DE LA PRODUCTION
Avant d'analyser une fonction sociale dont l'objet est d'approprier aux besoins de l'humanité les êtres qui l'entourent, il est utile de chercher dans la physiologie un modèle de cette fonction et de prendre la vie individuelle pour modèle de la vie collective. Ce qui, dans le corps humain, correspond à la production est l'assimilation qui, tout en appartenant à la vie organique, s'adresse à la volonté pour en obtenir la préhension des aliments, leur mastication et leur déglutition. Elle emprunte également au sens du goût les moyens de diriger la faim et la soif capables de commettre des erreurs déplorables quand elles ne prennent pas la saveur pour auxiliaire.
Cette intervention de la vie de relation dans les fonctions digestives, les soumet aux prescriptions de la morale et établit une transition nécessaire entre les actes volontaires et ceux qui sont soustraits à la volonté.
Une fois ingérés, les aliments appartiennent entièrement à l'action viscérale qui continue à les élaborer et à les transformer en chyle, en sang et en principes réparateurs. Chaque degré de cette transformation exige un appareil spécial. L'estomac recevant le bol alimentaire convenablement trituré et imprégné de salive, le transforme en chyme au moyen d'une
action mécanique et des sucs qui lui sont propres. Dans l'intestin grêle qui fait suite à l'estomac le chyme achève sa dissolution au moyen de la bile et du suc pancréatique, bientôt naît sous forme de filaments blancs et laiteux le chyle ; le principe du sang qui est absorbé dans le reste du tube digestif par les vaisseaux lymphatiques, se rend dans le canal thoracique et passe de là dans le système veineux. Pendant ce temps, les boissons et les parties les plus liquides de l'aliment sont absorbées par les radicules de la veine porte et conduitesdans le foie qui en opère la filtration et en extrait, sous forme de
bile, ce qui pourrait nuire à l'organisme ou gêner la circulation.
Dans ces opérations multiples on ne peut mécon* naître la division, la spécialité et l'enchaînement des fonctions, on ne peut méconnaître surtout des précautions multipliées pour assurer la bonne qualité des produits. Trop souvent ces précautions sont mises en défaut, et le poison, trompant la vigilance du foie ou des glandes lymphatiques, s'infiltre dans la circulation. Là encore il rencontre plusieurs agents d'élimination ou d'excrétion; tant il est vrai que l'excellence des produits de l'assimilation est une condition capitale de vie.
La loi organique exigeant que les corps vivants se produisent au détriment d'autres corps, qu'un mouvement, se produise au détriment d'un autre mouvement ne saurait s'appliquer à l'organisme social sans lui demander les actes de l'assimilation. Ces actes, connus sous le nom de production, ne signifient nullement la création des objets nécessaires à la vie. Rien ne se crée, pas plus un atome qu'une force ou une loi ; mais tout se modifie et se transforme * si bien que le nombre est infini des êtres qui peuvent s'adapter à l'organisation. Pareille
Mi CRITIQUE ET CONSÉQUENCE
adaptation donne de l'utilité à ce qui était inutile, moyennant dépense de force, d'intelligence et de talent. Mais une telle dépense ne se fait pas si elle n'a un mobile, si elle n'est déterminée par la faim sociale, par la disette ou la rareté
Étant pourvue d'un stimulant et d'un mobile, la production a besoin d'un guide capable de rendre ses produits conformes aux besoins de la société. Ce goût industriel est' un élément capital de civilisation. C'est lui qui a fait, en bonne partie, la grandeur d'Athènes, d'Éphèse, de Babylone, d'Alexandrie, de Florence et de tant d'autres cités célèbres. Il a fait que tel vase d'argile vaut dix fois son pesant d'or, il a fait cette suprême élégance des choses de la Grèce qui finissait par conquérir ceux qui l'avaient conquise. C'est donc avec grande raison que se multiplient dans les centres industriels les musées, les conservatoires, les collections et les modèles artistiques représentant dans leur ensemble le goût des nations.
Pour transformer la matière première en chyle social, la production, si elle veut être fidèle aux lois de l'organisation, imitera les fonctions digestives faisant subir aux aliments, par des organes dis-
tincts, une série d'élaborations qui les pénètrent de vie et les amènent à l'état de chair coulante. 11 en résulte à la fois dans la production digestive une succession et une division qui seront transportées dans la production sociale si les ouvriers nécessaires à une élaboration se groupent dans l'atelier, et si les ateliers nécessaires à une fabrication complète se groupent dans l'usine. Alors la production se trouve dans les conditions les plus favorables, ainsi que le démontre le simple empirisme économique.
