneur, les n. 1-9 dont voici les passages les plus explicites : « Le Christ ayant déclaré et dit du pain : Ceci est mon corps, qui osera désormais douter? Le Christ ayant déclaré et dit: Ceci est mon sang, qui jamais osera dire que ce n'est pas son sang? Autrefois, à Cana de Galilée, il a changé l'eau en vin qui ressemble à du sang et il ne serait pas digne de foi changeant du vin en sang?... Instruit de ces choses et convaincu que le pain qui parait, bien que senti tel au goût, n'est pas pain mais corps du Christ; que le vin (]ui paraît n'est pas vin, bien que le goût le veuille, mais sang du Christ, et que c'est de cela que David chantait autrefois : Et le pain fortifie le cœur de l'homme pour qu'il puisst; se faire avec l'huile un visage joyeux, — fortifie ton cœur, participant à ce pain comme à un pain spirituel, et mets la joie sur le visage de ton ;\me. » P. G., t. xxxiii, col. luyT-llUii

• .'*''/ f nern vas Mtcontinenliœ el lihiditiis, in allari j'iiula filiinn Virginis smltiu /diuin Veneris : cant proféra verba canunis et verbinn '< Iraussubstatilialionisn^et os ineum plénum est conlradictione, el amai iUuline, et dolo, fiuanivis euin honoreni labiis, tamen spuo iu faciem Salratoris. — Serra., xciii. I*. L., t. civxi. col. "G.

• i'na vero est /nlrlium unirersalts Krctesiia, ej Ira (juittn nutlus omnino salralur, in qua idem ipse sacerdos est sacrificium Jésus Chrislus, cujus corjnis et sançuis in sacra mento al taris, sub

201 CRITIOUE ET CATHOLIQUE

la loi Iraditionnelle i^u'il a élé adopté par les llicologiens des Éy^lises séparées d'Orienl'.

Nous ne saurions, dans un si bref résumé, raconter en delà 1 commenl celle croyance liadilionnelle s'est traduite en forniules de plus en plus claires, à la suite des controverses eucharistiques du ix* siècle ^ et de la

speciebus panis et vini veraciter coîilinentur, transsubsla7itiatis pane in co) pus, et vino in sanguinein, potestate divina. G. i, Enchir, D. 357.

* La première transcription grecque du mot latin transaubstantiatio apparaît sous la forme verbale transsubstanliatur jxeTouoiojta:, dans la profession de foi lue, au nom de l'empereur Michel Vlll Paléologue, à la iv» session du concile de Lyon (1214;. Monsi Vollectio concHiorum, t. xxiv, col. 67-12. Ce néologisme giec n'eut pas tout d'abord lesuccôs qu'il méritait. Jusqu'au concile de Florence, les théologiens grecs, tout en parlant avec beaucoup de précision de la transsubstantiation, l'exprimèrent par des périphrases. L'expression asTouaioSaiç, transsubstaii tiatio, reparut, vers 14o0, dans ua discours de Georges Scholarios qui devint, sous le nom de Gennade, le premier patriarche de Constantinople après la prise de cttte ville par les Turcs. Elle fut dtfmitivemcnt adoptée par la théologie orientale, lors des discussions soulevées par la profession de foi calviniste du patriarche Cyrille Lucar (1629). Le mot p,£-:ouauôatî fut alors inséio dans la traduction grecque du catéchisme russe de Moghiia, métropolitain de Kiev. Cette traduction, duc au théologien Cretois .Mélèce Syrigos, devint, par la publication officielle qui en fut faite au nom des patriarches de Constantinople, d'Antioche, de Jérusalem et d'Alexandrie la profession de foi de toute 1 église gréco-russe, l"Of,0ôooÇoç ôuoÀOY'a -f^i r.iazîoi; tt^; xaOoÀ'.y.f;; xai àrojToX'.xf,? i/.xXrjata; ifjç àvaToXtxf,;. Depuis celte épofjue, les théologiens grecs apprécient tellement le terme p.îT0'.;3t'/>3:;, quilsleprétcndent indépendantdulatin traussubstanlialio. Cf. Le mot tninasubstantialion chez les grecs avant et après /ôï»!^, article du H. P. Jugie, A. A., dans \cs Echos d'Orient, 1907, p. 5-12 et 05-77.

