C. XXV-XL
« Il y a trois «hoscs souverainement admirables et «lignes de considérations que la foi catholique, sans îiucune limitation, croit et confesse être opérées par les paroles de la convlM•^ion.
«< L;i première est que le vrai corps du Christ Seigneur, «clui-là même qui est né de la Vierge et trône dans 1rs cieux à la droite du Père, est contenu dans ce sacrement.
« La deuxième esl que, dans ce sacrement, il ne reste rien de la substance des éléments, (juoique rien ne puisse paraître plus étrange aux sens et plus éloigné de ce qu'ils nous disent.
'< La troisième, facile consécpience des deux autres, et clairement exprimée dans l(*s paroles de la consécration, est (|U(î les accidents, qui tombent sous les yeux ou sont perçus par les autres sens, existent sans sujet d'une manière admirable et inexplicable... »
(c. XXV. ^)
(Ju.Md à la preinièif* merveille, « h's parleurs doivent expli(iuer (|ue ee sacrement conlientnon seulement le vrai corj)S du Christ avec tout ce qui appartient à la vérité du ce corj^, comme les us et les nerfs, mais
le Christ tout entier..., car, puisque dans le ciel toute l'humanité est unie à la divinité dans une seule elmèniepersonneethypostase, il est défendu dépenser que le corps contenu dans le sacrement soit séparé de la divinité » (c. xxx).
Le catéchisme explique ensuite qu'en vertu des paroles delà consécration il n'y aurait que le corps du Christ sous l'espèce du pain, le sang sous l'espèce du vin, que c'est en vertu seulement de l'unité indissoluble du Christ glorifié qu'il est tout entier présent sous chaque espèce, que la consécration sous les deux espèces a été légitimement instituée pour mieux représenter la mort du Christ et mieux symboliser l'alimentation parfaite, nourriture et breuvage qu'est pour nous ce sacrement. Puis il en vient à l'exposé de la seconde merveille.
« Et maintenant, quant à la seconde merveille proposée, on enseignera que la substance du pain et du vin ne reste nullement dans le sacrement après la consécration. Bien que ceci puisse exciter au plus haut point notre étonnement, c'est une vérité nécessairement liée avec ce qui a été précédemment démon I ré.
« En effet, si le vrai corps du Christ se trouve après la consécration sous l'apparence du pain et du vin, alors qu'il n'y était pas auparavant, cela n'a pu se faire (jue par eh;nigement de lieu, ou par création, ou p:ir conversion d'une autre choseen ce même corps. Mais il est constant que le corps du Christ n'a pu devenir présent dans le sacrement en passant d'un lieu dans un autre, il arriverait ainsi (ju'il quitterait le ciel carrici» n'est mû de mouvement local sans quitter son li(Mi de départ. Une création du corps du Christ est encore
l'euchaiustie Î21
moins croyable et on peut à peine y songer; reste donc que le corps du Seigneur soit dans le sacremenl parce que le pain a été converti en ce corps. C e^l pourquoi il est nécessaire qu'il ne reste rien de la substance du pain. .
M Qu'on enseigne ensuite que le Christ Seigneur n'est pas dans ce sacrement comme dans un lieu ; le lieu en effet atteint les choses en tant qu'elles ont quelque étendue. Mais le Christ Seigneur n'est pas dans le sacrement en tant que grand ou petit, ce qui appartient à la quantité, mais en tant que substance. Car la substance du pain est convertie en la substance du Christel non point en sa grandeur ou quantité. Et personne ne doute que la substance de l'air ne se trouve aussi bien sous un petit que sous un grand espace. Car la substance de l'air et sa nature intégrale est nécessairement aussi bien dans une petite quantité d'air que dans une grande, et de même la nature de l'eau est tout aussi intégralement dans une fiole que dans un llcuve. Or, comme c'est de la substance du pain que le corps de Notre-Seignenr prend la place, il iaut avouer qu'il est contenu dans le sacrement de la môme façjon que la substance du pain avant la consécration. (Jue celle substance y ait été sous une grande ou petite quantilé, cela no changeait rien au fait de sa présence c. xLiii).
u Reste la troisième merveille... puisfju'il a été démontré que le corps et le sang du Seigneur sont de telle façon dans le sacrement qu'il n'y reste plus rien de la substance du jiain et du vin, et puisque les accidents ^du pain et du vin} ne peuvent alVecter le corps et le .sang du Christ, il faut bien admettre que, d'une manière qui dépasse tout Tordre naturel, ils se sou-
liciinenl eux-mêmes dans rètre sans être appuyi^s sur aucune autre chose. Telle a élc la perpéluelle et conslanle doclrine de TEglise catholique » (c. xliv).
