LA CONSCIENCE CATHOLIQUE DE LA CHRÉTIENTÉ PRIMITIVE
32. Ni dogmes, ni rites, ni Église? — 33. Jésus a-t-il condamné toute autorité ecclésiastique? — 34 La Primauté de Pierre dans les Actes et au concile de Jérusalem. — 35. La règle de foi et V unité de V Église — 36 . « Tu es Pierre ». — 37. La conscience catholique de la chrétienté primitive.
32. « Ni dogmes, ni rites, ni Église, écrit M. Guignebert, telle nous paraissait devoir être la conséquence logique de ce que les Évangiles nous laissent entrevoir du caractère de Jésus1. » Infortuné destin du plus puissant et du plus incompris des réformateurs : des dogmes, des rites, une Église, voilà ce que nous trouvons au lendemain de sa mort, parmi les disciples auxquels il a confié son œuvre et ses pensées les plus intimes.
Qu'est-ce donc en effet que la vie mystérieuse du Christ ressuscité? un dogme; sa session à la droite du Père ? un dogme ; la rémission des péchés en son nom ? un dogme; la mission de l'Esprit? un dogme; le jugement attendu et le triomphe des justes dans le royaume futur? encore des dogmes 2. Qu'est-ce que le baptême? un rite (Act., n, 38; x, 48); la fraction du pain? un rite (Act., ii, 42-46); l'imposition des mains? encore un
1 Op. cit., p. 91.
■ Discoure do saint Pierre, Act., n, 14-40; ni, 12-26 ; x, 34-43, etc.
m CRITIQUE ET CATHOLIQUE
rite, et un rite que les apôtres seuls, au début, peuvent pratiquer avec efficacité. Ce sont les apôtres seuls qui imposent les mains aux sept, pour en faire des diacres (Act., vi, 6) et ces diacres, qui baptisent, ne sauraient faire l'imposition des mains qui donne l'Esprit l. Mais alors, il n'est pas vrai que « la communauté vit réellement dans l'anarchie 2 ; » elle a une hiérarchie, et cette hiérarchie fonctionne comme si le sacrement d'Ordre était institué. Les onze ne sont pas simples témoins de la résurrection, ils sont témoins qualifiés, revêtus d'un pouvoir qui va distinguer Matthias, le douzième, de l'autre témoin, Joseph le juste, auquel il est préféré (Act., i, 21-26).
33. Au temps de la vie du Maître, celui-ci avait dit, un jour, aux apôtres froissés des prétentions ambitieuses de la mère des deux fils de Zébédée.
Vous savez que les chefs des nations les tyrannisent (xaTaxuptE-jo-jrriv) et que les grands leur font lourdement sentir leur autorité (xarsEovaiâSovo-iv) 3; il n'en sera pas de même au milieu de vous. Mais quiconque voudra être grand parmi vous, sera votre serviteur et quiconque voudra êtr- le premier parmi vous, sera votre esclave. G'est ainsi
1 Act. vin, 5-17. Il est faux que le diacre Philippe fasse descendre l'Esprit en imposant les mains à l'eunuque éthiopien, comme l'insinue M. Guignebert dans son Histoire ancienne du christianisme, p. 257; et l'imposition des mains faite par Ananias à saint Paul n'est pas présentée non plus comme l'imposition rituelle qui suit h baptême, mais comme un signe spécial dépendant de la révélation particulière qui le commande.
8 M. Guignebert, Manuel d'histoire ancienne du christianisme, c vu, t. I, p. 256.
3 xocTay.-jpic-jovcnv et xaTsIovccàÇoua-iv : pas n'est besoin d'être fort iK'iénisant pour reconnaître la signification péjorative de ces deux composés des verbes simples x-jpirju> et èijo-jffiâCu).
que le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup(Matth., xx, 25-28).