* Les monuments les plut importants qui nous restent d« ce«

l'eucharistie 205

condamiialion, au xi* siècle, de Béreiigerde Tours, qui niail au moins la transsubslantiationet probablement la présence réelle; mais nous devons dire comment on a pu citer le pape Gélase parmi les adversaires de la transsubstantiation.

203. Dans un traité sur l'Incarnation, intitulé De duahus naturis in Chrisio ^ et étroitement dépendant de sources grecques, comme en témoigne la liste des autorités qu'il cite, le pape Gélase a reproduit une comparaison développée par Théodoret dans XErayiistès'^ ei qu'on trouve encore dans trois autres écrit» dépendant de l'école d'Antioche^.

controverses sont les deux traités publiés sous le même titre, De corpore et aanguine Domini, l'un par Paschase Radbert, abbé de Gorbie, l'autre par Hatramnie, lui aussi, moine de Corbie, Le premier a été écrit vers 832 et envoyé en 844 à Gtiarles le Chauve ; le second plus court a été écrit un peu plus tard, sur la demande même de Charles le Chauve. A lire certains passages, il semblerait que Ralrammc combat l'identité du corps glorieux et du corps eucharisliciue de .Nolrc-Seigûeur. Tous deux cependant sont daccord au fond pour affirmer que c'est bien le même corps, mais avec un mode délre différent. Dans cet elTort de la pensée théologique pour serrer de plus près le mystère de l'eucharistie, Ratramme est inférieur à son prédécesseur Radbert et se sert de formules souvent moins exactes. Le livre de Radbert est resté, jusqu'à lapparition des Sommes théologi(jue, le traité classique de l'eucharistie. On peut lire ces traités dans la/'. L., t. cxx, cxxi. Le P. Jacquin, 0. P., a publié une bonne étude sur De corpore et sanyuiue Domini de Poseuse liadbert, dans la lievue (/es sciences phil. et théoL, janvier 1914, p. 8i.

* Ce traité a été publié par Mgr Thiel, évéque d'Krmland, au t. I des Kpistolx romauorum pontificum genuinae, Uraunsberg, 1868. — L'autlunticité de ce traité est difficilement contettable, mais n'est cependant pas reconnue par tous les catholiques.

* Traité contre les Eutychéens, /'. C*'., t. lx.xxiii, col.

Cf. la Lettre du }>seudo-L'hrysostome au moine Chrysostome,

206 CRITIQUE ET CATIIOLIOUE

Ces auteurs, préoccupés de dérendre conlre les monopliysilés la permanence des deux nalurcs dans le Christ après l'Incarnation et TAsccnsion, ont demandé un argument d'analogie à l'eucharistie où l'hoslic consacrée devient le corps divin du Christ sans perdre les propriétés du pain. Cette analogie ])rélc à équivoque. Elle est orthodoxe, si l'on se contente de dire (pie le Christ glorifié garde les propriétés delà nature humaine, comme l'hostie consacrée garde celles du pain. Elle est fausse, si l'on prétend que la substiuice du pain reste dans l'hostie consacrée comme la substance humaine dans le Christ. Or le sens des textes précités est flottant entre l'une et l'autre pensée, à raison de la signification imprécise et changeante qu'y ont les mots nature, propriétés, substance. C'est ainsi que le P. Lel)reton* j^'o^ erronés les développements de Théodoret que Rauschen-estime orthodoxes. L'orthodoxie du texte du pape Gélase est plus facile à défendre, car s'il nous dit, d'une part, que, dans l'eu-

P. G., t. Lir. col. 7*j9; un fragment d'KpIirein d'Antiochc rilo dans la BibliotlM(iue de Pholius, /*. G., l. cm, col. 'J8U ; le traite de Facundus d'Hermiane pour la dé fense des trois chapitres, l*.L., t. Lxvii, col. 762. La même comparaison se retrouve une dernière fois dans les écrils de Hupert, abbé de Deuiz, In Exoduni, II, 10, /'. L., t. cLxvii, col. G17; mais les termes dans lesquels rclte comparaison est donnée nous invitent à rentcndrc dans un sens orlliodoxe, qui concorde avec celte déclaration très e.iplicile d un autre écrit de Hupert : Crcdamus in co quod non videmus, sci/icet panefnet vijium in verrnn corporis et sdnrjuinis transisse subslantiam. — Lettre apolorjiHifjue à Cunon, V. />., t. clxix, col. 203.