Non, objectent les modernistes, telle n'a pas toujours 6ié la doctrine de TKglise catholicpie ; cette distinction de la substance et des accidents est de la scolaslique, philosophie d'Aristole et du moyen âge, (Hrangcre à la foi des pi-emiers siècles chrctiens qui ne philosophaient pas, aujourd'hui pc^rimce et dcfinitivement condamiif^e par le progrès des sciences et de rhumaine pensée ù laquelle la foi doit continuellement s'adapter pour la vivifier.
208. Nous n'entreprendrons pas ici la d«''fense de la philosophie scolaslique; il est bien vrai que, respectant plus que d'autres systcmes les données de sens commun qui servent à formuler les dogmes, elle est un excellent instrument de développement théologique; mais diM-elle périr, que resteraient encore les notions de substance et d'accidents telles que les requiert le dogme catholi(pie de l'eucharistie.
Les sens ne nous livrent-ils qu'une partie de rt>tre des choses ? Sous les divers phénomènes qui affectent notre sensibilité et que TKglise appelle apparences, specics, ou accidents, y a-t-il une réalité foncière, sous-jacenle, source et support des phénomènes qui nous manifestent sa virtualité sans nous dévoiler sa constitution intime? Les hommes qui ne philosophent pas ont toujours répondu oui, et ceux qui philo>of)henl iéj)ondcnt encore oui aujourd'hui, mOme ceux cpTon nous oppose, puisqu'ils distinguent pntre plu'iioniènes et nou mènes, entre les apparences et le fond des choses. Ju.squ'ici, pas de désaccord réel, rien que des dilTérences de langage.
l'eucharistie 223
Le désaccord commence cl s'affirme sur la question de la nature de la réalité foncière et de ses relations avec les apparences. Les différents systèmes de philosophie panthéiste affirment qu'il n'y a qu'une seule réalité foncière, un seulnoumène, source unique, partout identique et mystérieuse, des phénomènes groupés par la conscience intellectuelle autour de centres divers que nous appelons substances. Ces substances sont de pures créations de notre pensée, des points de repère utiles pour Tordonnancc de nos impressions, mais n'ont point d'objeclivit»'". De telles aflirmations, sous (juelque forme qu'elles se présentent, sont en opposition irréductible avec notre dogme eucharistique, mais aussi avec toute relijj^ion et avec les données les plus élémentaires de la philosophie naturelle. A cette faron de concevoir les choses, la foi catholi(jiie ne saurait s'adapter; mais elle peut s'arranger de tous les syslèmes qui admettent la diversité' des substances créées et uih; distinction suflisante enire ces substances et leurs apparences sensibles pour que, celleslà changeant, celles-ci puissent d«Mneurer. Descartes et Leibniz, qui n'admettent point la théorie scolastique de la substance et des acci<lents, ont pu interpréter la transsubstantiation en fonction de leurs systèmes. A leur interprétation nous préférons de beaucoup celle de saint Thomas que nous croyons la seule vraie ; mais nous ne rimj»osons pas. Bien plus, le désaccord des philuso[)hes sur les notions de substance et d'accident n'est point pour nous déplaire; il permet de rapj)cler à la modestie ceux qui op[K)sent au dogme de la transsubstantiation des impossibilités dont ils prétendent bien à tort avoir l'évidence, alors
CHITJQUB. — m. — 8
224 ClUTiyUE ET CATHOLIQUE
que noire connaissance do l'ùlre intime des choses est si obscure el si hésitanlc.
209. En face du nivst^re de la Iranssubslnnlialion, il faut nous rappeler celle imperfeclion de noire connaissance el le myslère que nous Irouvons déjà au fond des transfornialions nalurelles. Quand nous avons dil que le pain (pie nous mangeons devicnl noire chair, nous avons conslalé un fait sans en expliquer le commenl. Nous restons toujours à la superficie du phénomène quand nous avons ajouté que nos cellules vivantes se sont assimilé le carbone, l'hydrogène et Tazote du pain. Si l'analyse chimique retrouve pareillement du carbone, de Thydrogènc et de Tazote quand elle dissout le composé pain et le composé chair humaine, elle ne nous dit rien sur la nature de la force mystérieuse qui, d'éléments semblables, quand ils sont A l'état séparé, fait el garde des combinaisons à propriétés si diverses que celles du pain et de la cellule vivanle.
