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IV. Ses souffrances, sa mort, son triomphe

(Isaïe, lu, 13, — lui, 12.)

Voici que mon Serviteur prospérera,

il montera, grandira, s'élèvera bien haut ;

Et si des multitudes l'ont vu avec horrreur,

par lui des multitudes seront comblées de joie.

Et lui dont le visage était défiguré,

et ne ressemblait plus à une face humaine

La multitude des nations l'admirera,

et les rois fermeront la bouche devant lui. !

Car ils voient ce qu'on ne leur avait pas annoncé ;

ils comprennent ce qu'ils n'avaient pas entendu. Qui croira ce que nous avons entendu ?

et le bras de Iahvé, à qui sera-t-il révélé ?

Il a grandi devant Lui comme une rejeton,

comme le jet d'une racine sur un sol aride ;

Sans grâces, sans éclat pour attirer les regards, et sans beauté pour plaire ;

Méprisé, rebut de l'humanité,

homme de douleurs et familier de la souffrance, Devant qui on se voile la face,

méprisé et, à nos yeux, néant !

Mais il a pris sur lui nos souffrances,

et de nos douleurs il s'est chargé ; Et il paraissait à nos yeux châtié,

frappé de Dieu et humilié.

Il a été transpercé pour nos péchés,

broyé pour nos inquités ; Le châtiment qui nous sauve a pesé sur lui,

et par ses plaies nous sommes guéris.

Tous nous étions errants comme des brebis ;

chacun suivait sa propre voie ; Et Iahvé a fait tomber sur lui

l'iniquité de nous tous !

Il était maltraité, et lui se résignait,

il n'ouvrait pas la bouche ; Comme un agneau qu'on porte à la boucherie,

comme la brebis muette aux mains du tondeur.

Par un jugement inique il est emporté,

et qui songe à défendre sa cause *, Lorsqu'il est arraché de la terre des vivants,

et pour le péché de mon peuple mis à mort ?

On lui prépare une tombe avec les impies,

il meurt avec les malfaiteurs 2 ; Pourtant il n'y eut point d'injustice dans ses œuvres,

et point de mensonge en sa bouche ;

mais il plut à lahvé de le. broyer par la souffrance.

S'il offre sa vie en sacrifice pour le péché,

il aura une postérité, il multipliera ses jours ; en ses mains l'œuvre de lahvé prospérera.

Délivré des tourments de son âme, il Le verra ; ce qu'il en connaîtra comblera ses désirs.

Le Juste, mon Serviteur, justifiera des multitudes, il se chargera de leurs iniquités ; C'est pourquoi je lui donnerai, pour sa part, des multitudes; il recevra des foules pour sa part de butin :

Parce qu'il s'est livré à la mort,

et qu'il fut compté parmi les pécheurs,

Tandis qu'il portait les fautes d'une multitude, et qu'il intercédait pour les pécheurs.

27, Est-ce là de la prophétie ou de Thisioire ? on pourrait se le demander, tellement net est ici le tableau de l'avenir. Ceux-là mêmes qui voudraient enlever à ce. poème son caractère prophétique sont obligés de recon-

1 Cette traduction obtenue par une correction textuelle paraît remplacer avantageusement le fameux texte generatione ejus quis enarrabit ? dont l'interpréta lion a tant divisé les exégètes.

2 La Vulgate a encore ici une variante importante, à laquelle on a attaché parfois l'annonce prophétique de la sépulture de Jésus dans le tombeau du riche qu'était Joseph d'Arimathie : Et dabit impios pro sepultura et divitem pro morte sua (lui, 9) ; mais, outre que cette traduction est très obscure en soi, elle ne cadre, ni avec Ae contexte, ni avec le texte hébreu actuel.

naître la parfaite ressemblance du Christ avec le Serviteur. « On ne pourra pas nier, a écrit Dillmann, que' tableau si détaillé ne s'applique parfaitement à ce que le Christ a regardé comme son œuvre, et à ce que le Nouveau Testament enseigne sur la rédemption du monde par les souffrances et la mort du Christ. A ce titre, c'est donc à bon droit que, dès les premiers temps, dans TÉglise, on a reconnu dans ce passage (ch. lui), la plus juste description anticipée, qui soit donnée par l'Ancien Testament, de l'œuvre expiatrice du Christ. Mais c'est à tort qu'on y a vu en même temps une prophétie messianique directe sur le Christ h » Et pourquoi est-ce à tort ? si la description du Serviteur de Iahvé n'est point prophétique et n'a pas en vue le Messie, qu'on nous dise à qui elle s'applique.

