LE MIRACLE EUCHARISTIQUE DE FAVERNEY
Dans le chapitre du miracle, nous n'avons raconté que des guérisons de Lourdes et nous en sommes référé aux Bollandistes, pour le récit des nombreux miracles historiquement attestés qui ont témoigné en tout temps que la vertu divine était particulièrement agissante en l'Église catholique.
Au moment où nous écrivions ce chapitre, un congrès eucharistique, réuni dans l'ancienne abbaye de Faverney (Haute-Saône) diocèse de Besançon, y célébrait le troisième centenaire du miracle de la sainte hostie miraculeusement préservée des flammes en cette même abbaye, la nuit qui suivit le dimanche de la Pentecôte 25 mai 1608. Cette coïncidence, le caractère eucharistique de ce miracle et notre nliale et reconnaissante affection pour le diocèse qui en a été honoré, nous décident à signaler spécialement ce prodige à l'attention de nos lecteurs et à lui consacrer une note qui paraîtra tout d'abord un peu longue, mais qui, pour beaucoup, ne sera pas sans charmes,
S'il est un fait bien et dûment constaté, scrupuleusement observé et historiquement attesté, c'est celui-là. Non seulement il a eu pendant trente- trois heures des milliers de spectateurs, mais l'enquête officielle immédiatement ordonnée par Mgr deRye, alors archevêque de Besançon, a recueilli et consigné dans ses procès-verbaux, du 29 mai au 9 juin 1608, vingt-neuf récits distincts du miracle, signés et attes- Apol. — 24 j
tés sous la foi du serment par 54 témoins *, dont 8 religieux de l'abbaye, 13 autres ecclésiastiques, 28 laïques et 5 femmes.
Le manuscrit orginal de cette enquête a disparu pendant a Révolution avec nombre d'autres documents des archives de l'archevêché de Besançon où il était déposé, mais nous en avons quatre copies authentiques dont la plus ancienne a été faite entre 16S4 et 1700 à la requête de Ferdinand Lampinet, conseiller au parlement de Besançon.
Tous les détails fournis par les dépositions des témoins oculaires ont été réunis et aussi gracieusement qu'exactement ordonnés dans le récit du miracle publié en 1638 par Jean Boyvin, président au Parlement de Dôle, une des plus sympathiques et glorieuses figures de l'histoire de Franche- Comté. Nous n'avons pas le courage de rien retrancher ou changer à sa narration dont voici le texte en sa teneur originale 2.
■ Sur la frontière de cette province (de Franche-Comté), du costé de Bassigny et de la Lorraine, est assise une petite bourgade, appelée Faverney, avec une ancienne et célè-
1 La numération du procès-verbal d'enquête marque cinquantedeux témoins ; mais on n'a pas compté parmi ces témoins la déposition du religieux sacristain, et, de plus, le secrétaire qui rédigeait ce procès-verbal au matin du mercredi 4 juin, ne s'étant pas aperçu que la dernière déposition du mardi avait deux témoins numérotés 42 et 43, a donné ce même numéro 43 au premier témoin du mercredi. Cf. Le miracle de la sainte Hostie conservée dans les flammes à Faverney en 1608. Notes et documents, Besançon, p. 25, 90, 91. C'est à ce recueil de pièces officielles que nous empruntons tous nos renseignements, ainsi que les deux documents intégralement cités.
* Nous donnons ce texte tel que nous le trouvons dans l'ouvrage cité plus haut, avec cette seule modification que nous distinguons le v de Yiu
bre abbaye de religieux de Tordre Saint-Benoist, dont l'église est en grande vénération parmy les voisins, pour la réputation que ce dévost lieu s'est acquise, d'avoir été signalé* ie plusieurs grâces par l'entremise de la glorieuse Mère de Dieu, à laquelle il est dédié.
Un sacristain de l'abbaye qui desiroit d'en reveiller la dévotion, impétra par un bref de sa Sainteté, environ l'an seize cent et quatre, pour certain nombre d'années, des Indulgences en faveur de ceux qui, après estre confises et repus de la sainte communion, visiteroient cette église, au jour de la Pentecoste, ou à celuy de l'une des deux festes qui la suivent; et affm d'y attirer les cœurs par le plus puissant et le plus aimable objet de nostre Religion, il remest sur pied la coustume ancienne, d'exposer en public, pour pareille occasion, le très auguste Sacrement de l'Eucharistie, vray symbole de l'amour inconcevable que Jésus- Christ nous a porté.