' Le dogme de la transsuhsianliatton cl la clirisluloffie anliochienne du v siècle, dans les Etudes, t. cxvii, p. 477-497.

• Op. cit., p. 33.

l'eucharistie 207

cliaristie, « la nalure ou substance du pain ne cesse pas (l'exister, » il s'explique en ajoutant un peu plus loin que « le pain cl le vin, par ropéralion du Saint- Esprit, passent dans la substance divine tout en demeurant (juant à la propriété de leur nalure ' ». Il semble bien qu'on ne puisse concilier ces propositions qu'en disant avec le P. Lebreton : « Le texte du pape Gélasc, qui d'ailleurs reste obscur, doit probablement s'interpréter ainsi : les éléments eucharistiques, tout en gardant leurs propriétés naturelles, sont changés en « une cliose divine », et nous font ainsi participer à la nature divine. Nous n'avons pas ici la doctrine de la transsubstantiation, mais nous avons moins encore la théorie de l'impanalion-. »

Si nous nous sommes arrêté à cette justitication du pape Gélasc, c'est plus par souci de vérité liislori(jue (jue par nécessité apologétique. L'erreur du pontife, dans un écrit qui est œuvre de théologien, n'est pas incompatible avec l'infaillibilité pontificale et nous pourrions très bien admettre que Gélase et toute l'école

* Voici le texte incriminé : Certe sacramenla quas su)ni)nus coiporis et sangxiinis Chrisli divina res est, pvopler quod et per eadon divincr rfficimur consortes nalurx ; et lavien esse non desinit substantia vel nalwa panis et vini. El cerle imago et similiiudo corpons et sanguinis Chiisti in actione mysleriorum celebrantur. Sotis enjo nobis evidenter oslenditur, hoc Jiobis i)i ipso Chriafo Domino scntiendum, quod in rjus imagine profiieniur, c€lebra}nus et suminus : ut, sicut in liane, scilicet in divinam, transcanl Sanclo t>pirilu perficienlc subslatiliam, permanentes tamcn in suœ proprietale naturœ, sic illud ipsuin mystcrium principale, cujus nobis efficienliam virtulemque leraciter reprxbentant, ex quibus constat proprie remanentibus, unum Christufn, buia integrum, verumque, permanere demonstrat, — C. xiv du traitt' prccilé, éd. Ttiiel, t. i, p. .'Ul

■ Art. cit., p. 491.

aiiliocliienne oui nié la Iraiissubslanlialion; leur témoignage serait encore Irop isolé pour couvrir la voix de la Ira^lilion.

204. Le caractère sacrificiel de l'eucharistie est encore mieux allcsté que la transsubstantiation, parce qu'il e<^l dès Torigino explicitement affirmé.

On est bien obligé de nous accorder que depuis saint Cyprien l'eucharistie est considérée comme un sacrifice ii raison de l'étroite relation qu'elle a avec le sacrifice de la croix, tellement le saint évêque est clair et précis dans sa lettre à Giecilius au sujet de la célébration de l'eucharistie. « Qui est plus prêtre du Dieu très haut que Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a olTcrt un sacrifice à Dieu le Père et a olTert cela môme que Melchisédech avait offert, du pain et du vin, c'est-à-dire son corps et son sang ?... De même qu'on n'arrive pas à boire le vin avant que le raisin ait été foulé et pressé, ainsi nous non plus, nous ne pourrions pas boire le sang du Christ, si le Christ n'avait été auparavant foulé et pressé et s'il n'avait bu le premier au calice qu'il devait servir aux croyants...