A la personnalité collective du peuple juif ? La majorité 2 des rabbins, à partir du moyen âge, soutint en

1 Der Prophet lesaia (5e Aufl.,Leipzig, 1890, p. 470-471). Citation empruntée au P. Condamin, op. cit., p. 341. La ressemblance delà vie de Jésus avec le portrait tracé du Serviteur étant incontestée, nous nous dispensons de donner les multiples références du Nouveau Testament, où s'affirme cette ressemblance.

2 « L'exégèse qui interprète le Serviteur d'Isaïe, lui, dans un sens collectif est due aux Juifs du moyen âge; elle a été imaginé, pour les besions de la polémique contre les chrétiens, ainsi que l'avouent les rabbins David Kimchi, Jacob ben Ruben le Rabbrnite, Joseph ben Nathan, Mosé ben Nahman, etc.. » Le P. Condamin renvoie aux travaux de Pusey, Driveret Neubauer surl'interprétation juive de ce passage d'Isaïe et cite un curieux extrait du rabbin Mosé Kohen ibn Crispin, fin du xive siècle, se plaignant que pour soutenir le sens collectif, ses confrères aient « abandonné la doctrine de nos Maîtres». Le Serviteur de lavhé, dans la Rev. bibl., avril 1908, p. 166.

Il ne faudrait cependant pas croire que ces« maîtres » aient accepté l'interprétation chrétienne du Messie mourant pour l'expiation du péché. Les uns multipliaient les contre-sens de détail

effet que le Serviteur était le peuple juif expiant par son long martyre les péchés des Gentils, ou du moins, le groupe des justes d'Israël. Nous ne sommes pas surpris qu'une telle interprétation ait la faveur des rabbins, mais il est plus étonnant qu'elle ait pu rallier le suffrage d'un certain nombre de critiques indépendants. Il est bien vrai que dans le livre d'Isaïe, le peuple d'Israël est parfois personnifié sous le nom de Serviteur de Iahvé ; mais cette personnification est impossible à soutenir pour le poème dont il est ici question, et où le Serviteur, nettement posé comme individu, n'est pas moins nettement distingué du peuple de Jacob qu'il ramène, du peuple d'Israël qu'il rassemble, dont il est l'alliance, dont il porte les péchés et pour lequel il meurt. Impossible de dire également que ce Serviteur est l'ensemble des justes d'Israël l'Israël sprituel, qui n'a pas souffert plus que l'Israël coupable, ni à la place de l'Israël coupable, qui n'est pas mort pour lui, et qui ne pouvait avoir mission de rassembler les sauvés d'Israël, c'est-à-dire les justes, puisqu'il était lui-même cette collectivité des justes. Gomment donc des critiques peuvent-ils soutenir une pareille exégèse ? C'est que l'acceptation du sens naturel, du sens individuel, les met en grand embarras. A quel individu appliquer la description du Serviteur

pour maintenir leur idée d'un messie glorieux sans souffrance. D'autres accordaient que le Messie souffrirait, mais availt d'être investi de sa mission. Quelques-uns acceptaient qu'il dût connaître des jours d'épreuves et de souffrances méritoires pour le peuple. Aucun ne voulut jamais reconnaître que le Messie fils de David dût mourir pour tous les hommes. Quand, à partir de l'époque d'Hadrien, on parla d'un Messie mourant, on n'en fit qu'un Messie secondaire, fils de Joseph, et distinct du grand Messie, fils de David. Cf. P. Lagrange, Le Messianisme chez les Juifs, (150 av. J-C. à 200 ap. J-C), IIIe partie, c. vin, Paris. 1908.

de Iahvé, si on ne l'applique point à Jésus ? « Tous les essais que l'on a faits pour appliquer ce portrait à un personnage différent du Messie ont échoué. On a nommé sans succès Moïse, David, Ozias, Ézéchias, Isaïe, Jéremie, Josias, Zorobabel, Jéchonias, Éléazar. Dùhm s'en tient en fin de compte à un martyr anonyme, et il déclare : Nous sommes en face d'une énigme historique que nous ne résoudrons pas 1. »

