Critique et conséquence des principes de 1789 par le docteur Clavel
Quand on suit l'évolution des sociétés à travers l'histoire, une chose frappe et étonne l'esprit, c'est la persistance avec laquelle l'individu est sacrifié à la cité, bien que l'unique objet de la cité paraisse devoir être la prospérité de l'individu. La terrible loi de salut public fait tout fléchir devant elle : la
morale comme le droit, la justice comme la liberté, l'amour comme le bon sens ; elle semble frapper les esprits de vertige et leur faire oublier les lois élémentaires du bien. De nos jours, encore, les historiens admirent fort les hommes qui contribuent à la grandeur de leur patrie au prix de la violence, de la duplicité et de toutes les immoralités qu'amène la guerre ou la diplomatie. Un Ulysse, accumulant les vols et les fourberies pour donner la victoire à ses compatriotes, a pour célébrer ses hauts faits le plus grand des poètes et pour admirateurs les hommes lettrés de toutes les époques. On admire de même un Thémistocle, faussant sa foi d'ambassadeur et trompant impudemment les gens de* Sparte ; un Brutus, rétablissant la discipline au prix de la tête de ses fils ; une ville de Rome, fondant sa grandeur sur la violence et la perfidie. Le grand Platon, le moraliste, le promoteur d'un idéal de beauté, de vérité et de justice, fait concourir le vice à la grandeur de sa cité imaginaire. Le grand Aristote, l'auteur de Y Éthique et de la Politique, fait de l'esclave un agent nécessaire de la civilisation. S'il avait poussé la notion de justice et de liberté jusqu'à l'abolition de l'esclavage, les fortes
têtes de l'Attique l'auraient tenu pour fou et lui auraient conseillé l'usage de l'ellébore.
Rien n'est terrible pour les idées qui découlent de la logique comme les hommes prêts à repousser, au nom du sens commun, les choses contraires aux préjugés de leur époque. C'est au nom du sens commun qu'on a fait boire la ciguë à Socrate, qu'on a exilé Aristote à Chalcis, qu'on a crucifié le Christ, qu'on a persécuté Galilée et la plupart des promoteurs d'idées nouvelles.
Par quelle aberration, des philosophes de premier ordre, des moralistes et des législateurs peuvent-ils croire que l'on fait du bien public avec du vice, de l'injustice et de la violence? Comment peuvent-ils penser que l'on agrandit la cité en amoindrissant les individus qui composent la cité? Ce fait est aussi difficile à expliquer que l'obstination des peuples à tuer le meurtrier pour bien faire comprendre à tous que le meurtre est le plus grand des crimes. La coutume et la tradition ont sur les âmes une influence telle que, de nos jours encore, les hommes qui prétendent appliquer les lois de la logique aux faits concernant la morale, la politique
ou l'économie sociale, risquent fort d'encourir Fin-
dignation de leurs contemporains et de passer en prison une partie de leur vie.
Que l'antiquité, cherchant à priori la théorie de la société, comme elle cherchait toute chose, ait prétendu façonner l'individu aux besoins de la cité, il n'y a là rien d'illogique; mais que l'on ait agi et pensé de même après la venue du Christ et après la propagation de ses doctrines, voilà ce qui est plus difficile à comprendre. Le fait irrécusable montre cependant que les directeurs du christianisme, après avoir déclaré les hommes égaux et frères, après leur avoir prescrit la bienveillance réciproque et la charité, après avoir exalté les petits au détriment des grands, les pauvres au détriment des riches, et les humbles au détriment des orgueilleux, se sont peu souciés d'abolir l'esclavage, le servage et le prolétariat. Les Constantin et les Théodose ne furent que des fauteurs de servitude ; les rois très-catholiques de l'Espagne, du Portugal ou de la France ne crurent jamais qu'il fût moral et juste d'affranchir les serfs de leurs royaumes ou d'empêcher la traite des nègres dans leurs colonies.