« Il est difficile, écrit M. Guignebert sur ce texte, de souhaiter une négation plus claire, non seulement de la primauté de Pierre, mais encore de toute puissance ecclésiastique 1. » Curieux phénomène d'inintelligence ! il a fallu vingt siècles pour comprendre le sens do cette négation si claire. Jusqu'ici on avait cru que Notre-Seigneur, voulant apprendre à ses apôtres et à leurs successeurs, aux grands et au premier, comment ils devaient gouverner son Église, leur avait dit de ne point abuser de leur autorité comme les princes du monde, pour leur satisfaction et leur profit personnel, mais de l'exercer comme lui-même exerçait la sienne, dans la mesure et sous la forme que réclame le bien des gouvernés, et dans un dévouement absolu aux intérêts de tous. C'est ainsi que M. Loisy entend ces mêmes paroles. « Les fidèles n'existent pas pour le service de la hiérarchie, mais la hiérarchie existe pour le service des fidèles. L'Église n'existe pas pour le service du Pape, mais le Pape existe pour le service de l'Église 2. » Serait-ce qu'il n'a rien compris aux paroles du Maître? en cela il partage l'erreur des Apôtres eux-mêmes, car la première communauté chrétienne ne reconnaît pas seulement des grands, une puissance ecclésiastique, elle reconnaît encore un premier, la primauté de Pierre.
34. Cette puissance s'affirme toutes les fois que Pierre est en scène. Les Actes lui donnent souvent, il est vrai, Jean comme compagnon, mais toujours comme second,
1 Op. cit., p. 91.
a V Évangile et V Église, p. 120.
jamais comme égal. C'est Pierre qui préside à l'élection de Matthias (Act., i, 15-26), c'est lui qui inaugure la prédication apostolique (n, 14-41), qui fait le premier miracle (m), qui répond au nom de tous au sanhédrin (iv, 8-12). Son pouvoir est tellement révéré, qu'on raconte comment, pour lui avoir menti, Ananie et Saphir sont frappés de mort subite (v, 1-11). C'est lui qui va imposer les mains aux Samaritains (vin, 14-25), qui fait la visite de toutes les chrétientés de Palestine (ix, 31-43), qui reçoit le premier des incirconcis au baptême (x-xi, 18), et quand, à l'assemblée de Jérusalem, s'élève une violente altercation entre les missionnaires et quelques Judéo-chrétiens venus de la secte pharisienne, au sujet de l'obligation de la circoncision et de la loi mosaïque intégrale pour les Gentils convertis, c'est Pierre qui impose silence, en rappelant qu'il n'y a pas lieu de discuter une liberté, qu'il a lui-même proclamée depuis longtemps au nom de Dieu (xv, 7). Avant de proposer que, par égard p our la loi de Moïse, et pour faciliter les rapports entre Judéo-chrétiens et Gentils, on veuille bien demander à ceux-ci de s'abstenir de viandes immolées aux idoles, ou d'animaux étouffés et de sang, Jacques doit commencer par reconnaître le principe de liberté que Pierre a posé (xv, 14-18).
N'est-ce point là une primauté? Sans doute, ce n'est pas l'exercice du pouvoir pontifical dans les formes où nous le voyons s'exercer aujourd'hui; mais le principe d'autorité est suffisamment affirmé pour assurer les applications de l'avenir.On n'a pas le droit de prétendre que saint Pierre n'a point conscience de cette autorité1,
