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LES PREMIERS MARTYRS DES GAULES

Nous avons dit dans le chapitre sur l'Eglise et la sainteté que ceux-là seuls étaient vraiment martyrs qui savaient souffrir et mourir sans ostentation et avec l'héroïque simplicité d'une âme qui. ayant mis tout son espoir en Dieu, meurt sans autre souci que celui de garder, de sauver et même de communiquer aux autres la vie religieuse à laquelle elle est par-dessus tout attachée. Le simple récit des souffrances et de la mort des premiers témoins de la foi, dans les Gaules en l'an 17 de Marc-Aurèle (177 ou 178 de l'ère chrétienne), nous donne un type trop achevé de martyre, pour que nous puissions nous dispenser de citer cette page incomparable de l'histoire de nos pères dans la foi.

Ce récit a été écrit au lendemain de l'événement, par un témoin oculaire, peut-être par saint Irénée lui-même, au nom des Églises de Lyon et Vienne, et adressé par elles aux Églises d'Asie, d'où leur étaient venus leurs apôtres. Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique, 1. V, en. i et n, nous a conservé de longues citations de cette lettre dont il avait copie; les voici intégralement l.

Les serviteurs du Christ pérégrinant2 à Vienne et à Lyon

1 Nous les avons traduites du texte critique d'Eusèbe, édité par

le Dr Eduard Schwartz, Eusebius Werke, Leipsig, 1908, t. n, p. 402.

* LTap oixovvts:, i ayant leur habitat de passage >. C'était le terme

en Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont en . la rédemption la même foi et la même espérance que nous, paix, grâce et gloire de la part du Père et du Christ Jésus Notre Seigneur.

Ce qu'a été ici la grandeur de notre tribulation, jusqu'où est allée la fureur des païens contre les saints, ce qu'ont souffert les bienheureux martyrs, nous ne saurions le dire exactement de vive voix, encore moins est-il possible de le faire comprendre en écrivant. C'est de toute sa force, que l'Ennemi (Satan) est tombé sur nous. Après avoir fait d'abord pressentir qu'il aurait bientôt toute liberté d'action au milieu de nous, il est allé au delà de tout, formant et exerçant les siens au combat contre les serviteurs de Dieu, en sorte que non seulement ils nous interdirent leurs maisons, les thermes et les marchés, mais qu'il ne fut plus possible à aucun de nous de paraître n'importe où devant eux. Mais contre lui combattait la grâce de Dieu, elle fortifiait les faibles et contre lui elle sut dresser de solides colonnes, des hommes capables par leur patience d'attirer sur eux tout l'effort du mauvais. Ils allaient même au devant de la lutte, bravant l'outrage et le supplice. Comptant pour peu tant d'épreuves, ils se hâtaient vers le Christ, montrant vraiment qu'elles ne sont rien, les souffrances du temps présent, comparées à la gloire qui doit se révéler en

nous

Tout d'abord ils supportèrent noblement les violences des attroupements populaires. Hués, frappés, traînés, pillés, criblés de pierres, arrêtés, ils endurèrent tout ce qu'une

consacré, dont se servaient les cnrétiens des premiers siècles, pour bien marquer qu'ils n'avaient pas en ce monde de demeure permanente. De cette expression, est venue le mot 7capoixta, la« pérégrinatiol », pour désigner l'ensemble des pérégrinants, des membres d'une communauté chrétienne. C'est de là que sont dérivés le mot latin « parœcia » et le mot français « paroisse ». 1 Rom., vin, 18.