La veille de la Pentecoste, l'an de grâce seise cent et huit, le mesme sacristain poursuivant ce qu'il avait dévotement pratiqué à pareil jour des années précédentes, prépara au devant d'un grand treillis de fer qui sépare le chœur d'avec la nef, à costé droit de la porte du chœur, un autel sur une table rehaussée d'un degré, et par dessus dressé un tabernacle de bois à quatre colonnes revestu de quelqu' étoffes de soye, de linge et de lacis, couvert d'un dais attaché contre le treillis, endossé de plusieurs tapis, et entouré de couronnes et autres semblables ornemens tirés de la sacristie, ou empruntés des familles honorables de la ville. Au dedans du tabernacle, il dispose un marbre sacré garni d'un quadre de bois, et le couvre d'un corporal pour y reposer le précieux Corps de notre Rédempteur; sur le devant de l'autel il affiche le Bref en parchemin des indulgences octroiées par le Souverain Pontife, avec les lettres d'attache sous le scel de l'ordinaire diocésain. A l'entrée des vespres, le prieur, officiant en l'absence de l'abbé suivy de tous les religieux, porte révéremment la très sainte Eucharistie, dans la chapelle ainsy
préparée, et pose sur le marbre, dans le tabernacle, le Ciboire sacré saint contenant deux Hosties consacrées et réservées pour cet effet dès la messe conventuelle du matin. Le ciboire était d'argent doré sur les bords, ayant l'assiette large taillée à plusieurs pans, en forme de pied de calice; au milieu se voiait un tuyau de cristal couché de son long, bordé d'anneaux de mesme métal, dans lequel estoient quelques ossements d'un doigt de sainte Agathe, vierge et martyre; ce cristal soutenu de deux branches en forme de consoles naissantes de la pomme du pied, et ayant par dessus deux autres petites branches, sur l'assemblage desquelles estoient entre, la lunette avec ses deux vitres ou cristaux, enfermant les deux Hosties. Elles avaient été redoublées en cette sorte pour remplir la capacité de la lunette un peu trop large, et pour faire parois tre des deux costés l'image du Crucifix empreinte sur l'une des faces de chacune des Hosties, selon l'ancien usage de ce monastère. Tout au-dessus du cercle estoit une petite croix à branches rondes et lisses, y servant de couronnement. La pièce entière pesoit un peu plus d'un marc, ou huit onces, poids de Troyes.
La chapelle ainsy parée et assortie de lumières, demeure en cet estât durant la nuit suivante, et tout le jour de la feste solennelle, qui fut célébrée par de fresquentes confessions, communions, visites et prières des habitans de la ville et du voisinage.
Au soir, après que le peuple se fut retiré, le sacristain agence sur le bord de l'autel, au devant du Saint-Sacrement, deux lampes ou coupes de verre dont on se sert ordinairement es Églises, supportées de deux chandeliers d'estain, et fournies de mesches ardentes et d'huille suffisamment pour esclairer la nuit entière; et puis ferme soigneusement les portes, et le laisse tout ainsi qu'il avait fait la nuit précédente, à la seule et seure garde de l'œil toujours veillant de la Divinité.
Le lendemain, jour du lundy, vingt sixième de may, sur les trois heures du mattin, le sacristain ouvrant les
portes de l'église qui est un beau et ample vaisseau, la trouve toute regorgeante de fumée : et comm' il jette les ye"x à l'abord sur la Ste Chapelle, n'y découvre qu'un nuage épais, à travers duquel brillent les charbons ardens qui consument les restes d'un plus grand embrasement. A ce spectacle, un tremblement universel du corps le saisit, et le fait tomber par terre. Il se relève tout chancelant, et sortant dehors s'écrie à l'ayde, que tout est perdu, que l'église est tout en feu. Ses confrères religieux, et quelques habitants de la ville accourus à ce bruit, s'approchent du brasier, reconnaissant que la table qui avoit servy d'autel est brûlée plus des deux tiers en la partie qui touchoit au treillis; que le degré, le tabernacle avec tout ce qui estoit à l'entour est entièrement dévoré des flammes, et qu'il n'y a rien de reste que îa portion du milieu du dais qui avoit été posé sur le Saint-Sacrement, et une partie du devant d'autel avec le Bref des indulgences et les lettres d'attaches, qui se voyent sans autre dommage, sinon que le sceau de cire, qu'on appelle l'anneau du pescheur, est fondu, et le parchemin ridé et retiré par l'ardeur du feu; en sorte néanmoins que toute l'écritture y parroit encore entière et aussi lisible qu'auparavant; ils rencontrent, sur ce qui reste de la table brûlée, l'un des chandeliers d'estain, avec sa lampe encore pleine d'huille et la mesche esteinte, Vautre lampe cassée et le chandelier qui la soutenoit fondu, à la reserve d'une pièce du pied.