Admettre la spécialité des fonctions et la division du travail chez des êtres qui ne peuvent contenir individuellement qu'une partie des éléments de la civilisation, c'est se conformer aux lois de la nécessité; c'est en outre faciliter l'acquisition du talent, c'est augmenter le nombre de ceux qui sont aptes à produire, c'est favoriser la concurrence qui se retrouve partout dans la nature chez ceux qui sont en présence d'un bien à obtenir. De même que la concurrence vitale force les plantes et les bêtes à utiliser tous les éléments de vie que renferme la nature, de même la concurrence économique force les producteurs à utiliser toutes leurs ressources. Elle
les force à faire constamment aussi bien, sinon mieux, que leurs émules, et arrive de la sorte à réaliser cette bonne qualité de la production que l'organisation des animaux et des plantes met tant de soins à obtenir.
À côté de ces conditions organiques et générales de la production comparée à l'assimilation, se trouvent les conditions spéciales , celles surtout qui tiennent aux rapports du travail et de l'instrument, les deux agents de la propriété.
Travail. — Considéré dans son ensemble et pris sous ses formes musculaire et cérébrale, le travail tout entier est le fait de l'individu qui a droit d'en réclamer le fruit comme sa propriété exclusive. L'action d'un levier, d'une machine, d'un champ, d'un bœuf ou d'un cheval n'est pas du travail, mais ce peut être de la production, qui ne saurait devenir propriété individuelle puisqu'elle n'émane pas de l'individu.
Du moment 011 le travail est le seul moyen d'obtenir la propriété individuelle, il faut le rendre productif autant que possible. Or ses fruits sont peu de chose quand ^apprentissage n'a pas rendu les membres adroits et forts, quand il n'a pas rendu la
cervelle sagace et attentive, quand il n'a pas doué l'homme de talent. Cette obligation de s'exercer à l'avance, et d'apprendre, avec plus ou moins de temps et de dépense, fait que l'individuel veut produire beaucoup et bien, doit se consacrer à une seule production ; la spécialité du travail amène sa division, jusqu'au moment où l'ouvrier devient simple instrument et s'abrutit. C'est ainsi que l'analyse du travail le fait rentrer dans les conditions générales de la production et sert de preuve à ces dernières.
Mais lorsque cent ouvriers fabriquent les cent pièces qui doivent composer une machine, ils ne peuvent rester, chacun en ce qui le concerne, propriétaires du fruit de leur travail. Les pièces de la machine sont sans utilité si elles ne s'adaptent les unes aux autres, tandis que l'utilité est complète par le fait même de l'adaptation. Un seul travailleur, prétendant user de son droit de propriété pour détenir ou anéantir son produit, rend inutile le travail des autres ouvriers et paralyse leur propriété dans leurs makis, ce qui est contraire à la loi économique et ne peut rentrer dans les lois de la production. Si cent ouvriers sont nécessaires pour fa-
briquer un produit complet, selon la division du travail, ils doivent nécessairement être associés ou engagés par avance à livrer ce qu'ils fabriquent à l'action commune; la division a, delà sorte, pour corollaire l'association, et toutes deux, en se combinant, parviennent à tripler ou à quadrupler le produit d'une môme somme de travail. Elles font que la plus vaste industrie peut donner place au labeur de l'individu, elles font que plusieurs industries peuvent s'organiser en série, elles font enfin que tout travailleur peut obtenir une propriété exactement pareille à ce qu'il produit.
Admettons, pour un moment, que les travailleurs d'une même industrie aient la même part dans ce qui est fabriqué, bien que certains travaux exigent une plus grande force, une plus grande habileté ou un plus long apprentissage. Les ouvriers qui produiront plus qu'ils ne reçoivent se sentiront spoliés. Ils chercheront à briser l'association, qui toujours est un fait facultatif et volontaire, ou bien ils travailleront mal. La fabrication en souffrira, elle perdra de sa valeur, et la dépréciation atteindra jusqu'aux malhabiles qui croyaient tirer avantage de l'égalité des salaires. Leur véritable avantage
eût été d'attirer dans l'association des ouvriers habiles en leur attribuant le fruit complet de leur travail. L'excellence de la fabrication des uns eût rehaussé le travail médiocre des autres, et tout le monde eût bénéficié de la plus-value du produit.