« Si Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Dieu est lui-même le souverain prêtre de Dieu le Père, s'il s'est offert lui-môme le premier en sacrifice au Père et a ordonné qu'on fasse cela en souvenir de lui, le prêtre qui imite ce qu'a fait le Christ et offre alors, dans l'Eglise, il Dieu le Père un vrai et parfait sacrifice, tient vraiment par sa fonction la place du Christ, s'il se met à offrir conformément à ce qu'il voit dans l'oblalion que le Christ a faite de lui-môme •. »

• Quts mnffis snrerdofi Dei summi quain Doviiitus îinsiter Jésus ChrisluSf qui sacrifir'nnn Dca l'atri ohtuUl et ohlulil hoc idem

l'eucharistie 209

Nous allons montrer brièvement que saint Cyprien n'est pas l'auteur de cette conception de l'eucharistie sacrifice, qu'on la trouve déjà dans saint Irénée, saint Justin, saint Ignace d'Antioche, saint Clément de Rome et jusque dans les écrits du Nouveau Testament.

Saint Irénée consacre deux chapitres entiers, les chapitres xvii et xviii du IVMivre contre les hérésies à montrer que les sacrifices de l'Ancien Testament n'étaient que l'image préfigurative et impuissante du sacrifice nouveau du Nouveau Testament. Ce sacrifice confié à l'Église seule, Notre-Seigneur l'a institué le jour où « conseillant à ses disciples d'olTrir à Dieu les prémices de leurs biens créés, non pas que Dieu en eût besoin, mais afin qu'eux-mêmes ne fussent pas ingrats et sans fruits de piété, il a pris cette chose créée qu'est le pain et a rendu grâces en disant : Ceci est mon corps. Il a pris de mémealors le calice, chose créée comme nous-mêmes ; il a déclaré que c'était son .sang, et il nous a enseigné la nouvelle oblation du Nouveau Testament, que l'Église a reçue des apôtres et qu elle ofl're dans le monde entier, au Dieu qui

quod Melchisedech obtulerat, id est panera et vlniu/i,siium scilicet corpus et sanguinevx?... Quomodo ad potandum viitum veniri non potest nisi botrus calcetur anle et prematur, sic nec 7ios sanguinem Christi poi>semuii libère, nisi Christus calcatus prius fuisset et pressus et calicem prior biberet, in quo credentibus propinaret... Si Jésus Christus Dominus et Deus noster ipse est summus sacerdos Dei Patris, et sacrificium l*atri se ipsum primus obiulit et hoc fieri in sui commetnorationem praecepit, utique il le sacerdos vice Christi vere fungitur qui id quod Christus fecit imitatur, et sacrificium veruin et plénum tune offert in Kcclesia Do Patii, si sic incipiat offtrrt secunduîn quod ipsum Christum videat obtuliise... Ep. LXiii, n. i, 7, li, P. £., t. iv.col T>C, 379, 385.

210 CniTIOl'E ET CATHOLIQUE

nous donne la nourriture et auquel elle pr(''scnte ainsi les prémices de ses dons dans le Nouveau Testament, conformément à ce qu'avait annoncé Malacliie, l'un des douze prophètes'. »

Le saint docteur considère le sacrifice de la messe comme un sacrilice d'ohlation eucharistique. Nous verrons plus loin comment c'est bien là l'essentiel, la finalité de l'eucharistie et comment l'immolation de la victime n'est qu'un moyen vis-à-vis de cette fin. De ce moyen saint Irénée ne dit rien; on peut en (>tre surpris, mais on n'en saurait conclure qu'ùcetleépoque on ne connaissait pas les relations de l'eucharistie avec l'immolation et le sacrifice sanglant du Calvaire. Ces relations sont attestées par saint Justin, qui écrivait une trentaine d'années avant saint Irénée.

Saint Justin montre, lui aussi, la réalisation de la prophétie de Malachie dans l'inslitution et la perpétuité du sacrifice chrétien qu'est l'eucharistie; mais, tout en insistant comme saint Irénée sur le caractère d'action de grAces que revêt ce sacrifice, il rappelle qu<^ l'onrharistie est un souvenir de la passion (hi Cliiist et que nous remercions Dieu de notre r<''demplion aussi bien que de notre création -.

> Ch. XVI!, n. 5, /'. G, t. vu, col. 1U23.