Apol. — 23

populace en furie aime à faire souffrir à d'odieux ennemis. Ainsi amenés au forum par ordre du chiliarque et des premières notabilités de la ville, ils furent interrogés et confessèrent la foi devant tout le peuple, puis on les enferma en prison jusqu'à l'arrivée du légat impérial. Quand ensuite ils comparurent devant le légat, celui-ci en usa avec nous en toute cruauté. Il y avait là un de nos frères, Vettius Epagatus, tout rempli d'amour pour Dieu et le prochain, si scrupuleusement fidèle en toute sa conduite que, malgré sa jeunesse, il méritait le témoignage rendu par l'Écriture au vieillard Zacharie. Il marchait en effet dans la voie des commandements et de la justice du Seigneur, irréprochable \ toujours empressé au service du prochain, débordant de zèle pour Dieu, tout frémissant au souffle de l'Esprit. En ces dispositions, il ne put supporter un jugement porté contre nous avec un tel mépris de toute raison, mais, dans l'excès de son indignation, il demanda à être entendu, lui aussi, se faisant fort de prouver, au nom des frères, qu'il n'y avait parmi nous aucune pratique athée ou impie. Ceux qui entouraient le tribunal l'accablèrent alors de reproches injurieux, car il était de famille distinguée. Le légat, au lieu d'accueillir la juste requête ainsi présentée, demanda à Vettius s'il était lui-même chrétien.C'est d'une voix vibrante qu'il confessa sa foi; il fut alors reçu, lui aussi, dans le corps privilégié des martyrs, pour s'être donné comme le paraclet (l'avocat) des chrétiens. Il lavait dans son cœur, le Paraclet, l'Esprit qui anima Zacharie, ainsi qu'il venait de le montrer par la plénitude de sa charité, content de donner même sa vie pour la justification de ses frères. C'était bien et c'est encore un vrai disciple du Christ, suivant l'Agneau partout où il va.

C'est alors qu'un discernement se fit parmi les autres accusés. Les uns parurent avec éclat tout préparés, vrais types de martyrs; ils remplirent, avec un élan qui ne connaissait point d'hésitation, toutes les exigences de la confes-

1 Luc, i, 6.

sion qu'ils faisaient de leur foi. On en vit d'autres non préparés, inexercés, incapables de supporter l'effort d'une grande lutte. Il y eut une dizaine environ de ces martyrs avortés. Grande fut la douleur, et incommensurable l'affliction qu'ils nous causèrent. Ils brisèrent l'élan de ceux qui n'avaient pas encore été mis en prison, et qui, en dépit de tous les périls auxquels ils s'exposaient, encourageaient les martyrs par leur présence et ne les abandonnaient pas. Nous étions tous alors grandement anxieux de Vit ■■■■ sue incertaine de la confession .delà foi; non par crainte des tourments qu'on pouvait infliger, mais ne songeant qu'au résultat final, et redoutant que quelqu'un ne tombât.

Cependant on arrêtait chaque jour ceux qui étaient dignes de venir compléter le nombre des confesseurs, en sorte qu'on réunit en prison les meilleurs fidèles des deux Églises, ceux qui étaient ici notre principal soutien. On arrêta même quelques païens, serviteurs de nos frères, parce que le légat avait ordonné à la police de nous rechercher tous. Ces païens, par un piège de Satan, craignant les tortures qu'ils voyaient infliger aux saints, et poussés par les soldats de garde, nous accusèrent faussement de festins de Thyeste, d'incestes d' Œdipe, et de tous ces crimes qu'il ne nous est permis ni de raconter, ni d'imaginer, et dont nous ne devons pas même croire qu'il se soit jamais commis quelque chose de pareil parmi les hom;ies. Une fois ces calomnies publiées, tous se conduisirent à notre égard comme des bêtes féroces. Ceux-là même que leurs relations familières av/>c nous avaient d'abord retenus entrèrent alors en grand dépit et courroux contre nous. C'était l'accomplissement de la parole de Notre-Seigneur : Un temps viendra où quiconque cous tuera pensera rendre gloire à Dieu K

A partir de ce moment, les tourments qu'eurent à souffrir les martyrs dépassèrent tout ce qu'on peut raconter, Satan s' étant acharné à leur arracher quelque blasphème.