Le trouble auqu-?l ils estoient tous en cet empressement, ou l'épaisseur de la fumée ne leur permet pas de voir où est le Reliquaire sacré, avec son précieux dépôt. Ils le cherchent sur le pavé, parmy le brasier et les cendres; à l'aide encore d'autres religieux et bourgeois qui surviennent en foule, ils découvrent le marbre brisé en trois pièces tellement eschauffées, qu'il est impossible d'en soulîrir l'atouchement; le cadre auquel il avoit été enchâssé ayant été consumé tout à fait; deux chandeliers de cuivre tombés par terre, et l'un d'iceux rompu par le milieu;
l'estain fondu de l'un des chandeliers qui portaient les lampes; les fragmens de la lampe cassée, et une grande poutre ie bois qui servoit de seuil et de soubasse au treillis de Ser et une autre qui lui servoit de colonne, embrasés et brûlés à demy; mais ils ne reconnaissent aucuns enseignes de la boiste sacrée sainte. Comme les religieux sont en cette perplexité, regrettans et accusans leur nonchalance à la garde d'un trésor de si haut prix, un novice de l'eage de treize ans seulement qui travaille avec les autres à cette recherche, s'escrie qu'il a trouvé ce qu'ils demandent et leur montre le Ciboire avec ses adorables Hosties, suspendus en l'air sans aucun support, de la mesme hauteur qu'il avoit été placé, mais retiré de la largeur d'une palme plus en arrière du costé de l'Évangile, et penchant par le haut, en sorte qu'il sembloit s'appuyer doucement contre un nœud du treillis, par la pointe seulement de l'une des deux branches de la petite croix; le jour paroissant de toute autre part entre la custode et le treillis. A l'instant ils se prosternent tous à deux genoux et adorent la Divinité cachée sous ses espèces visibles, luy donnans mille bénédictions, et rendans grâces infinies d'une conservation si prodigieuse.
Le prieur et les religieux n'osans pas y toucher, et ne sachans quel parti prendre, s'assemblent et députent l'un d'entr^eux pour passer promptement au couvent des Pères capucins de la ville de Vesoul, qui n'en est éloignée que de trois lieues communes, afin de prier ces sages Pères d'envoyer quelqu'un des leurs, pour considérer cette merveille et les assister de conseils.
Deux prestres de cet Ordre, signalés en doctrine, en prudence et en piété, viennent à cette cérémonie suivis d'un frère lays et de plusieurs personnes qualifiées du lieu de Vesoul, tant ecclésiastiques que séculières. Ils arrivent sur l'heure des vespres dans l'église de Faverney, où ils -contemplent avec non moins de consolation que d'estonnement, cet estuy qui renferme le Corps trois fois saint de notre Rédempteur, soustenu au vide de l'air,
du seul appuy de sa main, toute-puissante; et après l'avoir humblement adoré, font allumer plusieurs cierges et flambeaux, pour esclairer cette nouveauté de plus près, et descouvrir s'il n'y avait point quelque cause naturelle, mais cachée de cette incompréhensible suspension. Ils tournent et retournent à l'entour du Ciboire, tant au dedans qu'au dehors du chœur avec une discrette et néanmoins exacte, et pour ainsy dire scrupuleuse curiosité. Pourtant plus ils se rendent soigneux à l'esplucher, plus ils se confirment en l'assurance du miracle, et reconnaissent évidemment que le vaisseau sacré, dont le pied est encore tout couvert de charbons ardens et de cendres, n'est supporté d'aucun soutien visible et que là pointe d'une des branches de la petite croix, qui seule semble toucher au treillis, parroit en cette sorte, à raison d'un peu de cendres de linge brûlé qui se trouvent engagées entre les deux : voires qu'il est impossible que ce petit brin de poudre puisse supporter tout le faix, veu (vu) que l'attouchement apparent n'excède pas l'épaisseur d'un grain d'orge, outre que la position du vase suspendu est en une posture tout à fait contraire à la naturelle.