1 M. Guignebert, Hist. anc. du chr., p. 256.
parce qu'au lieu de dire comme les Césars : sic volo, sic jubeo, il prévient le scandale des fidèles, en s'en référant à une révélation de l'Esprit, pour le baptême des incirconcis. Encore moins peut-on écrire, qu'en ces temps-là « c'est la volonté des fidèles qui règne et gouverne 1. » On ne peut le conclure des expressions dont saint Luc se sert pour raconter la décision prise à Jérusalem : II parut bon aux apôtres, et aux presbytres, et à toute l'Église (xv, 22). On n'y voit pas que les notables laïques, qui représentaient le peuple, aient eu, dans la décision à laquelle ils souscrivent, la même part auctoritative que les apôtres et les presbytres après lesquels ils signent. Mais par contre, il est un enseignement très clair qui se dégage de cette formule « toute l'Église ». Non seulement elle devait apprendre aux« frères d'entre les Gentils» que l'Église de Jérusalem était unanime à reconnaître leur liberté et à désavouer les Hiérosolymitains sans mandat qui l'avaient inquiétée, mais elle nous apprend à nous, que ceux qui, au sein même de l'assemblée, protestaient le plus violemment contre la liberté des Gentils,ont dû s'incliner devant la décision prise, et signer, comme les autres, une déclaration qui condamnait leur sentiment. Pierre a déclaré au nom de Dieu que la grâce de Jésus suffisait à justifier sans la circoncision. C'était là dogme nouveau, car le Maître ne l'avait pas enseigné explicitement 2. Si dur que parût cet enseignement aux fidèles venus de la secte des pharisiens, il leur fallut bien l'accepter et le notifier aux
1 M. Guignebert, Mod. et trad., p. 91.
8 Autrement saint Pierre en aurait appelé à l'enssignement de Jésus et non pas ù. une révélation de l'Esprit,
frères de toutes les Églises dispersées, pour lesquelles il devenait règle de foi.
35. Et ce n'est pas là un témoignage isolé du sentiment qu'on avait alors d'une Église catholique, réunissant lèles de tous les pays dans l'unité d'un même enseignement moral et dogmatique confié à la garde d'une autorité visible. Pour rencontrer ce témoignage, il n'est pas besoin de descendre jusqu'aux épîtres de saint Ignace, jusqu'aux luttes du gnosticisme, pas même jusqu'aux épîtres pastorales à Tite et à Timothée.
Qu'est-ce donc que la lettre aux Galates, si ce n'est un plaidoyer de saint Paul soutenant que sa doctrine à lui est catholique, conforme à celle des apôtres et non point particulière, comme le prétendent les faux docteurs, qui confessent comme lui l'obligation de la foi apostolique, mais s'en réclament faussement? Qu'estce donc que l'anathème, dont il menace ses contradicteurs, fussent-ils des anges (Gai., i, 8-9), et ceux des Gentils qui se font circoncire (Gai., v, 4), si ce n'est l'exclusion, qui sera toujours prononcée depuis contre les hérétiques, contre « les chiens », auxquels il faut prendre garde (Philip , m, 2), contre les faux docteurs qui font des fidèles i une proie par la philosophie et par une vaine tromperie » (Golos., n, 8), « contre les loups cruels qui n'épargneront pas le troupeau et enseigneront des choses pernicieuses » (Act., xx, 29-30) ?
Les épiscopes et les presbytres, que les apôtres mettaient à la tête des communautés aussitôt après leur fondation (Act., xiv, 23), étaient tout spécialement chargés de veiller à la pureté de la doctrine (Act., xx, 28). Il est bien vrai que les communautés primitives « restèrent ouvertes aux prophètes itinérants qui venaient, Dieu sait d'où, aux révélations de leurs pro-
près inspirés 1; » mais il n'est pas vrai que ces révélations étaient « pratiquement incontrôlables ». Dès le début, saint Paul en exigeait le contrôle :« Ne méprisez pas les dires des prophètes, mais éprouvez tout; retenez ce qui est bon » (1 Thess., v, 20-21). L'enseignement de l'inspiré n'est pas proposé à l'acceptation « du suffrage universel 2 », mais comparé à la doctrine des apôtres; s'il la contredit, il doit être rejeté (Gai., i, 8). Tout enseignement qui n'est point d'accord avec la foi primitive et les instructions des fondateurs de la communauté est « discours séducteur » (Colos., n, 4-9). Tout homme, qui ne s'attache pas à la doctrine enseignée dans tout le corps de l'Église, doit inspirer défiance « tant qu'il s'abandonne à ses visions et qu'il est enflé d'un vain orgueil par ses pensées charnelles » (Colos., il, 18-19). Est-ce que saint Paul lui-même, qui a cependant reçu sa doctrine du Christ, n'a pas dû la comparer à celle des autres apôtres, pour s'assurer qu'il ne prêchait pas inutilement (Gai., il, 2) ? C'est que pour saint Paul, il n'y a qu'une seule foi, comme il n'y a qu'un seul baptême et un seul Seigneur (Éphés., iv, 5). Et il ne connaît non plus qu'une seule Église.