1 Jean, xvi, 2.

Toute la fureur du peuple, du légat, des soldats s" abattit avec une particulière violence sur Sanctus, le diacre de Vienne, sur Maturus, néophyte à la vérité, mais déjà noble athlète, sur Attale, originaire de Pergame, qui fut toujours la colonne et le soutien de ceux d'ici, surBlandine en qui le Christ montra que ce qui semble vil, sans apparence, et méprisable auprès des hommes, peut, auprès de Dieu, mériter une grande gloire par cette divine charité qui se manifeste dans la force et ne se glorifie point de vaines apparences. Nous craignions tous en effet, et sa maîtresse selon la chair, qui combattait aussi parmi les martyrs, redoutait anxieusement qu'à raison delà faiblesse de son corps, elle ne pût confesser hardiment sa foi. Mais Blandine était remplie d'une telle force qu'elle lassa et mit à bout les bourreaux qui se relayèrent à la tourmenter de toute façon. Ils durent confesser eux-mêmes qu'ils étaient vaincus, ne pouvant plus rien lui faire, bien surpris qu'il lui restât un souffle de vie, tout son corps tombant en lambeaux et n'étant plus que plaies béantes. A les entendre, une seule sorte de torture aurait dû suffire à lui faire rendre l'âme, et il n'en eût pas fallu tant et de si dures. Mais la bienheureuse, comme un noble athlète, retrouvait une nouvelle vigueur dans la confession de sa foi. Ce lui était un réconfort, un repos, un charme qui la rendait insensible à ses tourments, de dire : « Je suis chrétienne, et parmi nous il ne se fait pas de mal. »

Sanctus, lui aussi, supporta avec la supériorité d'un courage surhumain tous les tourments que peuvent infliger des hommes. Les impies espéraient en tirer, par la prolongation et la violence des tortures, quelque parole coupable. Telle fut sa fermeté à leur résister, qu'il ne leur déclarât ni son nom, ni sa famille, ni sa cité d'origine, ni s'il était libre ou esclave. A toutes les questions, il répondait en langue romaine : « Je suis chrétien. » Cette confession continuellement répétée, c'était son nom, sa famille, sa cité, c'était tout; les païens n'en tirèrent point une autre parole. De là, contre lui, un accroissement de rage de la part du lébat et des

bourreaux, en sorte qu'enfin ne sachant plus que lui faire, ils lui collèrent des écailles d'airain brûlantes sur les membres les plus* Jélicats du corps; mais tandis que ces membres étaient rôtis, lui, demeurait inflexible, inébranlable, ferme dans la confession de sa foi, arrosé et fortifié par la céleste fontaine de l'eau de vie qui jaillit du côté du Christ. Son corps témoignait des tourments endurés. Il n'était plus que plaies et meurtrissures, tellement déchiré qu'au dehors il n'avait plus forme humaine, tandis qu'au dedans le Christ souffrant accomplissait de glorieux exploits, réduisait l'ennemi à l'impuissance et manifestait, pour l'encouragement des autres frères, qu'il n'y a plus de crainte où est l'amour du Père, plus de douleur où est la gloire du Christ. Après quelques jours, les impies torturèrent à nouveau le martyr. Ils pensaient que les mêmes supplices recommencés sur des chairs enflammées et purulentes auraient raison de sa résistance, alors qu'il ne supportait pas le simple attouchement de la main, ou bien que sa mort dans les tourments effraierait les autres. Or, non seulement il ne lui arriva rien de tel, mais à rencontre de toute prévision humaine, son corps se ranima, se redressa, en sorte qu'elle ne fut pas pour lui un supplice, mais, par la grâce du Christ, une guérison, cette seconde torture.

Analogue est le cas de Biblis, une femme du nombre de ceux qui avaient renié. Le diable, qui paraissait l'avoir engloutie, ayant voulu que par quelque blasphème elle mît le sceau à sa condamnation, la fit mettre à la torture, alors qu'elle semblait toute fragile et toute lâche, pour l'obliger à avouer les pratiques athées qu'on nous reprochait. Mais voilà que, dans le supplice, elle repritpossession d'elle-même, parut s'éveiller, pour ainsi dire, d'un profond sommeil. Sous les coups du châtiment temporel, elle retrouva le souvenir du supplice éternel dans la géhenne, et à rencontre de ce qu'on attendait, elle démentit les calomnies blasphématrices en criant : « Comment donc mangeraient-ib des enfants, ceux auxquels il n'est même pas permis de manger le sang des animaux sans raison ? » Depuis lors elle se

confessa elle-même chrétienne, et fut réunie au groupe privilégié des martyrs.