La métaphysique de saint Thomas, laissant à la science expérimenlale le soin de discuter les hypothèses, les lois générales qui expliquent le mieux la succession des phénomènes particuliers, va plus au fond des choses et essaie de nous dire tout ce quc^ nous pouvons savoir de leur cire intime. De la perpétuelle el universfdle convertibilité des substances corporelles, elle déduit la nolion d'un principe commun à tous les corps, la maticrc première, pure puissance d'être, incapable d'exisler à l'élat isolé, mais d'une capacité de r«'Mlisalion si étendue f(ue celle capacih' nest jamais épuisée {>ar les divers principes actifs d'être et d'unilé ([u'on a|)[)elle formes
l'eucharistie 225
substantielles cl soiia lesquels la matière première esl successivcmont réalisée.
Dans tous les changeiiienls possibles sous l'action des agenls créés, cette matière première demeure intacte, toujours identique à elle-même en sa constitution foncière de puissance délre. De là vient que nous ne pouvons rien anéantir. De là vient aussi que, selon l'axiome de l'école, toute corruption est une génération, corruptio xmius générât io nlterius^ toute destruction, une éclosion de réalités nouvelles, soit que la matière première du composé détruit devienne corps nouveau sous des formes distinctes et autonomes, l'hydrogène et l'oxygène devenant eau ou réciproquement, soit qu'entrant sous la mouvance d'une forme substantielle déjà vivante elle augmente par nutrition la quanlité et l'activité du composé préexistant.
Mais ces conditions paiticulières des conversions naturelles tiennent à l'inconvertibilité de la matière première .sous l'action impuissante des agents créés; elles ne sont pas impliquées dans l'idée de conversion dont elles empêchent la réalisation ph'Miière. De ce que les agents créés ne peuvent réaliser le phénomène de production totale de l'être, de ce qu'ils ont toujours besoin pour agir d'une matière préexistante à hupiello ils ne peuvent donner que de nouveaux modes délre, il ne s'ensuit pas que la puissance infinie de Dieu ne puis.se produire tout l'être, faire de rien, créer. Ce mode d'aetjon d<'*passe nos eonceplions, mais l'existence du monde nous oblige à l'affirmer. De même, l'impuissance des agents naturels à réaliser pleinement l'iilée de conversion, à convertir tout l'êtie, toute une substnne»' en une autre sub-
slance ne nous permet pas de dc^clarer impossible le prodige par lequel Dieu convertit tous les éléments essentiels de la substance pain, sa matière première et sa forme substantielle, en la matière et forme subslanlielle du corps du Christ. Cette conversion, que nous affirme la révélation, est prodigieuse, contraire à Ions les exemples de conversion que nous livre l'expérience quotidienne, et par conséquent rebelle à toute représentation imaginative ; mais elle n'implique pas contradiction. Sans être compréhensible, elle est assez intelligible pour que nous la distinguions d'autres opérations avec lesquelles il ini7 porte de ne pas la confondre. Ces distinclicns nous permettront de nous représenter avec plus de précision la présence sacramentelle de Notre-Seigneur sous les espèces eucharistiques '.
210. La transsubstantiation, comme son nom 1 indique, ne convertit que la substance et laisse intacts les accidents. Ces accidents, et en particulier la quantité, masse et étendue, soutenus dans l'être par l'action de Dieu, qui peut faire miraculeusement sans intermédiaire ce qu'elle faisait par la substance, gardent toutes leurs propriétés, y compris cette relation de contenant k contenu (jui permet aux apparences du pain <'t (lu vin, à leiu' quantité <limensive,de nous manifester la présence delà substance qu'ils contiennent, d'en orienter l'action vers t«'l point de l'espace et du temps et d'objectiver les aj)pellations démonstratives
> A qui détircrait lire <.n français un exposé Ihéologique plus pf'Tis encore et par conséquent plus technique, nous signalons rurticl'* du I*. <iillet, 0. P.. t.es Uarmonieii tie La transsubstantiation, 1" article, dans la lievue des sciences phil. et théol., janvier 1014, p. r>l 81. Lire tout spifcialernent les p. "C 18.
L^EUCIIAIIISTIE 227
de la réalité individualisée par ces déterminations : Ceci, cela.
