DE LA PROPRIÉTÉ ET DE LA POSSESSION
Il est impossible de trouver au sang d'autre origine querassimilation,chargéede transformer les aliments en chair coulante, et cette indication physiologique montre assez que la propriété ne peut avoir d'autre origine que la production. De même, si la portion de sang qui afflue dans chaque organe est en raison directe de l'activité qu'il déploie et de la vie qu'il apporte à l'organisme, la part de propriété dévolue à l'individu est en raison de sa production et de la richesse qu'il apporte à la société. Il fait sien le produit de son intelligence et de ses bras ; il se donne une consommation soit dans le présent soit dans l'avenir; il acquiert le titre de propriétaire.
Les caractères de la propriété individuelle semblent être la négation de la propriété collective, car si les individus se réservent tout le fruit de leur travail, la société, qui n'a pas de bras, se trouve hors d'état de produire. Chercher la propriété collective dans l'impôt, dans un prélèvement sur la propriété individuelle, c'est détruire le principe de celle-ci, qui ne peut appartenir simultanément à deux personnes. Elle n'est plus à l'individu s'il ne peut empêcher la société de s'en attribuer une partie.
En présence de cette difficulté qui paraît insoluble, il faut se rappeler qu'il ne saurait y avoir de lacune dans les lois de l'organisation. Affirmons h l'avance que la propriété collective existe, et mettons-nous en devoir de la découvrir.
En observant ce qui se passe dans les faits agricoles, on voit que la moisson n'apparaît guère où la main de l'homme se dispense de labourer, de herser et d'ensemencer. S'ensuit-il que le travail de l'homme ait seul produit la moisson? Pareille assertion n'est pas soutenable. Une part de production revient à la terre, une part revient à la pluie, une part revient à l'air, une part revient à la lumière, à
la chaleur, à l'électricité, etc., et toutes ces parts échappent à l'individu qui ne saurait s'approprier ce qui n'est pas le fruit direct de son travail. Dans la production industrielle se présente un fait analogue. A côté de ce que fait la main ou Tintelligence de l'homme, il y a ce que fait l'eau du moteur hydraulique, le feu de la machine à vapeur, les leviers divers, enfin l'instrument sous toutes ses formes.
Ce produit de l'instrument qui, sous l'empire de la loi organique, ne saurait être attribué à l'individu, forme précisément la propriété collective. La société, s'appropriant ainsi le produit des éléments, de la science, de l'art et de tout ce qui fait partie de son corps ou de son âme, s'appropriant, en un mot, le produit de tout ce qui est collectif, se trouve en état de pourvoir à sa consommation et à ses dépenses, en respectant d'une façon absolue ce qui appartient à l'individu . Une déplorable confusion entre les deux propriétés cesse à l'instant, et l'on voit disparaître du sein des nations des misères qu'il faut attribuer, non à la méchanceté, comme tant de moralistes se plaisent à le dire, mais aux conditions fâcheuses qui sont imposées aux apti-
tudes économiques de l'humanité. Chaque jour, en effet, on voit des hommes qu'il ne faut pas incriminer, car ils ne font que suivre les errements du droit et de l'économie officiels, se faire détenteurs des instruments et propriétaires de leurs produits, se mettant ainsi dans toutes les conditions du luxe sans fournir le moindre travail à la société. Mais le labeur dont ils se dispensent retombe forcément sur autrui; mais ce qu'ils enlèvent de la propriété sociale est prélevé, sous forme d'impôt, sur le produit du travailleur. Ce dernier, obligé de payer le loyer de l'instrument et de payer en outre, les dépenses sociales, est fatalement condamné à la misère et à toutes ses conséquences. Le labeur sans trêve ni merci, qui lui permet à peine de soutenir sa triste existence, doit compenser l'oisiveté de celui
qui délient les instruments de la production et se dispense de travailler. Rien de semblable ne sera possible le jour où la propriété individuelle et la propriété collective seront dans leurs conditions normales. Le mal du luxe et le mal de la misère, l'oisiveté et le travail épuisant n'auront plus de place dans la vie des nations : ils seront remplacés par l'abondance, par l'activité et par les loisirs qui sont
indispensables au développement des forces humaines.
La détention des instruments par l'individu et l'appropriation du sol ont jeté la confusion dans les idées qui concernent la propriété. Celle-ci, en s'étendant au delà de ce qui se produit et de ce qui se consomme, n'a plus trouvé de limites. Elle s'est attribué les éléments sans voir combien il est absurde de prétendre disposer des principes de la vie universelle, de ce que la nature fait pour tout le monde ; elle a donné de vastes domaines à celui qui est impuissant à créer un atome de poussière. Devenu propriétaire du sol, l'homme s'est approprié son semblable et Ta fait esclave ; il s'est approprié le travail, les facultés et le temps du serf; il s'est approprié l'honneur des vierges et des épouses ; il s'est approprié l'étude, l'enseignement, la production, la circulation et la consommation; il s'est approprié bien au delà des limites de l'absurde.