Il emploie souvent le mot « Église » pour désigner les Églises particulières comme celles de Corinthe, d'Achaïe, de Judée; mais il sait bien que l'ensemble de ces Églises réunies dans l'unité d'une même foi, d'un même baptême et d'un même Esprit, constitue la grande Église, l'Église de Dieu qui, dans son unité, s'oppose à l'unité du judaïsme et qu'il a, juif zélé, autrefois persécutée (Gai., i, 13; I Cor., x, 33; xv, (J),
1 M. Guignebert, Mod, et trad., p. 51, » Ibid.) p. 52.
la société organisée, où les rôles sont divers, niais où l'Esprit ne divise ses dans, que pour unir plus étroitement tous les fidèles du Christ en un seul corps, dont les membres ont besoin les uns des autres. Si cette doctrine paulinienne n'a son plein exposé que dans l'épître aux Éphésiens (i, 22 — iv, 16), vrai traité de l'Église, elle est déjà bien nettement définie dans le chapitre xn de la Ire Épitre aux Corinthiens, dont personne ne peut contester l'origine paulinienne, et qui est écrite moins de vingt-cinq ans après la mort de Jésus.
36. Nous ne devons donc pas être surpris qu'une plume palestinienne écrive, à cette époque, en araméen et non point en grec, l'explication du nom de Pierre et la promesse que nous lisons aujourd'hui dans l'Évangile selon saint Matthieu (xvi, 17-19). A Pierre qui vient de confesser que Jésus est le Christ, Fils du Dieu vivant, le Maître répond :
Tu es bienheureux, Simon fils de Jean, parce que cette révélation ne t'est point venue de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les deux; et moi, je te dis que tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux et tout ce que tu lieras sur la terre, sera hé aussi dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre,sera délié aussi dans les cieux1.
1 Voici quelques extraits du commentaire que M. Loisy donne de ce texte : « Il n'est vraiment pas nécessaire de prouver que les paroles de Jésus s'adressent à Simon, fds de Jona, qui doit être et qui a été la pierre fondamentale de l'Église, et qu'elles ne concernent pas exclusivement la foi de Simon, ou bien tous ceux qui pourraient avoir la même foi que lui; bien moins encore la pierre peut-elfe être ici le Christ lui-même. De telles interprétations ont pu être proposées par les anciens commentateurs en vue del'applicatioD morale, et relevée par r exégèse protestante dans un intérêt
« Si le texte est authentique, remarque sagement M. Guignebert, aucun doute n'est permis... il fau»
polémique; mais, si i'on veut eu faire le sens, historique de l'Evangile, ce ne sont plus que des distinctions subtiles et qui font violence au texte. Les paroles de Jésus visent le rôle de Pierre dans la fondation de l'Église, et Fon peut même dire qu'elles le supposent; elles ne sontpas conditionnelles, commelasuite le montre; bien que la foi en soit le point de départ, elles se rapportent moins àl'ordrc rie la foi qu'à l'ordre de l'activité apostolique et du gouvernement ecclésiastique; elles concernent donc le rôle personnel de Simon- Pierre, non la seule vérité qui a été proclamée par lui. Sans doute le fondement divin et invisible de l'Église e:t Jésus lui-môme: mais l'Église n'a pas existé tant que Jésus a été sur la terre, et quand il a eu quitté ce monde, c'est Pierre qui a été le fondement visible de l'Église naissante, le principal témoin de la résurrection, l'agent principal de l'Évangile du Christ, le chef principal des groupes chrétiens qui ont formé les premières églises, et puis l'Église. Sans doute aussi les autres apôtres et tous les fidèles sont des pierres de l'édifice sacré, mais la pierre fondamentale, sur laquelle est assise la maison de Dieu, est celle que le Sauveur a établie, Simon-Pierre...