Celte relation de contenu vis-à-vis des espèces eucharistiques et par conséquent de présence au point du temps et de l'espace déterminé par la quantité dimensive du pain est tout l'apport de la conversion sacramentelle au corps du Christ. Si ie corps du Christ n'était pas préexistant, la conversion ferait qu'il existât et qu'il fût là oii était le pain, tout comme la conversion de l'hydrogène et de l'oxygène en eau fait que l'eau existe et qu'elle soit là où étaient renfermés les gaz avant la combinaison ; mais la transsubstantiation ne peut faire que le corps préexistant du Christ soit, elle lui apporte seulement une nouvelle raison d'être ce qu'il était déjà et, en plus, une relalion de présence qu'il n'avait pas et qui dépend de celle nouvelle raison d'être et de son maintien.
La préexistence du corps du Christ localisé dans le (tiel ne met pas d'oljslacle à l'acquisition de cette nouvello relalion. Elle en mettrait, si la transsubstantiation était une aixorplion de substance du pain par mode do nulrilit>n ; mais la transsubstantiation et la nutrition sont deux opérations tout à fait distinctes. Dans la nutrition, le corps transformé l'est peu à peu, par une action qui va de l'extérieur à l'intérieur, n'atteint la substance qu'à travers les accidents et exi*i^e par consécjuent au pn-alable l;i juxtaposition ([uantitalive et locale du vivant et de laliment qu'il 8'assimile, et dont il ajoute la matière première à sa propre matière. Dans la transsubstantiation, au contraire, la conversion du pain au corps du Christ se fait par l'intérieur. Dieu qui, dans lunilé de son action créatrice et conservatrice, tient à la fois par le
i>28 cRiTigiF. r.T «athomoie
fond de Téli'e les deux substances pain et corps du Christ, fait que l'une devienne Tau lie sans avoir besoin de juxtaposer leur ciuanlilé, puisijue celle conveision ne comj)()rle aucune action réciproque des accideiits. et sans (pie le corps du Christ soit augmenté, puisque la conversion subslanlielle est lolale ei non poinl partielle comme dans la nutrition.
Établie en fonction d'une conversion substantielle totale, mais qui nalleinl pas les accidents, la relation de contenu à contenant, du corps du Christ aux espèces sacramentelles, présente, à ce titre, certaines particularités qu'il importe de signaler et que les théologiens résument en un mot, quand ils disent que le Christ est présent dans l'hostie, à la façon qui convient aux substances, ad modiim substanliœ.
211. CesL cette expression qu'il nous faut cxpliciuer. Elle suppose un esprit affranchi de la servitude des images et bien convaincu de cette vérité primordiale de philosophie que notre connaissance imaginât! ve des phénomènes perçus ou perceptibles par la sensibilité n'épuise pas toute la vérité de la réalité nouinéiia!(i et que, de celte réalité sous-jacente aux phénomènes sensibles, notre intelligence peut deviner et dire quelque chose.
De ce (pie les êtres matériels ne sont poinl imaginables sans étendue ni quantité, nous sommes torlemenl ini Imés à [icnser avec Dcscarles que l'étt-ndue est partie constituante de leur substance. Pour nous dépicndrc de cette illusion de l'image, réné<'liissons à ce fait que la quantité des corps peut être modiliée sans (pie leur substance le soit, la pierre restant sub- «'tantiellciiicnt pirrre, (ju'elle soit grosse ou petite; ronsid» Tons encore cet autre fait que les deux idées
l'ecchahistie 229
de siib-taiice eldequanlité sont lulalcnienl distinctes, la quantité étant ce par quoi un être est susceptible de dimension, la substance étant la réalité à laquelle il convient d'être le sujet foncier des accidents, d'exister en elle-même * et de n'avoir pas besoin du support d'un sujet créé qu'elle niodinerait sans le consliluer. Arislole a raison. Des réalités, dont les concepts sont si nettement distincts et dont l'une peul être modifiée sans que l'autre soit changée, ne sont pas des réalités identiques. Nous ne devons donc pas être surpris que, par la toute-puissance de Dieu, elles soient séparables et, de fait, séparées dans le sacrement d'eucharistie.