Ici, comme en mille autres circonstances, éclate la preuve que les principes de l'économie sociale sont partout et toujours conformes à la justice, et que ceux-là se trompent grandement qui prétendent faire de la prospérité industrielle ou agricole avec de la spoliation. Ne nous lassons pas de répéter qu'une loi, qu'elle soit physique, morale, politique ou économique, ne peut être en contradiction avec une autre loi, qu'une vérité ne peut être en contradiction avec une autre vérité, qu'une science ne peut être en contradiction avec une autre science, et qu'une fonction ne peut être en contradiction avec une autre fonction; ajoutons enfin que les lois, les vérités, les sciences et les fonctions sont toutes corrélatives, conformes et harmoniques : s'il en était autrement, la raison humaine ne serait qu'un leurre et le mot d'organisation n'aurait pas de sens. On peut donc être certain à l'avance que
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l'atelier le plus prospère sera celui qui , toutes choses égales d'ailleurs, saura établir les rapports entre la division et l'association du travail de la façon la plus équitable, et saura encourager les efforts des ouvriers en attribuant à chacun ce qu'il produit et en rendant l'excellence de la fabrication conforme à l'intérêt de tous.
Instrument. — Ce n'est pas assez, pour la production, que les forces physiques et morales des hommes s'associent d'une façon équitable, il faut encore qu'elles prennent, pour auxiliaires, les forces et les agents de la nature. Les agriculteurs du monde entier sont impuissants à fabriquer un grain de blé s'ils n'utilisent les forces de la terre, de l'eau, de l'air, de la chaleur et de la lumière : à plus forte raison ne peuvent-ils produire un poisson ou un bœuf. Le meilleur nageur est impuissant à transporter un tonneau de marchandise au delà des mers s'il n'emploie une embarcation ; cent raille ouvriers ne peuvent dresser un obélisque sans le secours des leviers. Il en résulte qu'une part dans la production n'appartient pas au travailleur, mais aux agents de la nature, aux forces motrices représentées par le vent, les cours d'eau, le feu et l'é-
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lectricité, enfin aux machines et aux leviers inventés par la science.
En économie, tout agent de production qui n'émane pas directement de l'homme prend le nom générique d'instrument, Or, si la propriété individuelle se compose exclusivement des fruits du travail de l'individu, elle ne peut élever aucune prétention sur ce que produit l'instrument. C'est pour n'avoir pas voulu étendre cette loi de justice distribu tive'à l'économie des nations, que des milliers de maux ont torturé les hommes. L'instrument et ses produits devenus propriété individuelle ont engendré le luxe, la misère et la corruption; ils ont engendré des haines ardentes entre les classes sociales; ils ont rendu l'homme malheureux et méchant.
Les choses seront bien près d'arriver à leur état . organique lorsque l'individu sera propriétaire exclusif du fruit de son travail, lorsque la société sera propriétaire exclusive du produit de l'instrument. Le droit et le devoir de travailler chez l'un rencontreront chez l'autre le devoir et le droit de fournir les instruments, et ce rapport juridique trouvera dans la loi économique cet autre rapport : que le travail féconde l'instrument autant que l'instrument
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féconde le travail. Justice et production sont ici parfaitement d'accord : aussi la solidarité des intérêts entre le travail et l'instrument doit-elle remplacer leur antagonisme séculaire. Le produit de l'un sera en raison directe du produit de l'autre, l'individu ne pourra s'enrichir sans que la société s'enrichisse dans les mêmes proportions, et réciproquement.
* Une autre conséquence est que la société, en augmentant ses moyens de production par l'accumula* tion des instruments, augmente dans les mêmes proportions la somme du travail nécessaire. En accroissant ses richesses, elle accroît la somme des services qu'elle peut demander et payer aux individus; elle se donne les moyens de perfectionner . l'éducation, d'encourager les sciences et les arts, la morale et la justice, qui tous sont des éléments de prospérité et rapportent invariablement plus qu'ils ne coûtent. C'est ainsi que le bien est fauteur du bien, comme le mal est fauteur du mal.