En réalité, le corps et l'âme de l'être moral ne peuvent être une propriété, pas plus que la lumière, le calorique, l'électricité, l'air, l'eau et la terre. Une nation ne peut pas plus vendre son territoire ou acheter le territoire de la nation voisine , qu un
homme ne peut vendre sa chair ou acheter la chair de son voisin. On ne saurait, de même, aliéner la science qui produit les merveilleuses machines de l'industrie, ni Fart qui préside à la fabrication; ce sont des facultés sociales dont on ne doit pas plus trafiquer que de l'âme des individus. Si le contraire se produit, le droit social est faussé nécessairement, et il arrive qu'un individu peut expulser du territoire dont il se dit propriétaire une commune tout entière, . comme la chose s'est vue en Irlande ou en Ecosse, à une époque voisine de nous. Que devient alors la souveraineté individuelle et communale ? Des conséquences absurdes ne découlent jamais de principes vrais, et si la propriété des éléments entraîne la négation des droits individuels ou collectifs, on peut affirmer que cette propriété n'existe pas, Au contraire, ce qui est produit par l'organisme individuel ou par l'organisme collectif peut être vendu, acheté, consommé et même détruit, sans qu'il en résulte aucune atteinte au droit de la personne et h la prospérité sociale.
Considérée comme condition de vie, la propriété est un droit de la personne. Le devoir corrélatif est nécessairement la production, si bien que
133 CRITIQUE ET CONSÉQUEiNCE
chacun, exigeant le fruit complet de son travail, ne peut consommer que ce qu'il produit. Le rapport de la production à la consommation devient ainsi la formule de la propriété, qui reste étrangère à ce qui ne peut se produire ou se consommer, à ce qui est inaliénable comme portion de l'être raisonnable, moral et libre.
En limitant ainsi le domaine de la propriété ôn hiarque celui de la possession qui, en dehors du droit de vendre, d'acheter, de consommer, de détruire et de disposer, suppose le droit d'employer. Un sol qui n'a pas de propriétaire, mais fait partie du corps social j ne doit pas, pour cela, être enlevé à l'agriculture et rester stérile. L'individu, dans le fait de la location, dont le prix représente la force productrice de la terre, peut fort bien en être possesseur et en tirer une moisson qui le récompensera de ses peines; il peut, de même, louer la force motrice d'un cours d'eau ou d'un courant d'air; il peut louer du calorique, de la lumière ou de l'électricité; il peut louer les bras d'un homme, sa science, son talent, son activité; il peut employer, au profit de la production et de la propriété, les agents dont il ne saurait être propriétaire.
DES PRINCIPES DE 1789 m
Il reste à déterminer si tout ou partie de ces agents peut être une propriété. L'économie actuelle dit oui, l'économie de l'avenir dit non. Elle dit non, parce que l'instrument de production, qu'il soit intelligence, talent, adresse ou muscle, doit faire nécessairement partie de la personne individuelle, tandis que, sous forme d'éléments, de science, d'art ou décapitai, il fait nécessairement partie de la personne collective, parce que l'instrument, quand il est remis aux mains d'un propriétaire, devient agent de tyrannie et de corruption, en permettant aux uns de consommer sans produire, tandis que d'autres produisent sans consommer. Un pareil déni de justice ne peut trouver sa place dans les lois économiques, parce que le principe d'organisation exclut toute idée de contradiction dans la science sociale. Vainement on objecte l'épargne de l'individu, le capital qui en résulte et la faculté de transformer celui-ci en instrument!. L'épargne des temps de prospérité pour obvier aux temps de disette, l'épargne faite en vue du repos ou des loisirs n'a rien que de légitime, car il importe peu à la justice que le fruit du travail soit consommé actuellement ou plus tard par le propriétaire ; l'essentiel est que nul ne su-
bisse une spoliation. Mais celui qui aura la prétention de se faire un capital industriel, qui est nécessairement social , puisqu'il ne peut exister qu'au sein de la société, qui convertira ce capital en une machine construite avec les indications de la science et de l'art, deux facultés également sociales, et qui prétendra devenir propriétaire de forces collectives pour les faire produire indéfiniment au profit de son individu, celui-là est en contradiction formelle avec les lois de la propriété et celles de la possession. Il faut en conclure que l'instrument ne saurait être une propriété et que le prix de sa possession est toujours dû à l'organisme individuel ou collectif dont il fait partie. Alors seulement il peut y avoir justice distributive, cessation du luxe et de la misère, abondance générale et rapports directs de la production à la consommatipn.