Mais le principe substanlicl du «:orps, considéré indépendamment de la quantité, échappe aussi bien que les substances spirituelle^ aux lois de l'étendue v[ en particulier à ce mode de localisation, par coexlcnsion des surfaces, qui juxtapose contenu et contenant de fa<;onqu«; telle partie du contenu corresponde à telle partie du contenant, sans que jamais on puisse élablii" le contact simultané de plusieuis points d'un des deux corpsavec un seul et même point de l'autre. Ce mode de présence, que les scolastiques appellent localisation circinnscriplive, C3l le seul possible toutes les fois (|u'un être corporel est en relation avec nu autre par le contact de sa quant il('\
Ouon suppiim * cet intermédiaire de la (juanldé et nous avons le mode de présence substantielle, celui de 1 ûmc présente en nous non pas k la façon d'un
* In .<!e ci n(»npaï> a sr^cn ellc-mèiiie et non point parelle-in»*'ine, indcpcnd.'iniincntilc l'infliix conlinu de \n cause prenikWe qui la pose et la conserve dans l'être.
230 CRITIQUE ET CATHOLIOUE
point central rayonnant sur tout le corps (l'image du point principe imaginatif do la quantité est très défectueuse pour représenter une réalité qui n'est point d ordre quant liai if), mais àla manière d'une force envelop[)ant et pénétrant toutes el chacune des parties du corps. C'est dans celte direction que nous devons chercher la représentation analogique que nous pouvons nous faire de la présence eucharistique.
212. Effet d'une transsubstantiation, larelalionmystérieuse, (jui unit les accidents du pain à la substance du Christ, s'établit sanspasserpar l'intermédiaire de la quantité du corps glorieux de Jésus el sans que la quantité de Thostie affecte et modifie ce môme corps àlafaçondont l'accident modifie son sujet. Voici les conséquences dune relation ainsi établie. Parce que la quantité du corps du Christ ne s'interpose pas entre sa substance et l'hostie consacrée et parce que cette même substance ne devient pas le sujet de l'étendue de l'hostie, il n'y a pas coextension des différentes |»arties du corps du Christ aux différents points de l'étendue de l'hostie et de Tespace par elle occui)é, mais présence de toute la substance du Christ à tous el à chacun de ces différents points, à la façon dont notre âme est présente à tous et à chacun des éléments de notre corps, ou, pour prendre une comparaison plus expressive, à la faron dont la force qui emporte un obus est présente à toutes et à chacune de ses molécules. Oue l'obus éclate, la poussée primitive continuera d'en emporter les morceaux comme elle emportait le tout ; qu'on brise 1 hostie, cha([ue fragment gardera vis-àrvis du corps glorieux du Ciirist la relali(jn de contenant à contenu quavail toute l'hoslic.
L*ELXHAR1STIE 231
A ce titre, la présence eucharistique se rapproche tlu mofle de présence des substances spirituelles dans les corps qu'elles animent ou qu'elles meuvent, mais elle en dilTére essentiellement en ceci que, n'étant pas fondée sur une action du corps du Christ mouvant ou animant les parcelles consacrées, elle n'est pas définie et limih'C par les limites de la vertu opérative de ce corps, mais capable d'une exiension cl d'une mulliplicalion aussi indéfinies que la multiplication des consécrations possibles à la toute-puissance de Dieu.
A la présence eucharistique ainsi entendue, on ne peut plus objecter l'impossibilité ou l'inconvenance de prétendues translations, mullilocations, condensations ou déformations du corps du Christ, thème habituel de toutes les difficultés qu'on oppose à notre foi sur ce point. Le corps glorieux de Notre-Seigneur garde sans changement sa forme et sa situation au ciel, tandis que sans cesse disparaissent et se rerenouvellent les multiples relations de contenance (pracquiérent et que jierdenl tour à tour les hosties incessamment consacrées et consommées sur la terre. Cette modification perpétuelle des relations de présence eucharisti(iue ne met dans l'être même du Christ aucune variation réelle.
La relation de présence eucharislicpie peut être en efTel considérée comme appartenant aux relations réelles fondées sur le changement d'un seul des deux termo-i; telle est la relation de notre intelligence à son objet, celle de la créature au Créateur. Le monde n'a pas ehani^é sous le premier regard humain qui la contemplé, et cependant il est devenu réellement présent à l'intelligence humaine ; tout comme Dieu est devenu réellement présent au monde qu'il a créé
-32 ciuiKjri: et catholique
sans cepoiulaiil i^'OU-c lui-nuniie moililiô. La relation réelle crhahilation de lEspril-Sainl dans l'ànie du jusle disparaît au moment du péché mortel, reparaît à Tinslanl de la conversion sans que rEs[)rit-Saint lui-niôme soit atteint par ces changements. Ainsi en va-t-il de la relation de présence eucharistique, le chant;ement, qui conditionne son apparition ou sa disparition, ne s'opère pas dans le Christ, mais tout entier dans le pain et le vin que Ton consacre ou dans les espèces sacramentelles que Ton consouime*. Pour avoir écarté les objections qu'on fait habiluellemeut à notre dogme eucharistique, nous n'avons pas la prétention d'en avoir expliqué le mystère. Ce mystère, dégagé des contradictions apparente:^ dont le chargent des exposés trop imaginatil's et inexacts, nous le confessons et ladorons simplement sur la parole du Maître, moins surpris de ne pas le comprendre que soucieux de protiter de la vie qu'il nous oiTre.