Le Christ, par la patience des bienheureux confesseurs, ayant rendu vaines les tortures des tyrans, le diable imagina d'autres moyens, l'entassement dans l'obscurité et l'endroit le plus insupportable de la prison, l'écartement des pieds dans les ceps de bois, écartement poussé jusqu'au cinquième trou, et tous les autres tourments que des valets de prétoire, dans leur colère échauffée encore par la pleine action du diable, étaient capables de préparer aux prisonniers, en sorte que la plupart moururent asphyxiés dans la prison, tous ceux que le Seigneur voulut faire sortir ainsi de ce monde, pour la manifestation de sa gloire. Tandis que ceux qui, à raison de leurs cruelles tortures, paraissaient ne plus pouvoir vivre, même avec tous les secours de la médecine, demeuraient dans la prison, privés des soins que peuvent donner les hommes, mais réconfortés et fortifiés par le Seigneur, quant au corps et quant à l'âme, excitant et encourageant les autres, les nouveaux venus tout récemment arrêtés, dont les corps n'avaient pas reçu cette préparation fortifiante, ne poussaient supporter le poids de cette réclusion et mouraient dans la geôle.

Mais nous devons parler aussi du bienheureux Pothin à qui avait été confié le service épiscopal à Lyon. Il était âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, tout faible de corps, respirant à peine, si détendus étaient les ressorts de sa chair débilitée, mais fortifié par l'ardeur de l'esprit, si intense était son désir du martyr. Lui aussi fut traîné au tribunal. En ce corps brisé par la vieillesse et la maladie, l'âme avait été conservée pour que, par elle, le Christ eût un triomphe. Porté au prétoire par les soldats, escorté par les notabilités de la ville et par tout le peuple, qui lui criaient toutes sortes d'injures, comme s'il eût été lui-même le Christ, il rendit un beau témoignage. Le légat lui ayant demandé quel était le Dieu des chrétiens, il répondit : « Si tu en es digne, tu le connaîtras. » De ce moment, il fut traîné sans

APPENDICE Iï 359

ménagement, et eut à souffrir toutes sortes de mauvais traitements. Ceux qui pouvaient l'approcher le frappaient de tous côtés, des mains et des pieds, sans respect pour son âge, les autres lui jetaient de loin tout ce qu'ils avaient sous la main. Tous estimaient qu'il y eût eu grande faute et impiété, à s'abstenir de lui faire quelque insolence; car ils pensaient ainsi venger leurs dieux. Il n'avait plus qu'un souffle, quand il fut rejeté dans la prison; deux jours après, il expirait.

C'est alors que se réalisa un grand dessein de Dieu, et que se manifesta cette incommensurable miséricorde de Jésus, qui n'avait que rarement l'occasion de s'exercer dans notre fraternité, mais à laquelle l'industrie du Christ n'avait pas renoncé. Ceux qui, au premier engagement, étaient devenus renégats avaient, eux aussi, été emprisonnés avec les autres et en partageaient les cruels tourments, car pour lors ils ne tirèrent pas le moindre avantage de leur reniement. Tandis que ceux qui avaient confessé ce qu'ils étaient, avaient été enfermés comme chrétiens, sans qu'on leur reprochât d'autres crimes, eux étaient retenus comme coupables de meurtres et de criminelles impuretés, punis deux fois plus que leurs frères. Aux confesseurs, en effet, la joie du martyre, l'espérance des promesses éternelles, l'amour du Christ, et l'esprit du Père apportaient un incomparable soulagement, tandis que les remords tourmentaient grandement les renégats, si bien que leurs visages suffisaient à les faire reconnaître parmi tous les autres dans les divers trajets de la prison au tribunal. Les confesseurs s'avançaient radieux, sur leur figure se mêlaient l'éclat de la gloire et celui d'une grâce surabondante, en sorte qu'avec la noble parure de leurs chaînes retombant autour d'eux, ils ressemblaient à une fiancée en toilette dans ses franges d'or aux reflets divers. En même temps, ils répandaient une suave ^deur, la bonne odeur du Christ, si bien que quelques-uns prisaient que les martyrs s'étaient parfumés eux-mêmes de parfums de ce monde. Les renégats, au contraire, marchaient abattus, la tête basse, avec un aspect désagréable et d'une laideur

achevée. A leur chagrin s'ajoutaient les injures des païens eux-mêmes, qui los traitaient de vils et lâches. Toujours accusa de meurtres, ils avaient perdu le t.'tre tout honorable et glorieux qui fait vivre. A la seule vue Ce ce contraste, tous les autres étaient fortifiés, aussi les chrétiens qu'on arrêtait, confessaient-ils leur foi sans hésitation, n'ayant pas même la pensée du marché diabolique.