On désigne les instruments infiniment variés qu'invente le génie de l'homme et une partie de ceux que fournit la nature, par le mot de capital. Mais lorsque la terre, l'eau, les mines, etc., ne
pourront ni s'acheter ni se vendre, lorsque la force motrice et la machine ne pourront passer aux mains de l'individu sans payer leur loyer à la société, le capital changera de caractère. A cette heure, il permet aux individus qui en ont fait leur propriété, de consommer sans produire et de déverser sur autrui la somme de travail nécessaire à l'entretien de leur luxe, mais rien de semhlable n'est possible le jour où le capital est partie intégrante de la société. Nul ne peut imposer à ses voisins la somme de travail dont il se dispense; chacun est sur de pouvoir consommer tout ce qu'il produit.
Mais la société ne saurait faire valoir ses droits sur le capital sans accepter le devoir corrélatif de le mettre aux mains des travailleurs, et le devoir pour ces derniers de louer le capital suppose nécessairement le droit au travail. Cette disposition juridique n'a rien d'excessif, alors que la société a autant d'intérêt à prêter que le travailleur à emprunter ; la grande difficulté est d'établir le rapport du prêt à l'emprunt de telle façon que le capital et la travail obtiennent dans leur produit commun la part la plus conforme à la justice. Ceci est, en grande partie, l'affaire du crédit, mot dont l'acception a
varié constamment dans l'opinion des peuples et dans celle des économistes, selon l'idée qu'ils se faisaient de la propriété, du travail et de l'instrument ou capital.
Du crédit. — Les chrétiens des premiers siècles, les Pères de l'Église, et les peuples en général, ont nommé crédit le prêt gratuit d'un capital, d'un instrument ou même d'un service, tandis que les économistes nomment crédit le prêt moyennant rétribution proportionnée au service que rend le capital ou aux risques qu'il peut courir; la justice économique, en attribuant l'instrument ou capital à la société, veut qu'il lui rapporte toute la part, mais rien que la part, qu'il prend dans la production, abstraction faite de tout intérêt. Ce dernier étant alloué d'une façon à peu près uniforme au capital tout entier, autrement dit à l'instrument, alors que ce dernier prend dans la production tantôt la moitié, tantôt la vingtième partie de la valeur qu'il représente, est une erreur de justice distribuée ; c'est en outre une erreur économique arrivant à supprimer les industries dont l'instrument ne produit pas en proportion de ce qu'il coûte, bien qu'elles soient très-utiles à la société. Admettons,
au contraire, que, par suite d'un capital dévolu exclusivement à l'être collectif, l'intérêt soit supprimé dans son uniformité actuelle et que le loyer de l'instrument soit proportionné à sa force de production, il arrivera que le capital emprunté par le travailleur rapportera tantôt 1 pour 100, tantôt 23 p. 100, et que mille industries, actuellement impossibles, ne le seront plus du moment où la société enrichie aura intérêt à multiplier des instruments même improductifs pour elle. On la verra transporter de la terre sur des rochers dénudés et convertir en coteaux fertiles les montagnes les plus arides; on la verra recueillir les eaux dans de vastes réservoirs et les convertir en moyens d'irrigation. Qu'importe que ces champs et ces vignes créés au prix de mille dépenses, que ces lacs, ces digues et ces canaux rapportent un intérêt dérisoire eu égard à ce qu'ils ont coûté, s'il en résulte de belles vignes et de gras pâturages? Un travail immense aura été accompli, et la richesse que représentent les instruments agricoles créés de toutes pièces aura passé dans les mains des travailleurs. La société, au lieu d'être appauvrie, aura une richesse de plus, après avoir enrichi les individus qui la composent.
m CRITIQUE ET CONSÉQUENCE
Tant que l'intérêt du capital déterminera les avantages attachés aux entreprises industrielles ou agricoles, une foule de travaux réclamés par l'intérêt général ne pourront s'accomplir. Les montagnes ne se reboiseront pas, la grêle et les ouragans, dont l'effort ne sera pas brisé par des lignes d'arbres habilement disposées, désoleront les campagnes, quantité de marais ne se dessécheront pas, de vastes plaines resteront arides, des mines seront inexploitées, mille fabrications seront impossibles. Le contraire se produira sitôt que la société détiendra le capital et n'aura aucun intérêt à lui payer.
C'est ici le cas de se demander s'il n'y a pas tyrannie à dénier à l'individu le droit de convertir son épargne en instrument et d'en garder le produit. La réponse est que cette manière de faire, outre qu'elle dépouille de ses revenus la personne collective, met le capitaliste, ainsi que sa famille et ses descendants, en situation de consommer à perpétuité sans travailler et de déverser sur autrui le labeur dont ils se dispensent. Un état aussi contraire à la justice, un état fauteur de luxe et de misère ne saurait être conforme à la véritable loi économique; il ne saurait accuser de tyrannie les
institutions qui le rendent impossible, pas plus que les institutions prohibant les autres méfaits sociaux. Quand la liberté des uns entraîne la servitude et la dégradation des autres, elle change de nom, et se nomme licence.