Ainsy ne manquant rien à l'entière preuve de ce miracle que l'autorité et approbation juridique des supérieurs, ils conseillent au Prieur et à ses religieux d'en avertir en diligence l'Illustrissime Archevesque de Besançon, sur le diocèse de qui la merveille est arrivée, affîn que par sa prudence il en ordonne ce qu'il jugera le plus convenable à la gloire de Dieu et à l'édification de son troapeau. Cependant comme tous ceux du lieu et des circonvoisins, accourans au bruit d'une nouveauté si estrange se jettent à la foule aux environs du saint Reliquaire, ils font à touts coups branler le treillis, peu fermement arrêté, à raison de l'embrasement de la partie du seuil et de la colonne de bois qui le soutenoit. Sur cela, les sages Religieux considerans que les effets miraculeux ne durent qu'autant qu'il plait au maître ouvrier qui les fait naître pour notre instruction, s'avissent d'apprester quelque siège au
dessous 4e la sainte custode, pour la recevoir avec respect et bienséance, si elle vient à tomber ou descendre du lieu où elle est suspendue. Ils posent donc un ais de sapin sur des tréteaux, et mettent par dessus un missel couvert d'un corporal, en telle distance, qu'il demeuroit un espace vuide de la hauteur de quatre à cinq doigts entre le ciboire et le livre, et laissent tout le surplus des reliquats de l'autel, au mesme point où il s'estoit trouvé après l'embrasement. Ils ajoutent quelques baricades à l'entour, pour empescher la populace de s'en approcher irrévéremment. Tandis qu'on y travaille il arrive que deux puissans hommes portant une grosse et longue pièce de bois, pour servir à cet usage, en heurtèrent par mesgarde le treillis qui en receut une secousse bien violente; mais par tous ces esbranlements, la coupe sacrée qui sembloit s'appuyer dessus, n'en fut nullement esmûe. Le reste de la journée et la nuit se passent en veilles, prières, cantiques et louanges, et autres dévots exercices.
Le lendemain dès l'aube du jour arrivèrent de tous costés des hommes et femmes à milliers, de tous eages et de toutes conditions, pour voir la continuation de ce prodige; plusieurs curés y conduisent en procession les peuples de leurs paroisses, qui se poussans et pressans par une curiosité rustique et ferveur inconsidérée, aux environs de l'autel secouent à tout moment les barrières et le treillis, sans esbranler tant soit peu ce vaisseau miraculeux, qui persiste toujours immobile, tandis que le peuple dévost, se dispose, par la fréquentation des sacremens, par prières et par aumosnes, et par autres pieux exercices, à recevoir les grâces qui sont eslargies aux âmes fidèles en la communication de ce salutaire mystère.
Entre les neuf et dix heures avant midy, pendant que le curé du village de Menoux, voisin de Faverney, célèbre la messe au grand autel, à la dévotion de son petit troupeau qu'il y avait amené en procession; sur le point qu'il commence de prendre entre ses mains le pain pourle consacrer,
l'un des cierges qui esclairoit devant le Saint Sacrement miraculeux, hors du chœur, s'estaind de soy mesme, sans aucune apparente cause; et estant promptement ralumé, fait le mesme jusqu'à trois fois, coup sur coup, comme pour avertir les assistants de se rendre attentifs au nouveau prodige qui s'alloit faire. Et voilà qu'au mesme instant que le Prestre célébrant au maistre-autel, dans le chœur, repose l'Hostie qu'il venoit de consacrer sur le corporal, après la première eslévation le Ciboire miraculeux sur lequel plu sieurs des assistans avoient les yeux attentivement attachés, se redresse, et puis descendant doucement sur le missel et corporal qu'on avoit appresté par dessous, s'y place de si bonne grâce que le plus discret et accort ecclésiastique n'eût pu l'asseoir plus proprement tourné contre le peuple* au juste milieu du sacré suaire. A ce redoublement et accomplissement du miracle, les spectateurs battans leur poitrine et laissans couler de douces larmes de leurs yeux, s'écrièrent myséricorde ! miracle ! miracle ! Tout le reste du peuple dont l'Église estoit remplie de toutes parts, les seconde, et puis, par un saint murmure d'allégresse, s'entredisans et montrans l'un à l'autre ce comble de merveilles, glorifient le Seigneur qui leur a daigné fournir un si puissant renfort de leur foy.