■ < L'oblalion de gâteau prescrite pour les It'preux purifies était la fi;;,Mire du pain de l'eucharistie que Jésus-Christ Notre Sei','neur nousa appris à faire, ov r^u'ôv radofo/.c -o-.^îv, en souvenir de la passion qu'il a sonlTerte pour ceux dont les âmes ont été purifiées de toute l'iniquité des hommes, afin que nous rendions grâces à Dieu, tant d'avoir créé le monde et tout ce qu'il y a mis pour l'homme, que de nous avoir délivrés du mal dans lequel nous sommes nés et d'avoir totalement abattu les puissances et principautés ''f^nnemies) par cchii qui s'est exposé vt>l(jnlaire ment a la souffrance. » Vient ensuite la citation de Malachie

i/euciiaristie 21 1

Bien avanl sninl Justin, saint Clément de Rome, dans salettre à l'Églisede Corinthc écrite vers 98, avait comparé l'autol et la liturgie des communautés chrétiennes à Tautel et aux sacrifices du temple de Jérusalem, les cvérpies et les diacres aux prêtres et aux lévites de l'Ancien Testament'. Quand, après ces comi)araisons, il nous dit que Tévéque a pour fonction principale et réservée celle d'offrir les dons-, il va de soi que cette olTrande n'est pas une prière quelconque, mais une oblation solennelle, analogue à celle de l'Ancien Testament, faite au nom de la communauté par celui qui est ([ualilié pour la représenter, un sacrifice.

C'est le nom que la Didachè donnait vers la même époque à Fol^lation eucharistique, réalisation de la prophétie de Malacliie. « Le jour du Seigneur, réunissez-vous, rompez le pnin et rendez grâces après avoir confessé vos péchés a(in «pie votre sacrifice soit pur... Car voici la parole du Seigneur : En tout lieu, en tout temps, qu'il me soit offert un sacrifice pur, car je suis

annonçant ([u'aux sacrifices juifs va être substituée l'oblalion pure, propliéti»» que saint Justin applique « aux sacrifices, Ojatùiv, qui sont oUerts en tout lieu parmi nous gentils, c'est-àdire au pain et au breuvage de l'eucharistie ». Dialof/ue avec Tri/phoii, n. 4i ; voir aussi n. 117, l'. G., t. vi, col. 564 et "45. -M. Harnack. fait ju.steinent remarquer que l'expression faire reiuharistie, tioihîv, déjà employée par Notre-Seigneur ; Faites ceci, éveillait, cliez les chrétiens de la gentilitt*, l'idée de l'acte rituel du sacrifice, noteïv élant, dans une expression de ce genre, synonyme de Oj-;v. Doginenrjescltichle, t. i, p. 2Jl, notel.

' 1" épitre de Clément aux Corinthiens, c. xli-xliv, P. G., I I, col. 280-29^.

' •' Notre péché ne sera pas petit, si nous chassons de lépiscopat ceux qui ont ofTert les dons dignement et sans reproclic. »

"[>. Cj7 , c. XLIV.

212 CRITIOUE ET CATMOI.IOUE

un L^raïul roi, dil le Seijj;iK'ui', ol mon nom est admirable parmi les nations'. »

205. Les écrits du nouveau Testament n'appellent pas l'eucharistie un sacrifice, mais c'est bien à leurs récits, aux paroles et à l'action du Maître que ces récits

» Ch. XIV. La prophétie, qui est citée pour la première fois ici comme annonce du sacriflce eucharistiijue, est empruntée au ch. I de Malachie, y. 11-14. Voici quelques extraits du long et savant commentaire que donne de cette prophétie M. Van Hoonackcr : « La parole du f. 11 ne peut se comprendre que comme une caractéristique du culte divin propre à l'ère messianique. On ohjecte que le contexte ne permet pas de songer à des faits à venir. Le contexte oblige au contraire à interpréter le y. H comme une prophétie messianique. Il est manifeste en etlet que ïo/frande pure est conçue comme une substitution faite aux sacrifices rituels que Jahvé vient de répudier; l'offrande pure, célébice en tout lieu, prend la place des sacrifices souillés qui s'olTraient ù Jérusalem... La note d'universalité dont la dillusion du culte de Jahvé est marquée, apparaît toujours, chez les prophètes, comme distinctive de l'ère messianique. On objec le encore que la phrase même est construite au présent... Il ne suit de là qu'une chose, c'est que Malachie, contemplant, comme les autres prophètes, ravènemcnt de lère messianique d'une manière absolue, abstraction faite de toute perspective dans l'ordre du temps, a pu décrire l'objet de sa vision en s'exprimant au présent 'comp. p. ex. Isa'ie, vu, 14)... 11 est des commentateurs comme Keil et Orelli, qui, tout en admettant la portée messianiquedela proclamation du i^.il, estiment qu'elle doit être interprétée d'un culte purement spirituel. Mais il est clair que le sens naturel des termes emplo}és plaide pour la notion d'un sacrifice proprement dit. Aux sacrifices souillén et impurs des prêtres juifs, .Malachie oppose le sacrifice pur de l'ère messianique ; or ce n'était pas en hur qualité d'olTrandes matérielle^ que les sacrifices des prêtres juifs sont représentés comme impurs. 11 n'y a donc aucniie raison de supposer que c'est en opposition avec la notion de l'oHrande matérielle, que celle dt 1ère messianique eet représentée comme une offrande pure. » Les douze petits prophètes, Paris, 1908, p. 713, 114.