«... Simon-Pierre n'estpasquele fondement historique del'Église, il en est le fondement actuel et permanent; il vit encore, aux yeux de Matthieu, dans une puissance qui lie et délie, qui détient les clefs du royaume, et qui est l'autorité de l'Église elle-même, non pas sans doute son autorité diffuse, le régime particulier des communautés, mais une autorité générale et distincte, qui est aux autorités particulières ce que Simon-Pierre a été relativement aux disciples et à Paul lui-même. L'intérêt que l'évangéliste prend au chef des apôtres n'est pas seulement un intérêt rétrospectif mais actuel; il n'a pour objet le passé que dans la mesure où le passé importe au présent; il atteste que Pierre vit encore quelque part. Une tradition de Pierre, qui importe à toute l'Église, subsiste donc dans l'Église...
«...Cette Église a la solidité qui convient à un édifice bâti par la main de Dieu, et sur un fondement tel que Pierre. Les portes de l'enfer ne l'emporteront pas sur elle... Les portes de l'enfer, c'està-dire la puissance de la mort, triomphent de tout ce qui se passe» sur la terre ; elles se referment sur tous les hommes et sur touî les AroL. — 0
reconnaître que Jésus a au moins prévu la constitution de l'Église, au sens catholique du terme, puisqu'il lui donne un chef. » Mais cette sage remarque appelle un correctif : « Malheureusement l'authenticité du passage est bien difficile à défendre. D'abord il n'est que dans Matthieu et rompt tout à fait la suite du récit parallèle que nous trouvons dans Marc (vin, 29, 30) . . . Pourquoi Matthieu a-t-il dit ce que les deux autres ont passé sous silence? Est-ce un oubli de leur part? L'importance des versets en question rend cette hypothèse
empires de ce monde; jamais pourtant elles ne se refermeront sur l'Église, parce que l'Église de Jésus ne meurt pas...
-...La fonction de Simon, figurée d'abord par la pierre fondamentale d'un édifice, l'est ensuite par les clefs, insigne du majordome ou intendant d'un palais. Dans l'Apocalypse, c'est Jésus lui-même qui porte la clef de David, parce qu'il a seul pouvoir d'ouvrir et de fermer, étant le grand-maître du royaume de Dieu. Ii y a lieu de faire pour les clefs du royaume la même distinction que pour le fondement de l'Église. Pierre exercera visiblement sur la terre, au nom et par la volonté du Maître invisible, le pouvoir des clefs. Le Sauveur ne fait ici que le lui promettre, et, nonobstant l'emploi du mot royaume, il s'agit de l'Église, en tant que les membres de l'Église sont candidats nés au royaume des cieux, et admis déjà au festin céleste qui se prépare. Les clefs figurent l'autorité du majordome, dont l'acte le plus apparent est de surveiller, d'accorder ou de refuser l'accès de la demeure royale. Elles représentent donc ici la faculté de recevoir dans l'Église ceux qui veulent y entremet d'en exclure les perturbateurs, mais elles signifient aussi, d'une manière générale, tout l'exercice de l'autorité ecclésiastique en ce qui regarde le traitement des personnes.