Si le christianisme modifia la société antique, il
fut modifié par elle : la vieille loi de salut public devint la loi du salut de l'Église, qui, se considérant comme la cité de Dieu, ne se fit aucun scrupule d'acquérir la puissance au détriment de ses principes. Le pape se substitua à l'empereur, le droit - divin fut le principe de la souveraineté, les successeurs des apôtres devinrent princes et seigneurs, enfin l'égalité et la fraternité prêchées par le maître se transformèrent en privilèges et en hostilités. Une fois faussées, les révélations ne se redressent pas, et les prétentions de la réforme protestante ne sont guère justifiées par les faits. Hier encore, les ministres chrétiens des États-Unis du Sud faisaient de gros livres pour montrer que l'esclavage est une institution divine et chrétienne.
C'est ailleurs qu'il faut chercher l'origine du mouvement social montrant chaque jour davantage combien la prospérité de l'individu est nécessaire à la prospérité de la cité, et combien la liberté, le droit et la justice sont indispensables au bien public. Une puissance s'est élevée qui a le merveilleux privilège de s'imposer sitôt qu'elle apparaît, de s'emparer de l'âme des peuples par la seule force de l'évidence, de fonder sa domination sur la vérité,
de progresser en dépit des obstacles accumulés sur sa route et de subir impunément toutes les persécutions sans les rendre jamais. Telle est la science. Longtemps maintenue en servitude par la révélation, elle cherche son affranchissement dans le grand effort de la renaissance. Galilée, Bacon et Descartes lui montrent la voie; elle brave les bûchers de l'inquisition et l'institution des jésuites ; elle grandit avec chaque génération, et, dès la fin du xviii 0 siècle, entrevoit sa future domination sur le genre humain. A cette heure, elle est partout un élément de force et de prospérité, tandis que sa rivale, frappée d'impuissance, porte la désorganisation dans tous les lieux où elle domine.
Et cependant, cette science qui opère tant de merveilles, est encore bien jeune et bien débile. A la fin du xvin c siècle, elle ne possède réellement, après les mathématiques et ce qui en dérive plus directement, comme l'astronomie et la dynamique, qu'une physique fort incomplète, qu'une chimie élémentaire et qu'une biologie inhabile à classer la multitude des faits observés. La connaissance de l'homme, malgré les travaux de quelques grands médecins et naturalistes, se trouve incapable d'en-
lever la psychologie, la morale, le droit, la politique et l'économie sociale, qui toutes se déduisent les unes des autres, aux hypothèses métaphysiques. Il ne faut donc pas s'étonner si , vers la fin du xviii 0 siècle, la morale arrachée des mains de la révélation par Voltaire et les encyclopédistes, est un art plutôt qu'une science, une opinion généralisée plutôt qu'un enchaînement de lois élucidées par la démonstration. Ce qui domine le courant des idées, c'est le mot humanité, c'est un respect général et instinctif pour la personne, c'est une horreur pour tout ce qui est violence ou tyrannie. Le sens du juste fait que des hommes se dévouent, aux applaudissements du public, à flétrir et à redresser quelques jugements iniques.
Ce fut surtout en France que se concentra le mouvement de rénovation, parce que le peuple français est, plus qu'un autre, capable de se passionner pour l'idéal, et parce qu'il a dans sa langue
un merveilleux instrument de formules. Une assemblée composée des élus du peuple chercha, en 1791, à condenser en quelques articles les principes qui, depuis 1789, ou plutôt qui, depuis un demi-siècle, s'élaboraient au sein de la nation. L'on vit se pro-
duire, en tête de la constitution, la célèbre Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui, partant de la morale de ce temps, cherche à en introduire les principes dans la justice, la législation et la politique, sans tenir compte d'aucun intérêt de religion, de caste, de classe et même de nation, sans avoir d'autre mobile que la prospérité générale de l'humanité.
Aucun document historique ne résume aussi fidèlement que la déclaration des droits de l'homme et du citoyen le courant moral et politique du xvm e siècle, aucun ne montre mieux où doit aboutir la révolution qui commence avec la renaissance.
DÉCLARATION DES DROITS DE l'hOMME