Ce pouvait être une énigme pour les Juifs, qui par ailleurs attendaient un Messie glorieux, dont l'idée qu'ils s'en faisaient, était difficilement conciliable avec le portrait du Serviteur, tel que l'avait dessiné la prophétie isaïenne. Mais la vie du Christ, son œuvre, ses promesses, où se concilient à la fois les humiliations et les gloires annoncées du Messie, ne nous donnent-elles pas

1 P. Condamin, op. cit., p. 338. — On lira aussi avec profit dans la Rev. bibl. d'octobre 1909, p. 497-528, une belle étude de M. Van Hoonacker sur YEked Iahvé et la composition littéraire des ch. XL, sq. d'Isaïe : M. V. H. n'a pas de peine à réfuter la récente théorie de Sellin qui essaie encore une fois de trouver l'individu auquel l'appliquerait la prophétie du Serviteur et. propose le roi Joackin Il est bien vrai que le roi Joackin en se rendant au roi de Babylone a épargné à Jérusalem une prise d'assaut, mais cela ne suffit pas pour qu'il ait pu être chanté comme victime pour le salut du peuple et comme victime triomphante, étant donné surtout le mépris de ses contemporains, pour ce roi, Cf. II Reg. xxiv ; Jérém., xxn.

M. V. H. dans sa reconstitution des chants du Serviteur, en écarte, comme presque tous les exégètes, les v. 8 et 9 au ch. xlii que le P. Condamin avait cru leur appartenir, mais par contre il signale comme en faisant partie plusieurs autres fragments Deutéro-Isaïe. Voici, d'après ce savant exégète, l'ordonnance de tout ce qui nous restait de cette œuvre capitale : xlix; 1-3 ; li, 16 ; xlix, 4-7 ; l, 4-9 ; xlix, 8-46 ; li, 1-3 ; L, 10 ; u, 4-10 ; xlxviii, 21 ; li, 12-23 ; lu, 1-12 ; xlii, 1-7 ; lu, 13-15 ; lui, 1-12. Au lecteur d'apprécier la valeur de cet essai de reconstruction intégrale,.

la claire solution de l'énigme ? Si, d'une part, il n'est point de réalité historique, collectivité ou individu, qui réponde au tableau qu'a tracé le prophète de son Serviteur de Iahvé, qui ait pu même lui en donner l'idée, et si d'autre part, Jésus a si parfaitement réalisé ce tableau que ce poème est devenu comme un « cinquième Évangile », il nous faut bien reconnaître que le souffle inspirateur, qui présida à la composition du poème, n'était pas le souffle naturel de l'instinct poétique, mais le souffle surnaturel de l'esprit prophétique h Impossible d'attribuer pareil tableau de l'avenir à l'exaltation du croyant et du patriote. Cette exaltation était bien incapable de lui faire mettre dans ses chants ce que ses contemporains ou les juifs des générations suivantes, si exaltés qu'ils fussent n'y ont jamais pu lire, le supplice et la mort du Serviteur comme condition de yie nouvelle et glorieuse pour la victime, et de salut pour le monde entier, pour les Gentils comme pour les Juifs.

28. Cette prophétie qui nous paraît aujourd'hui très claire est restée en effet une énigme pour les juifs. La foi chrétienne seule eh a donné la solution. L'obscurité de cette énigme venait de ce que la conversion du monde puïen n'était pas le seul espoir des prophètes, et de ce que la fonction de prédicateur victime n'était pas la seule caractéristique du Messie.

1 On objecte parfois que les verbes représentant la souffrance et les tourments du Serviteur sent au passé ou au présent, mais, outre qu'ils n'y sont pas tous, puisqu'à la fin nous avons la proposition conditionnelle . « S'il offre sa vie... etc. », on sait comment les poètes de toute langue.et plus spécialement de la langue sémite et surtout les prophètes emploient très vite le présent pour peindre l'avenir, quand ils se le représentent vivement, et qu'ils veulent faire passer dans leur tableau, la vivacité de leur impression.

b<i CRITIQUE ET CATHOLIQUE

A l'annonce d'un épanouissement nouveau du régne spirituel de Iahvé sur les cœurs, les prophètes ont mêlé et devaient nécessairement mêler celle du triomphe et du bonheur réservés aux justes

La description de l'heureuse vie d'innocence, au début des narrations bibliques, la promesse de bonheur qui ouvre le livre des Psaumes, et la même promesse neuf fois répétée (Matth., v, 3-10), mise en tête du code évangélique qu'est le Sermon sur la Montagne, témoignent assez du ferme espoir qu'a lé croyant, de voir le jour où cessera le divorce entre la vertu et la pleine joie, et la réparation des injustices dont l'homme bon est victime en ce monde 1. Pour les prophètes et les justes d'Israël, cet espoir n'était pas seulement besoin de justice, mais encore intime persuasion que Iahvé, le Seigneur Tout-Puissant, se devait à lui-même, à sa gloire de donner une revanche, le bonheur complet et final, aux justes qu'il s'était choisis et que les méchants si souvent écrasaient.