« ... Au pouvoir des clefs se rattache celui de lier et de délier, avec l'autorité de Dieu, en sorte que tout ce que Pierre liera ou déliera sur la terre, sera censé lié ou délié dans le ciel, c'est-à-dire ratifié et résolu par Dieu même. Comme le pouvoir des clefs vise directement les personnes, le pouvoir de lier et de délier se rapporte directement aux choses. Lier et délier signifient, en langage rabbinique, défendre et permettre, et se disent des solutions formulées
insoutenable *. » La critique, habituellement si perspicace, ne Test vraiment guère ici. Comment s'étonner que Luc et Marc, qui n'étaient pas liés par le texte, comme le traducteur grec des logia de Matthieu, n'aient pas rapporté une parole, qu'ils ne pouvaient pas reproduire fidèlement en grec? Car le jeu de mot sur Pierre, qui se faisait sur Képhas dans l'original araméen, dispa-
par les docteurs dans l'interprétation de la Loi. Ainsi l'école de Hillel « déliait » beaucoup de choses que celle de Shammaï « liait ». Une explication plus large de cette formule est réclamée par le contexte. Les décisions de Pierre ne sont pas des opinions de casuistes, des interprétations scolastiques d'un texte légal, mais de véritables règles et des lois. On pourrait presque déjà parler d'autorité principale en matière de canons, mais surtout pour ce qui concerne la discipline de l'Église et notamment la rémission des péchés. Simon- Pierre est donc la première autorité apostolique en ce qui regarde la foi, puisque le Père lui a de préférence révélé le mystère du Fils ; en ce qui regarde le gouvernement des communautés, puisque le Christ lui a confié les clefs du royaume; en ce qui regarde la discipline ecclésiastique, puisqu'il a le pouvoir de lier et de délier. Ce n'est pas sans cause que la tradition catholique a fondé sur ce texte le dogme de la primauté romaine. La conscience de cette primauté inspire tout le développement de Matthieu, qui n'a pas eu seulement en vue la personne historique de Simon, mais aussi la succession traditionnelle de Simon-Pierre. » ÉvangiUs synoptiques, t. n, p. 7-13.
Naturellement M. Loisy n'admet pas que ces paroles aient jamais été prononcées par Jésus. Elles ne seraient d'après lai, qup l'interprétation du sentiment, des chrétiens du premier siècle. Même en cette hypothèse, elles restent un témoignage éloquent de la consscience catholique de la chrétienté primitive. Mais pourquoi M. Loisy nie-t-il que ce logion soit de Jésus ? C'est principalement qu'à son avis, « Jésus n'a jamais prêché que le royaume et l'avènement prochain du royaume; il n'a pas réglé formellement les conditions d'un établissement terrestre qui remplacerait l'économie judaïque en tant que préliminaire à l'avènement du royaume (p. 8). » Nous verrons au chapitre suivant ce que vaut cette oojection.
1 Hist. anc. du chr., p. 226 sq. Les mêmes objectivons sont reprises dans Mod- et trad., p. 89.
raît dans la traduction grecque. Saint Luc. saint Marc, saint Jean n'ont point retenu le logion qu'ils ne pouvaient que mutiler, mais tous les trois savent bien et disent bien la prééminence de Pierre. Saint Luc s'en explique nettement dans lesActes et dans le texte fameux aussi de son Évangile, où Jésus charge Pierre de confirmer ses frères dans la foi (xxn, 31-33), saint Jean ne l'affirme pas moins expressément quand il fait dire à Jésus ressuscité: « Simon fils de Jean. . . Pais mes agneaux, pais mes brebis s (xxi, 15-18). Marc avait peutêtre un récit pareil à celui de Jean, dans sa finale primitive aujourd'hui perdue 1. mais à défaut de ce récit, nous sommes suffisamment édifiés sur sa pensée, par le rang qu'il donne à Pierre dans tout son Évangile, et par la situation unique qu'il lui suppose au milieu des apôtres, quand il fait dire par les Anges aux saintes femmes :« Vous cherchez Jésus de Nazareth... il est ressuscité... allez dire à ses disciples et à Pierre qu'il vous précède en Galilée » (xvi, 7). D'aiDeurs le surnom de Pierre donné par Jésus à Simon et retenu par tous les évangélistes, ne suppose-t-il pas l'anecdote de saint Matthieu ?