* iVe tiu'heris, cum auUis nihil accedere corpori Christ i nisi àtnominalionem extrinsecam, quasi hoc tolleret realitatein prœi •nlise. Pvxseyilia enim est de génère conjunctionum vel huhihif vium ad ali(juid e.cfrijisecuvi ; et ideo, ut aliquid incipiat esse leuliter prœsens ubi priu.i non erat, sntisest ut sit realis mututio^ vel in ipsoniel, vel in (iliquo alio quod incipit novo modo se hubere ad Ipsum. Sam et Deus fil de novo pnesens in creatura, non per mulutiu/tem 5Ui, scd jjcr hoc quod creatura incipit esse ; et verbum de nuio l'dctum est euro, non per mututionem sut, sed per asaumptionetn huinun.'P nnlurie ad ipsutn ; et S/jiritits Sanctus de novo animarn jusli inhahtiat, non per 7/iulationem sui, sed per hoc quod anima ornât ur gralia qua prius carebat. Simili igilur modo., corpus (.hristi de novo fit reuliter prœsens in sacramento, non per viutationem sui, sed jicr mutationem panis, cujuy. species remanentei incipiunl vi Iranssubstantiationis ifisuyn continere. Em. card Billot, Dt Kcclesiae sacramenlist t. i, Ue eucharislia, ttiesis
l'eucharistie 233
213. Bk.ii niuiii^ iiiyslcrieux est le dugme de leucharislie sacrifice. Pour le rejeter au nom de la raison, il faut idenlifier le sacrilice avec l'immolation réelle de la victime. Nous avouons volontiers, qu'une lois celle idenlilicalion acceptée, il devient diiticih^ de montrer comment la messe est vraiment un sacrilice.
Préoccupe.-. de mieux manile^ler la réalité du sacrifice eucharistique définie au concile de Trente, un certain nombre de théologiens, venus après le concile, ont pensé qu'ils devaient chercherdans la messe elle-même une immolation réelle et ont cru la trouver, soit dans la communion, soit dans l'état de présence voilée du (ihrisl sous les humbles apparences du pain et du vin.
La communion est bien la destruction de l'être sarramenlel du (IhrisI, mais elle Test au profil des Htlèlcs et non par manière d'hommage au Créateur, (lomplémenl du sacrilice, elle le présuppose et n'en saurait constituer l'essence.
XXXIX, 1». 380. N'jiis devons noter que Cajétan est plus hésitant sur celle quesliun tlifflcile. Voici ce qu'il écrit: An sacramenlalis cuiiveraioiiis mulalio inférât in ulinque exlremo rclaliones reaies cutiline/ilisc actiiw et paasivae ; lelsolum ex parte corpovis Christi ail relalio reulia ud specles, qua conlinctur sub speciebus, et per hoc liejioviinanlur species conliiterecorpus Cliriati </uia continetur corpus Christi sub illis; ici i« speciebus ipsis reuUs conlinenlin^ relatio ad corpus Chrisli consurgit; ex qua corpus Christi coinlelligilur re/'erri ad species ut conlentuin ud continens, uon quii ipsutn referalur ad species^ sed quia species referuntur ad ipsum, sicut Deus realiter dicitur Dominas creatunc non quia ipse referalur ad ereaturam servant, sed quia creatura refertur ad ipsuin : — non facile dixerim : quia ignolus est taodusquo corpus Christi conlinelur sub specie panis. — Comme ntarium in lll ", q. lxw, a. 2, n. 11.
La présence du Christ sous les espèces du pain el du vin, si voilée qu'elle soit, n'est pas pour son hunianilc une diminution réelle, mais, au contraire, l'acquisition d'un nouveau modo d'èlre el d'action. Ici encore, pas d'immolation. Mais est-il bien vrai que la messe ne puisse être un sacritice réel, si on n'y trouve pas d'immolation réelle?
