DE LA PEUS0NNE SOCIALE
Un être qui, avec la raison, la conscience et la volonté, obtient la connaissance scientifique, la notion du bien et du mal, et la direction de ses forces, s'élève manifestement au-dessus de l'animalité. Son intelligence lui permet de mesurer ses actes dans leurs moyens et dans leur fin, sa conscience lui permet de les apprécier dans leur moralité, sa volonté lui permet d'agir, de résister ou de s'abstenir; ses trois facultés capitales le rendent libre et responsable. Celui qui peut résister à ses passions jusqu'à la mort inclusivement, acquiert la direction de son être, il sort de l'individualité animale, il se transforme en une personne.
81 CKITIQUE ET CONSEQUENCE
La personne est l'incarnation de cet idéal qui commence à l'être raisonnable et ne s'arrête qu'au delà de l'être divin. Dans la divinité la personne devient la loi vivante, la raison générale du monde; dans l'homme la personne se sent inviolable, au point d'aspirer à l'immortalité et de protester, même au prix du martyre, contre tout ce qui peut amener sa déchéance. Retranchée dans sa dignité, elle sait s'ensevelir entière sous ses ruines. Cette force, que rien ne peut réduire, prend le nom de souveraineté.
Souveraineté. — Tout en étant inviolable et souveraine, la personne reste un organisme ayant ses besoins et subissant les conditions de la vie des bêtes. L'homme est obligé de s'alimenter, de respirer, de dormir et de se préserver des intempéries. Il doit étudier pour apprendre, faire de la gymnastique pour devenir adroit et fort, s'exercer au bien, comme il s'exerce à l'usage d'un instrument, il doit enfin développer son être en subissant les exigences de son organisation. Sa souveraineté devient de la sorte complètement nulle en face de la nature, mais elle se retrouve entière en face de l'organisme social, elle fait que les nécessités de la vie sont,
pour la personne, des créances dont les titres sont les organes et leurs fonctions, dont le caractère générique est le droit. Sans ce dernier, la personne inviolable et la souveraineté ne sauraient exister.
Droit. — Défini : la force ou virtualité qui assure à la personne ce qui est nécessaire au développement et à l'entretien de son être, le droit est l'élément de la souveraineté. Il se fractionne en autant de parts qu'il y a de conditions de vie, et l'importance de chaque droit est déterminée par la fonction qu'il représente.
De même qu'il y a hiérarchie entre les fonctions, il y a hiérarchie entre les droits; mais le moindre ne peut être absorbé par la masse des autres, pas plus que la fonction la plus intime ne disparaît dans l'ensemble de la vie. Sitôt qu'un droit est méconnu ou absorbé, il y a maladie sociale.
Pour avoir la série dts droits, il sutlit de calquer la série des organes et des fonctions. Une nomenclature physiologique devient ainsi une nomenclature juridique, où tout doit être classé selon son importance et l'ordre assigné par la nature.
En rapprochant de la souveraineté le drort qui assure à la personne ce qui est nécessaire à l'enUe-
tien et au développement de la vie, en donnant l'initiative ou l'exercice du droit à l'être doué de raison, de moralité et de volonté, on arrive à la liberté sans laquelle le droit reste lettre morte.
Liberté. — Dans la bêle, où manque le sens moral et où la volonté est subordonnée aux appétits, la liberté n'est que le moyen d'obéir aux instincts, comme la servitude est l'empêchement apporté à cette obéissance. L'oiseau est esclave quand la cage paralyse ses ailes et empêche ses mœurs vagabondes; il suffît d'ouvrir la porte de sa prison pour qu'il se trouve en pleine liberté; mais la personne morale et souveraine n'est libre que si elle a l'initiative dans l'exercice de tous ses droits, que si elle peut disposer d'une part de la force sociale au profit de ses facultés. Donner au citoyen la pleine autorisation d'aller et de venir, d'agir, de parler et de gesticuler, c'est lui donner la liberté de la bête ; reconnaître le droit à l'aliment et donner les moyens de le gagner,. reconnaître le droit à l'instruction et envoyer à l'école, reconnaître le droit à la vertu et empêcher la vue du scandale, c'est accorder la liberté de l'enfant ; mais l'adulte n'est libre que s'il a la diction complète de sa vie, que s'il fait valoir ses droits quand
et comme il lui plaît, que si son droit à l'aliment est doublé du droit au travail, que si son droit d'apprendre est doublé du droit d'enseigner, que si son droit d'invoquer la justice est doublé du droit de contribuer à son application, que si sa volonté entre pour une part dans les actes sociaux.