Il est vrai qu'en enlevant l'instrument à l'épargne individuelle on lui ôte un puissant encouragement : mais il ne faut pas oublier qu'épargner c'est s'abstenir de consommer, et qu'une moindre consommation entraîne une moindre production, ainsi que cela sera démontré en son temps. La prospérité économique veut que l'individu consomme comme il produit et n'épargne que dans l'intérêt de ses loisirs, de sa liberté ou de sa culture morale.. Quand il est trop économe, il nuit à la prospérité générale;
il enlève à la production l'encouragement nécessaire, il rend le travail moins fructueux pour la femme, le vieillard et l'adolescent qui, sous un régime vraiment économique, doivent trouver à gagner leur vie sans s'exténuer dans un labeur abrutissant.
Pour résumer ce qui concerne la production et en obtenir la loi, il faut peser dans les balances de la justice les termes propriété, travail, instrument
et crédit, afin d'en obtenir les rapports. Propriété individuelle et collective veut que le droit au travail entraine le devoir à l'instrument et que le droit à [ 'instrument entraîne le devoir au travail. La part faite à la propriété collective dans la production suppose la gratuité du crédit, parce que l'instrument ne saurait exiger, en dehors de ce qu'il produit, la moindre rémunération sans devenir spoliateur à l'égard du travail, et porter atteinte à la propriété individuelle. Du rapport naturel et juridique des termes qui concourent à la production naît forcément, entre l'individu et la société, la solidarité dans la richesse. Ce qui naît, en outre, c'est un capital social qui, s' agrandissant sans cesse, agrandit le travail dans les mêmes proportions et produit l'abondance des biens, sans lesquels l'homme est esclave de ses appétits et s'élève à peine au-dessus de la brute.
DK LA CONSOMMATION.
S'il est manifeste que dans l'être vivant les forces sont le produit d'autres forces, les mouvements sont le produit d'autres mouvements, les molécules sont le produit d'autres molécules, les dépenses résultant des actes de la vie humaine exigent des réparations puisées par la production dans le monde extérieur. L'agent réparateur du corps humain est le sang qui, mis en contact avec les organes, les nourrit, les ravive, les réchauffe et les réconforte en proportion de leurs fatigues ou du travail qu'ils ont accompli. Un appareil est-il livré à la paresse ou à l'inertie? la nutrition l'abandonne, il diminue de volume, il est menacé d'atrophie, alors que l'appa-
reil actif et livré à un labeur incessant croît eu vigueur, au lieu de s'épuiser. Seul le physiologiste peut constater avec quelle justice la nutrition solde à chaque organe ce qui lui est dû, avec quel soin elle distribue aux tissus divers les éléments organiques dont ils se composent.
A côté de cette force de composition se place la force d'élimination qui rejette au dehors, sous forme d'excrétion, ce qui est usé et désormais impropre à la vie. L'équilibre des deux forces est la santé, leur disproportion est la maladie qui se prononce sitôt qu'il y a insuffisance ou excès, soit de la réparation, soit de l'élimination. Quand celle-ci l'emporte, il y a maigreur, épuisement et consomption ; quand celle-là prend la suprématie, il y a pléthore et bientôt inflammation.
11 se peut cependant que la nutrition, en plein état de santé, fasse ses provisions pour les besoins à venir, et accumule l'épargne sous forme de graisse. L'assimilation peut, dès lors, être suspendue sans que la réparation cesse de se produire, libre qu'elle est de puiser à son épargne au lieu de puiser dans les produits delà digestion. Cette disposition permet aux animaux voyageurs d'opérer leurs longues toh
gralions et de supporter des jeûnes qui, sans cela, seraient incompatibles avec des efforts continus. Une caille qui doit franchir la Méditerranée part toujours grasse des rives d'Europe et arrive maigre sur les rives d'Afrique. Le travail excessif de ses ailes suffit pour dévorer en quelques heures les économies résultant d'un mois d'abondance.