Dans la suite, c'est entre tous les genres de supp lice, que furent distribuées les dernières épreuves par où les martyrs s'en allèrent au ciel. Ils tressèrent ainsi de diverses couleurs et de fleurs de toutes sortes l'unique couronne qu'ils offrirent tous ensemble au Père. Par les combats divers qu'avaient soutenus les nobles athlètes et par leurs grandes victoires, ils méritaient bien alors de recevoir la grande couronne de l'immortalité.

Maturus, Sanctus, Blandine et Attale furent livrés aux bêtes peur le spectacle officiel et public donné à l'inhumanité des païens, en un jour de combats de bêtes assigné tout exprès au supplice de nos frères. Maturus et Sanctus passèrent de nouveau dans l'amphithéâtre par toutes les tortures, comme si auparavant ils n'avaient encore rien du tout souffert, ou plutôt comme des athlètes qui, ayant déjà remporté sur l'Adversaire de nombreux avantages, lui livrent pour la couronne le combat final. Ils eurent donc à souffrir encore une fois toute la série des divers tourments en usage, les morsures des bêtes qui les traînaient sur l'arène, tout ce que réclamait et ordonnait une assemblée populaire en délire dans laquelle tous criaient chacun de leur côté, et, après tout cela, la torture de la chaise de fer rougie d'où montaient les fumées de chair grillée dont s'enivraient les païens. La fureur de ceux-ci n'en fut point apaisée, elle ne fit que croître ; ils voulaient à tout prix triompher de la constance des martyrs, mais ils ne purent pas même obtenir de Sanctus autre chose que la profession de foi qu'il avait, dès .le commencement, l'habitude de répéter. Comme l'âme des martyrs s'obstinait à demeurer en ce grand combat, on finit

par les égorger. Le spectacle qu'il donnèrent au monde remplaça ce jour -là les scènes variées des combats de gladiateurs.

Blandine, suspendue à un poteau, offrait une proie acile aux bêtes lancées contre elle. L'image de la croix que rappelait l'aspect de la jeune fille suspendue et sa prière intense donnaient beaucoup d'ardeur aux combattants. Durant le combat, et de leurs yeux de chair, ils voyaient, dans leur sœur, celui qui s'est laissé crucifier pour nous, afin de persuader à ceux qui croient en Lui, que quiconque souffre pour la gloire du Christ, a, pour toujours, part à la vie de Dieu. Aucune des bêtes ne toucha pour lors Blandine; elle fut détachée du poteau et rejetée en prison, réservée pour un autre combat, afin qu'ayant vaincu en plus de luttes, elle enlevât au tortueux serpent toute possibilité d'argutie contre sa condamnation et donnât aux frères un nouvel élan, en montrant comment ellemême, jeune fille chétive, faible et méprisée, après avoir revêtu le Christ, grand et invincible athlète, remportait sur l'Adversaire de nombreux avantages, et ceignait, grâce à ce combat, la couronne d'immortalité.

Attale réclamé à grands cris par le peuple, car il était très connu, entra, lui aussi, tout préparé au combat par la conscience d'une vie sans reproches, car il était exercé dans la pratique la plus pure de la vie chrétienne, ayant toujours été parmi nous ïe témoin de la vérité. Onluifitfaire le tour de l'amphithéâtre, précédé d'une pancarte sur laquelle on avait écrit en latin : « Celui-ci est At+ale le chrétien. » Mais au moment où la passion du peuple contre lui était le plus excitée, le légat, ayant appris qu'il était citoyen romain, le fit reprendre et remettre avec ceux qui étaient restés en prison. Il envoya à leur sujet un message à César, et il en attendait la réponse.