RAPPORT DE LA SOUVERAINETÉ INDIVIDUELLE AVEC LA SOUVERAINETÉ COLLECTIVE
La souveraineté, considérée comme l'état de la personne morale et inviolable, peut-elle exister simultanément dans le citoyen et dans la nation? ou bien Tune des souverainetés doit-elle absorber l'autre et la détruire? Telle est la première question à résoudre, sous peine de n'avoir sur l'organisation sociale que des idées vagues ou fausses. Mille erreurs ont été commises par les publicistes, parce que, au lieu de voir dans la souveraineté l'inviolabilité de la personne, ils en ont fait un droit primordial et divin de commandement. Ce dernier, en effet, exige l'unité, et quand il prononce veut être obéi. Dans
les rapports de maître à serviteur, il n'y a place que pour une souveraineté. Mais les choses sont autres dans les rapports de personnes inviolables et possédant toutes leur part de commandement et leur part d'obéissance. Si on nie que la chose soit possible, il suffit de descendre d'un degré l'échelle de l'organisation et de considérer ce qui se passe au-dessous de la souveraineté individuelle. Chacun sait qu'elle commandé à l'organisme par l'intermédiaire "de la volonté; mais trop peu de gens savent qu'elle est contrainte d'obéir à la souveraineté organique du poumon et de l'intestin. Quand le besoin de respirer se fait sentir, la personne intelligente, morale et souveraine doit prêter sa volonté à une fonction qu'elle partage avec la plante : il lui faut encore obéir à la faim, à la soif, à la froidure et à mille douleurs. S'ensuit-il que la souveraineté disparaît parce qu'elle subit les conditions de son existence? Pas le moins du monde.
De même la souveraineté communale et nationale ne sont nullement altérées par la souveraineté individuelle, qui est la condition capitale de leur existence, comme les fonctions organiques et les besoins qui assurent leur intégrité sont les condi-
tions d'existence de la personne individuelle. Loin de s'exclure, les souverainetés se soutiennent et sont complémentaires les unes des autres. C'est si vrai, que l'homme isolé et détaché de la commune ou de la province perd le meilleur de sa souveraineté. Il est le serf de la nature; sa raison, sa conscience et sa volonté restent à l'état rudimentaire; il peut à peine être considéré comme une personne morale. Il grandit au contraire à mesure que s'étagent sur sa personne les souverainetés communale, provinciale et nationale. Sa vie, mêlée à des vies collectives toujours plus étendues, participe de leurs facultés et croît en raison, moralité et volonté.
Si, aux faits que fournit la nature, on veut ajouter ceux que donne l'histoire, on voit que le progrès social est en raison directe de la notion de souveraineté. Très-obscure chez les anciens, qui ne considéraient comme inviolables ni les peuples ni les individus, elle commence à se préciser dans les doctrines des stoïciens et, plus tard, dans les doctrines des chrétiens. Ces derniers ne condamnent pas formellement l'esclavage, mais ils font entendre que les fers ne dépouillent pas l'homme de sa véri-
table dignité. La philosophie moderne est allée plus loin que le christianisme; elle a condamné formel lement l'esclavage et môme le servage; elle s'attaque au prolétariat; elle offre aux peuples l'idée toujours agrandie de la souveraineté individuelle qui, chez les Saxons, se formule dans le self government, et, chez les Français, dans les droits de l'homme et du citoyen.
En ce siècle, l'idée encore obscure de souveraineté suffit pour doter l'homme d'une force assez grande pour lutter contre tout ce qui porte atteinte à sa dignité. Chaque jour, la servitude sociale perd du terrain, et nous la verrons disparaître quand la souveraineté individuelle saura constituer la souveraineté communale et en faire son plus ferme appui, quand la souveraineté communale saura constituer la souveraineté provinciale qui deviendra sa protectrice, enfin quand toutes les souverainetés se condenseront dans celle de la nation. La spécialité des fonctions empêchera, à tous les étages de la société, les conflits de pouvoir, si bien que l'individu, la commune, la province et la nation ne nuiront pas plus à leurs vies respectives que ne se nuisent le cœur, les artères, les veines et les vaisseaux
capillaires concourant à une seule et même fonction.
On peut donc affirmer qu'il y a place dans la société pour les diverses souverainetés, à la condition que toutes se limiteront et se feront respectivement équilibre.
Mais pour qu'une souveraineté puisse limiter sa voisine, il faut qu'elle soit douée d'une force pareille, il faut qu'entre elles règne l'égalité. Sans cette condition, .l'inviolabilité ne saurait exister; car si une souveraineté est supérieure à l'autre, elle saura toujours lui porter atteinte ou l'absorber.
Ce terme égalité, qui surgit nécessairement du rapport des souverainetés diverses, ne signifie nullement l'identité des pouvoirs, ainsi que tant de gens affectent de le croire; il représente l'équilibre que se font respectivement des forces différentes et marque, de la sorte, l'un des termes de la justice.
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