Que doit-être ce bonheur ? Les biens qu'il nous réserve sont ineffables et le peu que nous pouvons en dire sans figures n'eût pas suffi à retenir le cœur des anciens juifs, dont le sentiment religieux était bien inférieur à celui que la grâce du Nouveau Testament a mis dans nos âmes. Le triomphe des justes

1 Les stoïques modernes, qui confondent avec l'hédonisme morale du plaisir, source nécessaire d'égoïsme, l'eudomonisme chrétien, morale du bonheur, condition de la vraie charité et du dévouement solide, nous reprochent cet espoir. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans une discussion philosophique que nous donnerons ailleurs. Nous ferons seulement remarquer qu'on a vu la même illustration philosophique et politique prêcher la morale du pur désinterressement, blâmer la morale catholique, de ce qu'elle soutient, avec l'espoir du paradis, la petite sœur de cha rite et... toucher un chèque d'un million au Panama.

ne pouvait donc être représenté qu'en symboles, symboles d'autant plus vrais qu'il étaient plus capables d'éveiller un vif sentiment des joies futures, et par conséquent, plus en rapport avec les meilleures aspirations du prophète, de ceux auxquels il s'adressait pour lesquels il écrivait. L'élément relatif sera donc très grand dans les descriptions prophétiques et reflétera « l'état général, les aspirations, les périls, les intérêts de chaque époque. Il est impossible à l'homme de se figurer un heureux avenir autrement que par l'idéalisation du présent en ce qu'il a d'acceptable et d'avantageux, et par sa transformation radicale en ce qu'il a de pénible et de mauvais. C'est le présent qui est le point de départ nécessaire et qui fournit, jusqu'à un certain point, le cadre de l'avenir 1. » C'est ainsi

1 Loisy, L'espérance messianique, dans la Revue d'his'oire et de littérature religieuse, 1898, p. 402.

Le P. Lagrange, dans son article Pascal et les prophéties messianiques dans la Rev. bibl., octobre 1906, p. 556, après avoir exposé que l'objet vers lequel convergeait toutes les annonces prophétiques était la promessse du salut religieux, perfection morale en ce monde, et bonheur total en l'autre, ajoute ces sages réflexions sur la nécessité des symboles prophétiques : « Pour que cette espérance fût toujours vivante et agissante, il fallait qu'elle entrât pour ainsi dire dans la trame de leur histoire (des Juifs), qu'elle embrassât ou consacrât tous leurs désirs légitimes, qu'elle fût toujours l'horizon de la Palestine et de Jérusalem. Ce n'est pas un élément factice, introduit par Dieu comme à dessein pour les tromper, c'est le cours naturel des choses qu'il n'a pas voulu troubler tout en l'ordonnant à une fin plus haute. Lui seul pouvait promettre le salut et le donner, et le don, accompli selon sa promesse, est une preuve non équivoque de son intervention personnelle dans l'histoire; mais, parce que la promesse était énoncée par des hommes, que ces hommes appartenaient à une certaine race, et vivaient dans un certain pays, elle devait refléter leurs préoccupations, leurs angoisses, leur attente et presque jusqu'à leurs passions , comme Ja loi se conformait aux faiblesses du peuple.

Apoi„ — S

66 CRITIQUE ET CATHOLIQUB

qu'Isaïe, vivant à la cour des rois de Juda, prend ses symboles dans les joies que peut donner à l'Israélite le triomphe pacifique de la monarchie davidique, tandis qu'Ézéchiel, prêtre proscrit, fait de la reconstitution du culte, l'espoir dominant du renouveau qu'il attead. Toutefois quoi qu'il en soit de la pensée même des prophètes, qui pouvaient ne pas comprendre toute la portée de leurs prophéties1, il y a, dans nombre de leurs chants 2, des traits significatifs, qui nous invitent à y reconnaître un nouvel ordre de choses, dont les réalités surnaturelles peuvent être figurées, mais non littéralement décrites, avec des images empruntées à l'ordre du monde présent. Ces indications n'étaient pourtant pas suffisantes,

t La restauration du trône de David, le retour des dix tribus, la domination universelle étaient les rêves dont nous ne pouvons dire si Dieu les eût réalisés, ni comment, supposé que les Juifs eussent été fidèles, mais qui ne primaient pas dans la pensée des prophètes l'avènement du règne de Dieu, seul terme vrai de la prophétie.