Ce délai ne leur fut pas inutile et infructueux. La patience des saints amena la manifestation de l'incommensurable miséricorde du Christ. Par les vivants, la vie revint aux morts, les martyrs furent gracieux à ceux qui n'a-

vaient point été martyrs, et grande fut la joie de la vierge mère (de l'Église), quand elle reçut vivants les avortés qui étaient morts. Grâce aux martyrs, les renégats furent pour la plupart renouvelés et conçus une seconde fois (dans le sein de l'Église). La flamme de vie se ralluma en eux, ils apprirent à confesser la foi, et Dieu, qui ne veut point la mort du pécheur, mais fait bon accueil à la pénitence, leur étant redevenu clément, c'est bien vivants certes d'une vie intense, qu'ils comparurent au tribunal pour être interrogés une seconde fois par le légat. César avait en effet répondu qu'il fallait appliquer la peine capitale, mais libérer tous ceux qui renieraient. On était aux premiers jours de la grande foire où se rassemble ici une grande multitude de toutes races. Les bienheureux furent conduits au tribunal avec tout le déploiement de pompe théâtrale qui plaît aux foules. Le légat recommença l'interrogatoire, fit trancher la tête de tous ceux qui paraissaient avoir qualité de citoyens romains, et envoya les autres aux bêtes. Le Christ fut alors grandement glorifié par ceux qui l'avaient tout d'abord renié, car cette fois, à Pencontre des prévisions des païens, ils confessèrent la foi. On les interrogea à part comme des inculpés déjà sûrs de leur élargissement, mais leur confession les fit réunir au groupe privilégié des martyrs. Ceux-là seuls demeurèrent dehors qui n'avaient jamais eu ni trace de foi l, ni respect du vêtament nuptial, ni pensée de crainte de Dieu et qui, par leur apostasie, blasphémaient le chemin (de vie). C'était les fils de perdition. Tous les autres se réunirent à l'Église.

Pendant leur interrogatoire, il y avait tout près du tribunal un certain Alexandre, Phrygien de ra<:e, méde-

1 Non pas de la foi spéculative qu'ils avaient peu^-ttre eue au jour de leur baptême, mais de cette foi totale, dont parle si souvent saint Paul, par laquelle l'homme donne à Dieu dans le Christ, non seulement l'adhésion de son esprit, mais tout le plus intime de sa vie, et qui est le caractère distinctif des prédestinés.

cin de profession, habitant depuis de longues années dans les Gaules et que presque tous connaissaient pour son amour de Dieu et la hardiesse de sa parole, car il n'était pas dépourvu du charisme de l'apôtre. D'un signe de tête il encourageait les accusés à confesser leur foi, et paraissait à ceux qui entouraient le tribunal, comme une mère en douleur d'enfantement. La foule irritée d'entendre ceux qui tout d'abord avaient renié , confesser, cette fois, le Christ, accusa par ses cris Alexandre d'être la cause de ce revirement. Le légat, interrompant le jugement, demanda à Alexandre ce qu'il était, et sur la réponse qu'il était chrétien, entra en colère et le condamna aux bêtes. Il y fut livré le lendemain avec Attale, car pour faire plaisir à la foule, le légat avait encore une seconde fois condamné Attale aux bêtes. Les deux martyrs, après avoir passé par toute la série des instruments de supplice imaginés pour la torture dans l'amphithéâtre, et supporté un très rude combat, furent enfin égorgés. Alexandre n'avait laissé échapper, ni un gémissement, ni un murmure; il confessait Dieu dans son cœur. Attale, au moment où il était assis sur la chaise de fer rougie, et rôti, alors que s'exhalait de son corps l'odeur de chair brûlée, cria à la foule, en latin :« Voilà ce qui s'appelle manger des hommes, ce que vous faites maintenant; pour nous, nous ne mangeons pas d'hommes, ni ne faisons rien de mal.» Interrogé sur le nom de Dieu :« Dieu n'a pas de nom comme un homme, » répondit-il.

Après tous ceux-ci, le dernier jour des jeux, on amena de nouveau Blandine avec Ponticus, un jeune garçon de quinze ans; on les avait fait assister chaque jour au supplice des autres. Le peuple voulut les forcer à jurer par ses idoles, et devant leur constance ferme et dédaigneuse, il s'emporta si férocement contre eux, qu'il n'eut plus ni pitié pour l'âge de l'enfant, ni respect pour la jeune fille. Aucune des terribles tortures ne leur fut épargnée, ils en épuisèrent tout le cycle, pressés après chaque supplice de jurer par les dieux, sans que jamais on pût rien obte-

nir. Ponticus était encouragé par sa sœur, en sorte que Viens eux-mêmes voyaient bien que c'était elle qui l'excitait et le soutenait; après avoir supporté noblement tous les tourments, il rendit l'âme.