Les religieux du monastère et les pères Capucins qui en sont aussitost avertis, s'en approchent et contemplent avec ravissement et profonde adoration la très auguste custode si justement et proprement agencée sur le corporal, et remarquent une singularité merveilleuse, que des charbons et des cendres qui sont en quantité sur le pied du Ciboire, un seul brin ne s'est remué de sa place, et qu'il n'en apparoit pas une simple petite bluette sur la blancheur et la polissure du linge sacré. Ils examinent avec plus de liberté qu'auparavant, le croison de la petite croix qui sembloit estre attaché au treillis, et le trouvent entièrement net et poW et couvert seulement sur le bout d'un peu de poudre de toile brûlée, d'où ils s'affermissent davantage en la croyance et reconnaissance de ce miracle incomparable; qu'y pouvoit-on
désirer de plus, sinon l'examen rigoureux et l'approbation juridique des supérieurs qui ont l'autorité de porter leur jugement décisif des mystères de la religion?
L'illustrissime seigneur, messire Ferdinand de Longuy, dit de Rye, archevesque de Besançon, et en cette qualité ordinaire du lieu x y envoie incontinent son Procureur général assisté de son Advocat-fiscal et de son Secrétaire. Ils voyent, ils touchent, ils manient les restes de l'embrasement ; ils ouvrent la lunette à laquelle personne n'avoit entrepris d'attoucher jusqu'alors, et en tirent les deux Hosties qui paroissent entières et sans avoir été tant soit peu endommagées du feu, seulement, se trouvent elles enfumées et teintes de l'ardeur des flammes qui les avaient envelopées. On tire pareillement hors du tuyau de christal les reliques de la chaste sainte Agathe, qui se trouvent n'avoir rien souffert par la violence du brasier ; et ce que l'on admire le plus, est qu'un petit bouchon de papier qui fermoit l'entrée du canal où elles estoient, et en sortoit à demy, a été garanti de brûlure et de tache, par l'heureux voisinage du Corps vivant et impassible de son créateur, et des ossements de la glorieuse vierge et martyre, voisine de son cher époux. Ces commissaires dressent un ample verbal de ce qui se présente à leur vue et examinent surtoutle surplus jusqu'à quarante deux tesmoins sans reproche, choisis comme les plus apparens entre tant d'autres qui avoient veu les mesmes particularités. Ils affirment, chacun séparément et par serment solennel, la vérité constante et uniforme de tout ce que je viens de raconter : à quoi quelques,- uns ajoutent que, sur le point de la descente du Ciboire, ils ont ouys comme le son argentin d'une clochette invisible, messagère de la prochaine merveille.
Sur cette preuve, le conseil archiépiscopal auquel furent, appelles plusieurs théologiens de singulière érudition, discrétion et probité, tirés de divers ordres religieux et autres
1 On appelle « ordinaire d'un lieu » celui qui y a de par sa charge et <ie plein droit juridiction ecclésiastique.
corps ecclésiastiques de !a cité de Besançon, déclara, par décret solennel du neufvième de juin de la mesme année, que cet événement contenoit un évident, ou plustost plusieurs évidents miracles, à la confusion des incrédules et des hérétiques, à la consolation et à l'utilité du peuple vivant en la foy de notre Mère sainte Église catholique, apostolique et romaine : et que le reverendissime preslat en l'approuvant de son autorité ordinaire, selon le prescrit du sacré concile de Trente, le pouvoit faire publier et reconnoistre comme tel par tout le peuple de son diocèse, sans autre délay n'y remise. Aquoy le sage Preslat condescendit et en fit bientost après imprimer et envoyer de tous costés une déclaration sommaire, qui contenoit en peu de mots l'abrégé de cette véritable histoire.
Une promulgation si considérement et si religieusement faitte, le récit que plusieurs historiens chroniqueurs et autres escrivains de ce temps, en ont enregistré dans leurs escrits en diverses langues, et l'évidence de la chose pouvoit bien suffire pour en affermir la créance et en éterniser la mémoire, et pour donner dans la visière des plus acariastres huguenots. Si crois-je qu'il ne sera pas infructueux n'y désagréable que je l'aye estalé plus au large et déplié cet ouvrage divin avec toutes ses singularités, selon que je les ay soigneusement et fidellement recueillis du verbal des commissaires, et de l'examen des témoins, sans enrichissement de vaines paroles. J'ay tiré le tout des archives de la ville de Dole, qui en garde un double authentique que le magistrat m'a librement communiqué1.