« Pascal a bien compris cela : « Si le sens spirituel eût été « découvert, ils n'étaient pas capables de l'aimer.» Mais lorsqu'il regarde le sens spirituel couvert parle temporel, nous aimerions à expliquer cette métaphore, car le sens temporel était dans la nature des choses comme la note de contingence inhérente à toutes nos actions, mais tellement inférieur au sens religieux qu'il était destiné à tomber quand le sens profond serait devenu manifeste. Ainsi se brise le moule qui couvrait la statue; la statue a épousé tous les contours du moule, pourtant elle n'est pas de la même matière et quand le métal apparaît dans sa beauté, personne ne se soucie de l'argile. »

1 Quia mens Prophetx est instrumentum deficiens..., etiam veri PropheUe non omnia cognoscunt, quse in eorum visis, aut verbis, aut etiam factis Spiritus Sanctus intendit. Summa S. Thomae, II* Ilae, q. clxxiii, art. 4.

* Cf. Isaïe, h, 6-16 ; xi, 6-10 ; xxiv, 18-25 ; xxv, 6-8 ; lx, 18-22 ; Ezech,., xlvii.

pour qu'avant la prédication chrétienne, les Juifs ne fussent pas exposés à confondre les deux perspectives, celle du triomphe moral en ce monde et celle du triomphe total dans l'autre monde figuré par les descriptions matérielles de la gloire promise à la Jérusalem nouvelle. Ils étaient ainsi amenés à oublier les traits prophétiques qui marquaient la transcendance du royaume attendu et à limiter leurs espérances messianiques à celles d'un triomphe national matériel.

29. Les divers caractères assignés au Messie étaient une autre cause d'obsucrité.

« L'ancien Testament avait désigné de plusieurs manières celui qui devait être l'agent du salut à venir.

« D'abord c'était Dieu lui-même. Une foule de passages... avaient annoncé que Dieu viendrait en personne pour sauver son peuple l. Le salut d'Israël serait donc une insigne théophanie, une manifestation extraordinaire de la bonté de Dieu envers son peuple» de sa justice envers ses ennemis, de sa sainteté consumante et purifiante. D'autre part, on attendait un roi, fils de David, qui monterait sur le trône de ses pères et ferait jouir sa nation d'une félicité inouïe 2. Isaïe avait fait allusion à sa naissance miraculeuse et lui avait donné des noms divins 3.

« Le même recueil d'Isaïe contenait le tableau d'un serviteur de Iahvé qui convertirait les peuples à la foi d'Israël et dont la mort servirait d'expiation pour un grand nombre.

« Daniel avait prédit que Dieu interviendrait pour

1 Isaïe, i, 24 à n, 5; xxx, 18 sq. ; xxxv; xl ; xli; xlih ; Jérémie, xxx et xxxi, etc.

2 Isaïe, xi ; Michée, v ; Ps. n.

* Isaïe, ix, 5 sq.

détruire les persécuteurs, et avait montré un être surnaturel descendant du ciel pour établir le règne des saints *.

« Ces prophéties tracées comme des lignes vers la lumière à venir étaient-elles parallèles ? Et si elles ne Tétaient pas, comment fallait-il les coordonner ? Le Messie, selon les termes très forts d'Isaïe, serait-il un Dieu ? Ne serait-il pas plutôt un simple instrument de ses desseins, un pur homme ? Serait-il le même que le doux prédicateur, victime de son zèle et de sa docilité à redire la leçon de Iahvé ? Le Restaurateur du trône serait-il un martyr, un Rédempteur ? L'être surnaturel de Daniel viendrait-il sur la terre autrement que pour détruire les monarchies condamnées ? Qu'une seule personne pût remplir toutes ces conditions, cela paraissait, cela était bien difficile, ou pour mieux dire : il y fallait un miracle inouï, dont le mystère n'était pas révélé, du moins dans la tradition officielle (Éphés., ni, 5-8) 2. » | | A résoudre les contradictions en apparence irréductibles que présentait le portrait du Christ tracé par l'ensemble des prophéties, les écoles juives se sont épuisées en vains efforts. On lira avec intérêt, dans l'ouvrage auquel nous avons emprunté la précédente citation, les diverses solutions proposées par les penseurs juifs du temps de Notre-Seigneur, et cette lecture laissera la conviction que la solution apportée par le Christ n'a pu être empruntée aux idées de ses contemporains, incapables de s'entendre sur l'interprétation d'une énigme humainement indéchiffrable.