La bienheureuse Blandine demeurait la dernière de tous. On eût dit une noble mère qui, après avoir encouragé ses fils et les avoir envoyés devant elle triomphants vers le roi, recommençait elle-même tous les combats de ses enfants et se hâtait de les rejoindre, joyeuse et exultante de s'en aller, comme si elle eût été invitée à un festin nuptial et non point jetée aux bêtes. Après les fouets, les bêtes et le gril, elle fut à la fin mise dans un filet, présentée à un taureau et lancée nombre de fois en l'air par l'animal. Mais elle n'avait plus le sentiment de ce qui lui arrivait, étant tout entière à l'espérance, à la préoccupation de 1* objet de sa foi, à son entretien avec le Christ. Elle fut enfin égorgée, elle aussi, et les païens eux-mêmes dirent bien haut, que jamais, parmi eux, femme n'avait souffert tant et de tels tourmente.

Mais ce n'était point encore assez pour assouvir leur fureur et leur cruauté contai les saints, car, une fois excitées par la bête sauvage (qu'est le diable), ces sauvages et barbares tribus se calmèrent difficilement, et leur rage recommença à s'acharner d'une façon spéciale sur les corps des victimes. Leur défaite ne leur donna point de confusion, car ils n'étaient plus capable d'humaine réflexion, mais elle ne fit qu'enflammer leur colère, comme celle d'une bète féroce. Il en fut du légat comme du peuple, ils manifestèrent contre nous la même injuste haine, afin que s'accomplît la parole de l'Écriture: Que l'impie soit encore plus impie, et le juste plus juste K Ils jetèrent aux chiens ceux qui étaient morts asphyxiés dans la prison, veillant avec soin nuit et jour à ce qu'aucun de nous ne les ensevelît. Ayant ensuite réuni les restes des bêtes et ceux du f*u, Ieg

Apoc. xxii, il.

chairs déchirées et les carbonisées, puis les têtes des décapités et leurs troncs mutilés, ils les confièrent, sans plus les ensevelir, à la vigilance de soldats qui les gardèrent avec soin pendant plusieurs jours. Les uns proféraient encore des menaces et grinçaient des dents contre les martyrs, comme s'ils eussent voulu en tirer encore un surcroît de vengeance. D'autres se riaient, et allaient jusqu'aux dernières moqueries, glorifiant en même temps leurs idoles auxquelles ils attribuaient le châtiment des victimes. Les plus modérés, ceux qui paraissaient avoir quelque compassion, mettaient le comble à l'injure en disant : « Où est leur Dieu? à quoi leur a servi une religion qu'ils ont préférée même à leur vie ? »

Telle était, chez les païens, la diversité des sentiments, tandis que sur nous pesait le profond chagrin de ne pouvoir cacher les cadavres en terre. Il ne nous fut pas plus possible de profiter des ombres de la nuit que de gagner les gardes par l'argent, ou de les fléchir par nos prières ; absolue fut leur vigilance, comme s'ils eussent eu grand bénéfice à ce que les corps ne fussent pas ensevelis.

Les corps des martyrs restèrent ainsi pendant plus de six jours, exposés en plein air à toutes sortes d'outrages; puis ils furent brûlés, réduits en cendre par les impies, jetés dans les eaux du Rhône qui coulait tout près de là, afin qu'il n'en parût plus aucun reste sur terre. Les païens en agirent ainsi, pensant qu'ils pouvaient vaincre Dieu et priver les saints de la renaissance éternelle. « Il faut, disaient-ils, que les chrétiens n'aient plus cet espoir de résurrection qui leur persuade de nous apporter une religion étrangère et nouvelle, qui les fait mépriser les supplices, et les rend capables de marcher avec joie à la mort. Voyons maintenant s'ils ressusciteront, et si leur ;Dieu pourra les secourir et les arracher de nos mains. »

Le Christ, tout participant qu'il soit de la nature de Dieu, Kl pas pensé qu'il dût faire étalage de ce qu'il est égal à