LELCHARISTIE 213

nous rappoiienl, <juo ^c rattache l'idée que l'Eglise a toujours eue de l'eucharislie sacrifice. Écoulons sur ce point M. Loisy.

« Les mois pour ta rémission des pèches, ajoutés dans MattliieU; ne font que rendre plus sensible l'idée de sa.crifice expiatoire, contenue déjà dans la formule plus courte de Marc. Les mots : ceci est mon corps venant après la fraction du pain, cl en parallélisme avec le sang répandu, ne signifient donc pas seulement que le corps de Jésus, représenté par le pain, a été livré à la mort, mais ils signifient de plus que cette mort a le caractère d'un sacrifice, tout comme les mots : ceci est tnon sang, le sangr/e ValUance répandu pour plusieurs, ne signifient pas seulement que le sang du Sauveur représenté par le vin sera bientôt versé par SCS bourreaux, maisque ce sang a été répandu par une immolation véritable. La fraction du pain et le vin dans la coupe figurent ce sacrifice, en sorte que le> paroles évangéliques, prises dans leur sens naturel, renferment ce que la Iradilion chrétienne n'a pas cessé d y trouver, la notion de sacrifice attachée à la mort de Jésus, et la commémoration de ce sacrifice dans l'encharistie.

« Mais l'eucharistie elle-même n'est pas un simple mémorial, un pur symbole de la mort subie par Jésus et de sa vertu expiatrice ; c'est un acte rituel qui rend les lidéles participants au Christ dans sa mort ; elle ne rappelle pas seulement le sacrifice de la croix; elle ctTectue la communion des fidèles entre eux et avec le Christ; comme ils re(;oivent mystiquement le corps et le sang du Sauveur, ils sont eux-mêmes en lui un seul corps, ol ils sont par lui du même sang, d'un seul esprit...

21 i ( HITIQLE ET CATHOLIQUE

^< L'idée qui domine le réril de la cène dans les Synoptiques est que l'eucliarislie dcvionl la vraie Pûquc des enfants de Dieu, le vrai aang de Valliance; et Teucharislie est cela parce qu'elle figure et qu'elle est, en quelque façon, le Sauveur immolé pour le salut des hommes, comme l'agneau pascal a été immolé jadis pour le salut d'Israël. L'ancienne alliance, celle d'Israël avec son Dieu, a été conclue dans le sang des animaux; la nouvelle alliance, celle des élus avec le Père qui est aux cieux, se conclut dans le sang que Jésus a j répandu en mourant. Les Israélites, qui mangèrent l'agneau pascal, et qui avaient leurs portes marquées de son sang, échappèrent à la mort qui frappa tous les premiers-nés d'Lgypte ; les lidèles, qui communient au corps et au sang de Jésus dans l'eucharistie, reroivent le gage de la vie éternelle'. »

Saint I*aul, aussi bien que les synoptifjues, nous présente l'eucharistie comme un sacrifice, non seulement dans le récit de la Cène, première épître aux Corinthiens, chapitre xi, mais encore dans la comparaison qu'il établit au chapitre x de cette même épîlrc entre les sacrifices juifs et idolûtri(iues d'une part et l'eucharistie d"autr(î part.