Il faut être vraiment à court de bonnes raisons pour objecter que Jésus n'a pu donner la prééminence à Pierre, puisqu'il a donné à tous les apôtres le pouvoir de lier et de délier (Matth., xvm, 15); et qu'il ne pouvait lui promettre si grande autorité, alors qu'il devait sitôt après lui reprocher durement son inintelligence des choses de Dieu (Matth., xvi, 23) 2. De ce que le
1 Hypothèse assez plausible du R.P. Semeria, Dogma, Gerarchia e culto nella Chiesa primitiva, ix, Rome, 1902, p. 211.
* M. Guignebert, Mod. et trad., p. 90; Hist. anc. duchr., p. 229. Nous avons déjà répondu à l'objection tirée des recommand
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pouvoir de lier et de délier n'appartient pas exclusivement à Pierre, s'ensuit-il qu'il n'ait pas la primauté dans son exercice ? Et ne fallait-il pas que Pierre, enorgueilli de la grande promesse, au point d'oser faire la leçon au Maître (v. 22), fût vite rappelé au sentiment de son humaine faiblesse ? Bien loin qu'elle rompe la suite du récit dans lequel elle est insérée, la mention élogieuse de la révélation faite à Pierre nous expliqu8 comment celui-ci a pu se croire capable de discerner ce qui convenait ou ne convenait pas à la mission du Christ qu'il venait de confesser. La dure réponse du Seigneur lui apprit fort à propos, et à nous aussi, que les révélations de l'Esprit laissent l'homme à son ignorance des points qu'elles ne touchent pas.
Si maintenant nous joignons à tous les témoignages précités, les textes relatifs à la mission des apôtres après la résurrection (Act., i, 8 ; Marc, xvi, 15-20), et surtout les paroles consignées en saint Matthieu(xxvm 18-20) : « Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez, instruisez toutes les nations, baptisezles au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit* Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du monde, » nou s ne pouvons échapper à la conviction que la chrétienté primitive avait, de l'œuvre religieuse voulue par Jésus, un concept tout opposé à celui que prêtent au Christ M. Harnack et, après lui, M. Guignebert.
Pour M. Harnack, le christianisme évangélique, le christianisme de Jésus est un protestantisme absolu et
d'humble dévouement faites par Jésus *ux futurs chefs de son Église.
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logique, « une religion sans prêtres, sans sacrifices, sans dogmes et sans cérémonies, en un mot une religion en esprit l. » L'œuvre rénovatrice de la réforme n'est pas encore à son terme, les églises réformées sont encore trop catholiques. Pour être fidèle aux intentions du Christ, chaque individu doit s'unir au Père comme il l'entend, d'après les seules inspirations qu'il puise dans la lecture de l'Évangile et le commerce immédiat de l'Esprit divin. Pas d'autre lien entre les chrétiens que le nom de J ésus, la parole évangélique et l'Esprit qui les vivifie.
Tout autre est la pensée des premiers chrétiens. La chrétienté du temps de Paul, de Luc, de Matthieu! de Marc et de Jean croit qu'elle est et doit rester une Église catholique, une société organisée, destinée à porter au monde entier la doctrine du Maîtie, enseignée et gardée par une autorité divinement assistée.
,Cette Église catholique primitive a la prétention d'avoir été voulue et fondée par Jésus : Sur cette pierre je bâtirai mon Église, et elle a l'espoir d'avoir toujours à son service la force divine du Maître ressuscité : Voici que je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. Voyons si cette prétention est légitime et si cet espoir s'est jusqu'ici vérifié.
1 Uessenee du christianisme, traduction française, lre édition, Paris, 1902, p. 282.
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