1 Ce récit n'est en désaccord que sur un point avec les documents originaux du procès-verbal d'enqiiête; le narrateur ou son copiste a écrit par distraction, pour le nombre total des témoins, quarantedeux au lieu de cinquante-deux, chiffre du procès-verbal. Il n'est d'ailleurs pas un détail de la narration, qui ne se retrouve dans les dépositions.
Voici maintenant la lettre d'un témoin oculaire, Frédéric Vuillard, racontant comment, au vu du miracle, il s'est converti au catholicisme, abjurant les erreurs du protestantisme, dans lequel il avait été élevé par des parents bannis de Besançon pour cause d'hérésie. Cette lettre est adressée aux échevins de Dole. Pour en faciliter l'intelligence, nous ajoutons la ponctuation à peu près absente de l'original * quelques interprétations des expressions les plus obscures, et quelques accents orthographiques sur à et où.
Messieurs,
J'ai sceu {su) par le sieur docteur Jean Clerc advocat au parlement de Dôle, qu'il auroit pieu à LL. AA. SS. Albert et Izabelle vous donner en guarde pour guardé l'une des Stes Hosties du grand miracle de Fauverné, et qu'auriez esté informés du grand bien quy m'est revenu par la miséricorde de mon Dieu, pour avoir esté présent aud. {au dit) miracle, dont je luy en rend grâce à jamais, de quoy désiriés une attestation de moy; je ne l'ay voulu esconduire, de tant mesme que je ne me tairay à jamais de raconter les merveilles de mon Dieu, mais surtout de celles que je scauray faire à son honneur et gloire. Que je vous diray donc et vous certifie en vérité, que le vingt-sixième de may 1608, retournant, que je faisois, de Présigny et Fouvans où j'avais quelques affaires avec le sieur Baron de Lauque, au lieu de mon origine à Montbelliard, je passé à Vesoul tout au matin, où arrivant, je trouve le peuple d'illec(cte ce lieu ) en émotion, pour avoir sceu que la nuict précédante, en l'église abbatiale de Fauverné, il s'y estoit faict un grand
1 L'original se trouve aux Archives communales de Dôle, cote 1340. Cf. Le miracle de la sainte Hostie, p. 170-173.
miracle, et qui durait encore pour lors, asseurait-on. Aussy tost je me résolu d'assouir ma curiosité en cela plustot que ma dévotion, comme lors [étant alors) hérétique, de façon que je me pourté aud. (au dit) Fauverné avec plusieurs milliers de personnes, tant dud. (du dit) Vesoul que des lieux circonvoisins, qui accouroient là à la nouvelle dud. (du dit) miracle. Et là arrivé, je m'approche d'un endroit de lad. (la dite) église, quy sépare le cœur avec la nef, par le moyen de certains treillis de fer fortz espéis où je vis des marques d'un grand embrasement et, de tous costez, des cendres et charbons, et le reste d'un autel de bois, que l'on me dit avoir été appresté le jour devant, pour exposer le Saint Sacrement, quy (l'autel) estoit en en partie bruslé; et, au milieu de toutes ses marques et reste d'un grand feu, je vis un siboire d'argent, doré aux molures et extrémitez, quy estoit en l'air sans attoucher ni estre soustenu de rien que ce fust, ce que me fist frômir, quoy que hérétique pour lors; et refusois de croire ce que je voiois, si bien que je sortis de l'église et y retourné plus de trente fois pour veoir et reveoir et, s'il estoit possible, comprendre tel miracle. Enfin après avoir prié Dieu de me faire la grâce d'estre esclaircy de ma foy, j'entre en la considération, que tel siboire ne pouvait naturellement subsister en l'air sans quelque cause surnaturelle, devant plustot fondre en bas (tomber en bas), estant du poids d'environ vn marc, ce que je pouvois bien recognoistre, estant de la profession d'orphaiure; et de plus nrestonné (je m'étonnai) comme led. (le dit) siboire et le S* Sacrement avec les reliques enchasséez au mesme siboire, et le papiers quy bouchoit le tuiau d'un costé du cristal auquel estoit un débris du dois de sainte Aguathe martire, n'avoit esté bruslées, puisque de tous costé je voiois et le marbre brisé, et un des chandeliers d'esteing (d'étain) en partie fondu et lesd. (les dits) treillis tous blanchis, pour avoir esté ardants par la grande challeur et véhémence dud. (du dit) anbrasement, de plus, que le ciel quy couvroit led. (le dit) autel n'estoit (pas) bruslé au dessus et à l'endroit du Saint-Sacrement, et que les parche-