Aucune fonction organique n'échappe à la vie de relation plus complètement que la nutrition, au-
cune ne s'isole plus complètement de la volonté et de l'entendement. L'assimilation trouve dans le goût et les appétits des moyens de communiquer avec les fonctions cérébrales , mais rien de pareil ne se remarque dans les actes nutritifs : ils peuvent aboutir au dépérissement, à la pléthore et à l'hypertrophie, sans qu'il en résulte aucune sensation, et quand les signes extérieurs permettent de constater d'une façon purement objective l'un de ces états, la volonté est impuissante à les modifier directement; elle est obligée de prendre une voie indirecte et de peser sur des fonctions organiques qui lui sont plus accessibles.
Pour suivre l'exemple qui lui est donné par la nutrition, la consommation devra se maintenir dans
le corps social en rapport direct avec l'élimination, qui dépend elle-même de la quantité de force ou de travail dépensé.
L'organe qui agira beaucoup devra consommer beaucoup, celui qui agira peu devra consommer peu et toute contravention à cette loi d'organisation aboutira fatalement à une maladie sociale. S'il y a insuffisance dans la consommation on verra se produire le dépérissement et l'amoindrissement de l'être; si la consommation est trop considérable, il y aura perte des forces par suite de pléthore et d'inflammation. L'insuffisance de la nutrition sociale est la misère, dont les effets pernicieux peuvent être mesurés par ceux qui l'ont vue s'abattre sur l'enfance, lui imposer les scrofules, le crétinisme, les plaies, les infirmités et les vices de toute espèce; qui l'ont vue flétrir l'adolescence, lui souffler les vices précoces et les marchés infâmes; qui l'ont vue dégrader la maturité, lui arracher une à une toutes ses forces, toutes ses vertus, toutes ses espérances, pour la précipiter inerte dans une fosse. La misère est une abomination sociale; le luxe ou l'excès de nutrition est le mal corrélatif. Lui aussi énerve l'enfance, empêchant un corps délicat de croître, de se
durcir et de se tremper dans les intempéries, corrompant une âme ouverte au poison de mille vanités; lui aussi flétrit l'adolescence en mettant des passions d'adultes dans les corps de quinze ans; lui aussi dégrade la maturité dont l'âme se détrempe au feu des jouissances fiévreuses, dont les organes perdent tout ressort. Le luxe achète les filles et les consciences que vend la misère. Si le marché est infâme, il l'est pour l'acheteur plus encore que pour le vendeur.
Un excès de richesse, quand il se produit au sein de l'organisme social, n'entraîne pas nécessairement un excès de consommation, car l'épargne peut compenser, avec l'abondance actuelle, les privations que réserve l'avenir. La graisse, quand elle ne va pas jusqu'à l'obésité, est un signe de santé chez la nation comme chez l'individu, et le jour vient oîi elle est utilisée par la consommation. Consommer,
c'est concentrer des forces et de la vie; c'est se
mettre en état de supporter les travaux rudes et incessants que demande le progrès; c'est grandir, grandir toujours, à la condition que l'on dépensera, selon les lois de la morale, les puissances que l'on accumule en son être. Le brahmane qui se nourrit
d'une poignée de riz est un mauvais ouvrier; l'homme qui épargne les dépenses de l'école est nécessairement un ignorant; le peuple qui consomme peu ne saurait être un grand peuple ; enfin, l'être organisé, qui n'agit pas autant qu'il consomme ou ne consomme pas autant qu'il agit, tombe nécessairement dans l'inertie de la pléthore ou dans l'inertie de l'épuisement. La société qui veut éviter cette double alternative, doit se conformer à la loi économique, exigeant que l'individu ait une consommation proportionnée aux dépenses de force de son labeur, et que la cité ait une consommation proportionnée à l'entretien de ses instruments. Ce résultat si désirable se produit nécessairement lorsque la justice préside à la production et empêche que la propriété subisse la spoliation.
Telles sont les conditions générales de la consommation. N'oublions pas qu'elles sont purement organiques et que la volonté sociale est impuissante à leur égard. Quel économiste n'a constaté l'inutilité des lois somptuaires prétendant combattre le luxe, ou des lois de paupérisme cherchant à combattre la misère I La consommation n'atteint ses proportions normales que par des rapports purement éco-
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nomiques, comme la nutrition entretient la santé par des rapports purement organiques. On ne supprime le luxe et la misère qu'en leur enlevant les moyens de se produire, et ces moyens, tout en dépendant de la production» et de la consommation, relèvent encore de la circulation, qu'il nous reste à étudier.