DUu \ Nos martyrs, qui ont été à un si haut degré ses émules, n'ont pas moins imité son humilité. Tout glorieux qu'ils étaient, n'ayant pas rendu seulement témoignage une fois, ni deux, mais souvent, ramassés deux fois sous la dent des bêtes, couverts de brûlures, de meurtrissures et de plaies, non seulement ils ne se proclamaient pas euxmêmes martyrs, mais ils ne nous permettaient pas de leur donner ce titre. Et si quelqu'un de nous, par lettré ou de vive voix, les appelait martyrs, ils le réprimandaient durement. Leur plaisir était d'abandonner ce titre de martyr au Christ, le fidèle et vrai martyr, le premier né des morts, et le prince de la vie divine. Ils se hâtaient de nous rappeler les martyrs déjà partis pour le ciel, et ils disaient : « Ceux-là sont déjà martyrs que le Christ a daigné enlever dans l'acte même de leur confession, leur mort ayant mis le sceau à leur témoignage. Quant à nous, nous ne sommes que de modestes et humbles confesseurs, » et ils demandaient aux frères avec larmes et supplications, de vouloir bien prier continuellement pour la consommation de leur martyre. Ils montraient, dans leurs œuvres, la force du martyre, très hardis vis-à-vis des païens et manifestant avec éclat leur propre noblesse par leur patience sans crainte et sans tremblement, mais ils en réservaient le titre à leurs frères, tout remplis qu'ils étaient de la crainte de Dieu.

Ils s'humiliaient eux-mêmes sous la main puissante qui les a exaltés comme il convenait. Ils excusaient tout le monde et n'accusaient personne, ils déliaient toujours et ne liaient jamais ; ils priaient pour leurs bourreaux tout comme Etienne, le parfait martyr : Seigneur, ne leur imputez pas ce péché ; et si Etienne priait pour ceux qui le lapidaient, combien plus encore priait-il pour ses frères.

Leur plus rude combat fut celui que la sincérité de leur amour fraternel livra au démon, pour prendre la bête à la

1 Philip., ii, 6.

gorge et lui faire rendre vivants ceux qu'elle pensait avoir engloutis. Bien loin de tirer vanité de la chute des tombés, ils secoururent les plus faibles de leur prcpre surabondance, ayant pour eux des entrailles de mère. Versant pour eux beaucoup de larmes auprès du Père, ils Lui demandèrent la vie, et II leur donna cette vie qu'ils firent partager à leurs frères, partant ainsi vers Dieu avec la gloire d'un complet triomphe. Ayant toujours aimé la paix, et nous ayant recommandé la paix, c'est avec la paix qu'ils s'en allèrent à Dieu, ne laissant ni peine à leur mère (l'Église), ni querelle ou discorde à leur frères, mais seulement joie, paix, concorde, et charité.

Tout commentaire de ces pages sublimes paraîtrait déplacé, nous y joindrons seulement, avec un merci pour le grand historien qui nous les a conservées,la liste des martyrs telle que le martyrologe hiéronymien 1 l'a empruntée à la tradition de l'Église de Lyon au ive siècle.

« A Lyon dans les Gaules; quarante-huit martyrs, ce sont : Pothin, évêque ; Zacharie, prêtre ; Vitte, Macaire, Asclepiades, Silvius, Primus, Ulpius, Vital, Cominus, Octobres, Philémon, Geminus, Julie, Albin, Grata, Potamia, Pampeia, Rodana, Biblis, Quartia, Materne, Elpis.

« Ceux qui furent aux bêtes, sont: Sanctus, diacre; Martyr (Maturus), Attale, Alexandre, Pontique, Blandine.

« Ceux qui moururent dans la prison sont : Ariste, Corneille, Zosime, Tite, Jules, Zotique, Apollon, Geminien, Julie, Ausone, Émélie, Jamnice, Pompeia, Domna, Amélie, Juste, Trophime, Antonia.

« Tous ces serviteurs du Christ ont été couronnés sous le règne de Marc-Aurèle Antonin.

1 Édition De Rossi-Duchesne, 1894t p. 73. Citation empruntée à l'ouvrage de dom H. Leclercq, O. S. B.,Les martyrs, 1. 1, p. 106.

« Et encore ceux-ci 1 : Vincent, Mina, Priscus, Sepaça, Kilaire, Félix, Castula.

a Et encore en la même ville : Epagatius, Emélie, Donata. »

Admirable est Dieu dans ses saints !

1 En plus des quarante-huit précités, ce qui fait cinquante-huit au total.

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