mins quy contenoit les bulles et indulgences, quoy que relevées du milieu des cendres, n'estoit aulcuntment brûliez, ormy toutesfois le (s)ceau de syre fondue; tout cela considéré, je ne peu (faire)que pour lors je ne fusse touché en l'âme, et que je ne creusse ce que ma religion pour lors me deffendoit de croire, sy bien que à l'instant je me mis à genoux pour adorer Dieu, que je voiois en l'air vaincre les fiâmes, et le prier de me faire la grâce de pouvoir un jour estre desveloppé de toutes erreurs, que de mon costé je y apporterois toute ma force, vigilance et solicitude nessessaire : Ce que Dieu par sa sainte miséricorde m'accorda, exaulsant ma prière; Car depuis, je n'ay cessé de m'informer des points de la foy Chatolique, Apostolique et Romaine — desquels je n'estime m'estre voullu informé (desquels je pense que je n'aurais jamais voulu m'informer), si par tel spectacle, Dieu ne m'eut esveillé — tant auprès de plusieurs prestres séculiers que religieux, cappucins et jésuites qu'autres, en sorte que, environ quatre ans après, je fis abjuration de toutes hérésie et instanment profession de la foy Chatolique à Besançon par devant le Révérand père reclu pénitencier, après toutesfois avoir esté suffisamment résolu des doutes de mon erreur par la peine qu'en print (prà) plusieurs jours le révérend Père Pierre Marius de la Société de Jésus, pour lors recteur au collège de Pourentruy; et depuis, n'ay scessé, comme aussy led. (le dit) reverand Père, au temps de sa demeure aud. (au dit) lieu, d'exorter ma femme et famille d'en faire de mesme, ce qu'il a pieu à Dieu encore de m' accorder, tellement que je me suis retiré dud (du dit) Montbelliard au Heu de Délie qui est en Ferrette, subjecte à la haute puissante et Chatolique maison d'Austriche, et ce, depuis un an encea (environ?). Je remercie à mon Dieu de m' avoir fait telle grâce, que, mesme plusieurs m'oyant raconter ce grand miracle en toutes &es circonstances, les ungs (furent) grandement agitez et branlans, ne seachant plus quelx y sont (s'ils $ont protestants ou catholiques), les aultres (furent) conver-
tis, notamment ma mère defîuncte, à quy Dieu fasse miséricorde, laquelle, peu de temps avant sa mort, je lui desclara mon estre {mon état de catholique), à Pasard f encouru son indisgrâce, le contraire de quoi m' arriva, car, m'ayant entendu, et les raisons quy m'avoit esmeu à ma conversion, (elle) se fut espancher un tourant de larmes, m'anbrassant de joye, et tristesse de ne pouvoir faire pour son sallut ce qu'elle eusse voulu faire, n'estant attachée {si elle n'eût été attachée à un mary en secondes nopces, et mourut en telle volumpté, désirant un père confesseur auprès d'elle, quy toutefois ne peut {put) être, Dieu luy fasse miséricorde ! Et depuis, un mien frère (s'est) converty et (a) fait proffession publique à Pourentruy avec une femme aussy hérétique venue de Franquentalle. Je prie encore mon Dieu de vouloir sy après toucher le reste dez hérétiques en mesme sorte, pour le louer et bénir éternellement. De tout ce que dessus, je vous asseure la vérité en ma conscience, et prie encore mon Dieu de me faire la grâce de persévérance en ladite foy jusques à la fin, et de continuer à vous favoriser de ses saintes grasses; c'est de quoy je le prie instamment. Et vous, Messieurs, de me tenyr pour toujours en qualité de
Vostre très humble serviteur, Frédéric Vuillard, De Belfort, ce 26ie juin 1619 Suscription : Messieurs les Viceconte maïeur, Conseil et Eschevins de la ville de Dole.
Qu'au lecteur incroyant, Dieu fasse même grâce 1