Le sacrifice est toujours un signe el n'est j)as essentiellement une occision. L'immolation serait simple tuerie si elle n'était pas le signe du sacrifice intérieur, de l'abandon sincère que nous faisons de notre vouloir et de tout notre être au Dieu créateur dont nous reconnaissons le souverain domaine. Ce signe doit être de lui-même expressif et non pas purement conventionnel, afin qu'il ait de quoi frapper les sens et favoriser, par cette impression sensible, le développement du sentiment d'adoration qu'il doit exprimer et éveiller ; mais sa signification doit être consacrée par l'autorité religieuse, à la- (juelle il appartient de choisir, entre les divers signes capables d'exprimer l'adoration, celui ou ceux qui deviendront pour tous le rite central du culte public. Nous ex|)rimons ces diiTérenls caractères essentiels du sacrifice en h; définissant : une cérémonie symbolique naliirelloiiCfH el socialcmeïit expressive du culte iVadoration qui n'est dû qu'à Dieu.
Sous la loi de nature el sous la loi juive, tous les sacrifices consislaienl dans roll'rande d'une réalité sensible, olVrande consomnH'e par la destruction de celle réalité, eiVusion du vin, nianducalion religieuse ou combustion du pain, des prémices ou des victimes animales. Pour alleslci- (pie tout en ce monde appartient d'abord à Dieu, l'homme prenait parmi ses
l'eucharistie 2'SV)
biens ce qu'il avait de meilleur, le soustrayait à tout usage profane, le consacrait, soit en le détruisant purement et simplement, soit en l'alTectant à un service exclusivement religieux, nourriture des prêtres ou repas rituel. Pour affirmer sa volont»- de réparer le péché par lequel il avait mériti' la morl, le pécheur prenait un vivant qui lui appartînt et l'immolait en témoignage de la religieuse soumission avec laquelle lui-même accepterait la souffrance et la mort en expialion de ses fautes quand et comme le voudrait le Dieu qu'il avait oilensé el dont il voulait, par cet hommage, reconquérir l'amitié.
Que la messe, dans le Nouveau Testament, soit un rite sacrificiel de même signification et de plus de valeur, c'est ce qu'il ne nous sera pas difficile de montrer. Elle contient d'abord un élément identique à quelques-uns des sacrifices anciens, l'olVrande du pain et du vin, olTrande consommée par la transsubstantiation de ce pain el de ce vin au corps et au sang de Notre-Seigneur, olTrande rituelle très significative de la fin du sacrifice, de la transformation des fidèles en Jésus-Christ, très significative aussi du don total que nous entendons faire de tout ce qui nous appartient en consacrant à Dieu les prémices du double élément soli<le v.l liquide de notre nourriture, comme disaient les ancien^ Itères.
Cette ofïrande, surhHjuelle les premiers Pères el la liturgie insistent plus que nos thé'ologions modernes, est partie intégrante du sacrifice de la messe, elle n'est cependant que la préparation nécessaire de l'acte essentiel de ce sacrifice, de la consécration.
Rentré en gloire après l'immolation n'-elle el sanglante du Calvaire, .Jésus ne pouvait plus être soumis
- J<> c.iuiKjrE i:t catmoi.kji'i:
à un nouveau cruciliemenl. 11 n'en tHail d'ailleurs plus besoin. La viclime du Calvaire conlinuanl l'acle d'amour qui lui avail fait donner loul son sang pour la causedc la vérité était à ce seul lilre un avocat perpétuel, sciiipcr iiiterpcllans pro nobis, suffisamment puissant pour rpie le Péro couvrit de sa miséricordieuse bienveillance le monde pécheur d'uù était sorti l'acte d'amoui' infini exprimé dans la dernière parole de Jésus : « En vos mains, Seigneur, je remets mon àme ». Mais si la justice divine n'avait plus besoin d'un nouvelholocaustepour pju'donnerau monde, les hommes avaient toujours besoin d'un rite sacrificiel qu'ils pussent répéter pour redire et éveiller efficacement chaque jour en leurs Ames les sentiments de sacrifice intérieur par lecjuel ils entrent en communion avec la divine victime el lui permettent ainsi d'otïrir au Père, non pas seulement son hommage persoimel, mais celui de chacune des ûmes rachetées par son immolation, (le rite sacriliciel, nécessaire à notre vie religieuse et à l'apjdication des mérites du Calvaire, c'est la messe.