Faut-il encore mentionner parmi les lémoignages de Teucharislie sacrifice le texte de réf)itre aux Hébreux, xiii, 10 : i< Nous avons un autel dont ne peuvent manger ceux qui sont au service du taljernacle? » La plupart des auteurs catholi(pies l'appliquent au sacri-

* Les évançjiles syno}jliqties. La cène, ir vol., p. î)22, ÎJ23. Notons une fois (le plus que .\1. Loisyconsi<l6re le Lcmoiynaf^c des synoptiques comme celui de la foi de l'Kglisc primitive et non pas comme une reproduction Odile de la pensée de Jésus.

l'eucharistie 215

ficede la messe; mais saint Thomas d'Aquin, Eslius et tous les prolestants l'expliquent en ce sens que ranicl serait la croix du Christ dont on mangerait en prenant part aux fruits du sacrifice. D'apivs M. Rauschen, le sens reste douteux : -< Le contexte et la doctrine générale de r«'*pître aux Hébreux semblent indiquer qu'il s'agit ici du saci'ifice de la croix; tandis que l'expression, aiitrl do/itue pcuve/it manger, semblerait viser plutôt le sacrifice de la messe ». Op. cit., p. 73. Il nous semble qu'il y a au moins une allusion indirecte au sacrifice eucharistique, par lequel on prend part, en mangeant, au sacrifice de la croix.

206. Il s'est cependant trouve un autour catholique, Wieland ', pour soutenir en partie la thèse protestante, récuser tous ces témoignages et prétendre que l'Église primitive ne pensait pas que la table sur laquelle elle consacrait le pain et le vin et préparait la (Communion au corps et au sang de Xotre-Seigneur fût Taulel d'un sacrifice proprement dit. D'après cel auteur, les premiers chrétiens n'avaient pas l'idée du sacrifice non sanglant d'un être vivant et ils ne connaissaient pas d'autres sacrifices que leurs prières et hnirs vertus, ainsi (|u'en témoigneraient l'épîlre aux Hébreux, xiii, 15 et IG-, et les apologistes du .second siècle, Athénagore^ et saint Justin.

* Mensa und Confes^io, Munich. 1906.

• « l'ar le Christ donc olîronscontinuellement fiDioii le sacrifice de louange. .N'ouhliez pas la bienfaisance et la fraternité; c'est par lie tels sacrifices que Dieu est dignement honoré. ^> Lire aussi les chapitres ix et x où il est dit que le «;a«Tince du Christ est unique.

' A Le Créateur n'a pas besoin de sang...; pour lui le sacrifice le meilleur est que nous reconnaissions qu'il a Otendu les cieux... Qnanfl. reconnaissant que ret ouvrier conserve «'t gouverne

216 CRITIQUE ET CATHOMOIE

Qu'on lise aUenliveincnllcs texlesobjeclcs; on y verra qu'il n'y a plus parmi les chrétiens d'immolation sanglante, qu'il n'y a plus que le sacrifice parfait de prières d'actions degrAces où la reconnaissance du souverain domaine du Créateur est accompagnée de Thommage d'un cœur vertueux et fidèle. Mais aucun de ces textes ne nous dit que toutes les prières des chrétiens ont même valeur et qu'il ne faut pas distinguer, parmi nos prières et nos actions de grûces, l'eucharistie, l'action de grâces par excellence, celle que le maître nous a appris à faire, celle qui donne à toutes les autres leur valeur, parce qu'elle offre à Dieu et nous communique à nous-mêmes l'amour de Jésus immolé au Calvaire, l'amour foyer dont le rayonnement alimente la charité des cœurs chrétiens.