1 Dan., vu, 13 sq.

2 P. Lagrange, Le Messianisme chez les Juifs, p. 258-259. Com-i paraison de V apocalyptique et du rabbinisme.

30. Mais s'il y avait obscurité, il y eut lumière. Il était réservé à Jésus de briser le sceau du secret prophétique, et d'en manifester le sens spirituel plus ou moins caché sous le voile de la lettre K

1 Nous ne pouvons guère nous dispenser de citer ici la profonde réflexion de Pascal sur le double sens temporel et spirituel des prophéties : « Quand on surprend une lettre importante où l'on trouve un sens clair et où il est dit néanmoins que le sens en est voilé et obscurci ; qu'il est caché, en sorte qu'on verra cette lettre sans la voir et qu'on l'entendra sans l'entendre; que doit-on penser, sinon que c'est un chiffre à double sens ; et d'autant plus qu'on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral ? Combien doit-on estimer ceux qui nous découvrent le chiffre et nous apprennent à connaître le sens caché ; et principalement quand les principes qu'ils en prennent sont tout à fait naturels et clairs ! C'est ce qu'à fait Jésus-Christ, et les apôtres. Ils ont levé le sceau, il a rompu le voile et a découvert l'esprit. Ils nous ont appris pour cela que les ennemis de l'homme sont ses passions ; que le Réd3mpteur serait sprirituel et son règne spirituel ; qu'il y aurait deux avènements : l'an de misère pour abaisser l'homme superbe, l'autre de gloire pour élever l'homme humilié...» Pensées de Pascal, édition classique de B. Havet, p. 335.

Dom Calmet, après avoir cité ce môme passage de Pascal, y ajoute les réflexions suivantes : « Avant l'accomplissement des prophéties, quoique l'on ne doutât point de leur certitude, on ne pouvait, dit Origène (Des principes, I. IV, c. vir), en faire connaître la vérité ; il a fallu les voir accomplies auparavant. Ceux mêmes dont la vie était attachée à un endroit de l'événement, occupés de la partie où ils étaient, et des peines qu'ils avaient à endurer, no songeaient plus à embrasser l'universalité dans leur pensée, et ne s'apercevaient pas de l'accomplissement de toute la prophétie. Quand on est tout à fait hors de ces maux, et qu'on en voit devant ses yeux toute la suite recueillie dans les histoires, on est bien plus en état d'en remarquer tous les rapports : et c'est dans ces rapportsque consiste l'intelligence de la prophétie. Les apôtre avouent que certaines prophéties s'accomplissaient dans Jésus-Christ et qu'ils ne le reconnurent qu'après sa mort et sa résurrection. Il est très croyables qu'il en était ainsi des anciennes prophéties. Le peuple ne s'attachait d'abord qu'à l'événement présent, ou prochain

La prédication publique de Notre-Seigneur, telle qu'elle nous est présentée par les Synoptiques, est tout entière ordonnée à préparer ses compatriotes à une meilleure intelligence des prophéties et de l'œuvre messianique. Jésus ne répudie pas les magnifiques espoirs des prophètes : le bonheur, joie totale, reste la grande espérance de l'Évangile, ce qui en fait une bonne nouvelle. Il garde même les images prophétiques, puisqu'il faut des images : dans le royaume attendu il y a des trônes, des festins, des demeures. Mais ce royaume où la vie est éternelle, n'est pas de ce monde. Bien plus, il n'est pas pour les heureux du monde, mais pour les pauvres, les affligés, les persécutés.