La victime de la messe, c'est Jésus crucilii'. Son prêtre principal, c'est encore J(''sus, cîu-le prêtre delà terre n'est que l'instrument du Christ (jui s'oiï're sur 1 autel comme autrefois au Calvaire ; mais limmolali(»n, (jui constitue ce nouveau sacrifice, n'est })lus lUie immolai ion rt'elh', c'est une immolation mystique, une immolai ion représentative de limmolalalion réelle du Calvaire, la représenlation du Christ à l'état de moit, par la consécration séparée du pain en son corps et du vin en son sang. Cette immolation mysli(pje est la seule possible, puisque le Christ est impassil)le; c'est la seuh; qui puisse constituer un
i/eucharistii- 237
rilc sacrificiel avec le Christ pour victime, puisque le Christ nV'tanl pas visible en lui-m<^me, mais seulement sous les apparences, l'acte sacrificiel, pour être sensible, doit s'accomplir sous les apparences ou espt'ces eucharisi irpies.
Kntin cello iminolalion mystique, instituée par l'nulorité du Christ, est suffisante. Elle est suffisante parce qu'elle est étroitement liée comme effet et comme sii>^ne à l'acle tr^s réel d'offrande que la volonté du Christ a posé au Calvaire et qui se renouvelle sur l'autel, suffisante aussi parce que, pour tous ceux qui croient à son institution divine et à la réalité du sacriiice du Calvaire, elle est bien un rite de par lui-môme et socialement expressif <le l'hommage d'adoration que nous ne devons qu'à Dieu et que nous ne pouvons lui rendre qu'en union avec noire Rédempteur. Telle est l'opinion de saint Thomas. « L'eucharistie est sacrifice, et vrai sacrifice, en tant que ce sacrement est la représontation de la passion dans laquelle le Christ s'est offert à Dieu comme victime '. »
' lu quantum in hoc sacramenlo l'epi spseutahir passio Christi, quin Christus o/ihilif se honlimn Deo, ul dirilur Ephes. T., habet rationem sacrificii. — f>u>n. IfieuL, lll", q. i.\\i\, a. '. Voir aussi ([. i.WMii, a. 1, Utrutn in hoc sacramenlo Christus inunoletur ' — Jean «le Saint Thomas, commentant cet article, écrit : Sicnt auti(]ua sncrifitiii erant reprwsenhilira passionis Christi: f/itia iiinnia in fifjura continyebant illis ; et tamen vera et pvopria saciificia erant.; ergo bene stat. quod euchnri'itia o/f'eratur in inrnioriafnsaci ificiicruciji, et tanien in se sitsacriftclum secundum (•rdinem Melchisedech. Et sitniliter diciturimmolatio, non quideni rruenlii et realis, sed inyslica, quatenxi'i sanguis ponitur seorsum in "jieiiebus vini, et corj/us seorsutn a s.iii;/uine in speciebus p<i~ nis. —Cursus theulùfji^'us,\. i\, De sacraineulis,qu. Lxxxui, disp. \xxii, a. 2, Q. 29.
iî.'J.S CRITIOl E ET CATIIOLIOUE
La communion arli«>vo Tassimilalion Je notre messe aux sacrifices anciens souvent terminés par des ref)as rituels et nous apporte, avec une union plus intime à Jésus notre victime, la force de réaliser le sacrifice intérieur que nous promettons. Meryeilleux sont les eflets de cette communion sacriticielle faite souvent et en bonnes con<lilions. Nous regrettons de ne pouvoir nous étendre plus longuement sur ce sujet. Les légions d'apôtres vierges que l'Église catholique envoie dans toutes les parties du monde sont une des plus éloquentes manifestations de cette force vivifiante du pain eucharisti(iue, grûce auquel tant dûmes peuvent répéter le défi de saint Paul : « Qui donc nous séparera de la charité du Christ? »
Fort de la vie (jue lui apporte l'eucharistie, le chrétien a en effet de (pioi résister ù toutes les tentations de la nature et du démon ; mais si rien ne peut lui enlever malgré lui la charité, il lui est toujours loisible d'y renoncer, et rc\j)érience nous apprend qu'à cùté des fidèles qui trouvent dans la communion l'aliment d'une vie surnaturelle toujours croissante, il en est beaucoup d'autres qui n'usent pas de la force ({ui leur est ofl'erle et tombent dans le péch<''. Jésus l'îivait prévu ; il savait bien (ju'il y aurait pai'mi les siens nombre d'enfants prodigues; c'est à leur usage qu'il a institué le sacrement de pénitence.