Si l'épi Ire aux Hébreux nous dit d'une part que le Christ n'a été qu'une seule fois douloureusement im-

toutes choses avec la même science et le même art quil a tout créé, nous levons vers lui des mains pures, qu'a-t-il encore besoin d hécatombe? Que me font des holocaustes dont Dieu na pas besoin : alors quil faut lui ollrir un sacrifice non sanglant et lui rendre un culte raisonnable?» Athénagore, Legalio pro chrisliauis, n. 13, P. G., t. vi, col. 91G. — A Tryphon qui prclend que le sacrifice dont parle Mulachie est la prière des Juifs de la diaspora, saint Justin répond que cette interprét'ition n'est pas possible, puisque les Juifs ne sont pas partout et qu'au temps de Malachie surtout ils étaient peu répandus dans le monde ; mais avant de donner cette réponse, il fait au sujet de la prière des justes celte réllexion : « Et moi aussi je reconn%is que les prières et les actions de ^M-àces faites par les justes sont les seuls sacrifices parfaits et bien agréés de Dieu. Ce sont les seuls que les chrétiens aient appris à faire, mémo dans le mémorial de leur nourriture solide et li(iuide, dans lequel ils font mémoire aussi de la passion qu'a soufferte pour eux le Fils de Dieu. /> S. Justin, Dialogue avec Tryphon, n. U7, /*. G, t VI, col. 745.

l'eucharistie ait

mole et que ce sacrilice a suffi pour mériter la rémission de tous les péchés, elle nous dit d'autre part que ce môme Christ est prèlre élornel, que c'est par lui seulement que nous pouvons olTrir le sacrifice de louange, que nous mangeons de son autel, et elle nous prépare à reconnaître ainsi la valeur spéciale du ri le eucharistique qui nous associe élroilement au Christ, dans l'oft'rande continue qu'il fait à son Père des mérites acquis par l'unique immolation du Calvaire. Origène, qui cite l'épître aux Hébreux pour rappeler que le sacrifice de la croix est unique \ n'en affirme pas moins le caractère propitiatoire du sacrifice eucharistique-.

Le silence dAlhénagore ne saurait être interprété dans le sens d'une négation. On en sait les raisons. L'apologiste, soucieux de donner du christianisme une présentation rationnelle, a évité le plus possible de parler de ses mystères ; et, ne voulant point exposer longuement le mystère de l'eucharistie, il devait d'autant plus le passer sous silence qu'il avait à repousser racciisalion de festin de Thyeste auquel ce mystère donnait prétexte.

Quant à saint Justin, non seulement il ne nie pas, mais il aflirnie. Dans le texte même qu'on nous objecte il distingue des autres prières « le mémorial de la nourriture solide et liquide et de la passion » ; c'est à ce mémorial, c'est à V eucharistie du pain et du vin et non pas à une action de grûces quelconque qu'il a|)plique la prophétie de Malachie sur le sacrifice des

* Huniclie IX si/r /? Lévitique, n. 2, V. G., t. xii.col. 500.

• lloiiiélic [Hi^ciléc, n. 10, col. 523, cl lioinélie xiii, n. 3, col. j47.

temps nouveaux. « Ceux (iui,au nom du Fils, offrent à Dieu les sacrifices prescrits par Jésus-Christ, c'est-àdire les sacrifices oflcrls en tous les pays de la terre par les chrétiens, dajis VcucJiavisdc du pain et du vin^ voilà ceux dont Dieu, dans la prophétie, témoigne qu'ils lui sont agréables ^ »

SaintJustin, comme la Didachè, comme saint Irénée, comme Origène, comme toute TÉglise primitive, voyait dans reucharistie une action de grâces spéciale qui, à raison de follrande des dons consacrés, méritait plus (jue toute autre prière le nom de sacrifice et qui était au culte chrétien ce (jue les sacrifices anciens étaient au culte juil". Nous accorderons volontiers, après cela, que ces premiers Pères n'avaient pas la notion précise , el théologique de l'immolation mystique et non sanglante tellequenous l'exposerons loutàfheure; mais pour être plus confuse, leur idée de l'eucharistie sacri fice n'en était pas moins vraie et ne leur était pas inoin> chère que celle de la présence réelle et de la conversion merveilleuse du pain et du vinan corps et au sang de Notre-Seigneur.

Nous croyons avoir montré qu'en enseignant ces trois vérités l'Église du xx° siècle n'a pas renié ou j faussé le témoignage de l'Église primitive, il nous reste à dire comment cet enseignement, si mystérieiix qu'il soit, n'est pas en contradiction avec les données , de la raison.

* Dialogue avec Ti'ijpUou, loc. cil. Vi'ir aussi le n. 41 déjà cité, p. 210, note 2.

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