Le Messie n'est donc pas un roi temporel, Jésus ne veut pas de cette royauté ; il n'accepte pas le titre de Christ, tant que sa prédication n'est pas finie, et qu'il peut y avoir méprise sur les prérogatives qu'une telle qualification lui ferait attribuer ; mais il le revendique à l'heure où ce titre lui vaut la mort. Cette mort devait achever sa mission expiatrice, préparer son entrée en gloire, lui permettre de s'asseoir à la droite de Dieu, de se manifester en tout l'éclat de sa divinité, d'envoyer l'Esprit, et de faire prêcher, avec toute l'autorité qui s'attache au nom du Christ ressuscité, Fils de Dieu glorifié, la rénovation totale, la fieràvota, la vie nouvelle, qui serait le partage des âmes élues de tous pays et les préparerait à la vie éternelle, mais qu'on devait offrir premièrement aux fils des prophètes (Act,, ni, 12-26).

qui lui était désigné par la lettre de la prophétie. L'autre sens, quoiqu'il fût le premier dans l'intention du Saint-Esprit, n'a été découvert avec évidence.que depuis que Jésus-Christ a paru parmi nous. » Commentaire d'Isaïe. Paris, 1714, p. xxii.

En la personne de Jésus, le Verbe incarné, se trouvaient ainsi réalisés tous les caractères dont l'apparente contradiction faisait l'obscurité des prophéties.

Jésus est Dieu venant personnellement au secours de son peuple. « Il est l'être surnaturel de Daniel, mais vraiment fils de l'homme. Il doit régner, comme descendant de David et comme Fils de l'homme, mais après avoir prêché, après avoir souffert, et apr^s être mort comme serviteur de Iahvé. Il est venu, pour que le règne de Dieu sur la terre soit reconnu, Dieu étant mieux servi, et plus aimé, mais c'est par lui que le règne de Dieu sur les élus s'établit, puisque c'est par sa mort et par sa grâce que les élus sont admis auprès de Dieu. Ainsi toutes les prophéties de l'Ancien Testament sont réalité et harmonie, et celui qui est le terme des promesses est aussi celui qui ouvre la vie future l. »

31. Les juifs étaient invités à relire leurs livres prophétiques, à la lumière de la prédication, des miracles, de la vie, de la mort, de la résurrection du Christ, et des prodiges faits par ies apôtres en son nom. Ils pouvaient comprendre, et beaucoup d'âmes vraiment pieuses ont compris. Elles sont cependant restées en minorité, les chefs n'ont point voulu reconnaître celui qu'ils avaient crucifié par ignorance, en accomplissement des prophéties (Actes, m, 17-18). Qu'en est-il advenu ?

Au temps de Notre-Seigneur, la diaspora s'essayait vraiment, et non sans succès, au rôle d'apôtre des nations; autour d'elle se groupaient, nous l'avons dit, les adorateurs du vrai Dieu. A peine a-t-elle brisé avec les communautés chrétiennes et commencé contre elles la lutte sans merci, que son apostolat cesse ou est stéri-

1 P. Lagrange, op. cit., p. 265.

lise, tandis que son enseignement se surcharge de plus en plus de ces traditions mesquines et ridicules que Jésus lui reprochait déjà et qui remplissent le Talmud, végétation parasite d'une sève religieuse épuisée.

Sans temple et sans culte, le petit peuple des Juifs croyants traîne sur tous les chemins du monde sa misère et le poids de sa malédiction, en même temps qu'il porte partout le livre où sont écrites des espérances dont ses chefs lui ont pris la clef. Foule inconsciemment aveugle, au sein de laquelle beaucoup d'âmes de bonne foi seront sauvées par la grâce et au nom du Christ qu'elles attendent, qu'elles appellent et qui est déjà venu.

Sans foi et sans mœurs, les puissants du Judaïsme n'ont plus qu'un souci, se procurer les richesses et les joies du monde et corrompre la foi et les mœurs des chrétiens, dussent-ils, pour cela, prêcher l'incrédulité absolue et tuer la foi juive elle-même.

Efforts inutiles. La foi chrétienne, qui s'est établie malgré le sanhédrin et malgré l'opposition bien vite éveillée de la diaspora d'autrefois, saura bien résister aux assauts delà diaspora d'aujourd'hui, et même rallier peu à peu à elle ce qui restera d'âmes croyantes et religieuses parmi les juifs, dans l'attente du triomphe final de la justice et du Christ.

La façon merveilleuse dont la vie du Christ et la prédication de l'Évangile ont réalisé les deux premiers points de l'annonce prophétique, nous est une garantie que cette attente, elle aussi, n'est pas un vain espoir. Mais cette garantie se confirme et se précise par l'étude du fait ^ catholique, du mode concret sous lequel s'affirme, dans l'histoire du monde, la foi totale à l'enseignement de Jésus.

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