‹ Critique et conséquence des principes de 1789 par le docteur ClavelChapitre 28 sur 36 · DU PRINCIPE D'ASSOCIATION · texte numérisé non relu

DU PRINCIPE D'ASSOCIATION

L'action collective que détermine l'affinité organique a dans la formation de la société les caractères de nécessité et de supériorité qui se retrouvent dans toutes les conditions premières de la vie. Il faut une tête, un cœur et un estomac à l'organisme nation comme à l'organisme citoyen. Mais si ce dernier est un être moral, intelligent et libre, il peut dans les limites de sa responsabilité unir ses forces à celles de ses voisins et agir collectivement avec eux tant qu'il reste dans les limites du droit. Cette forme de l'action collective porte le nom d'association. En procédant de la volonté et de la liberté des individus, elle peut varier à l'infini quant

au nombre de ceux qui la composent, quant à son objet et quant à ses statuts; mais ces derniers ne peuvent jamais méconnaître la loi sociale. S'il en est autrement, l'association entre en lutte avec l'un des pouvoirs, ou l'un des organes de la société, elle devient faction.

Autant l'association est pernicieuse quand elle dégénère en faction et prétend devenir un gouvernement dans le gouvernement, autant elle est avantageuse quand elle introduit l'action collective dans les rapports infinis que suppose la vie sociale. Le nombre des fonctions qui résultent de la combinaison organique est forcément limité, mais le nombre des actes qui relèvent de la volonté humaine n'a pas de limites et recule indéfiniment les bornes de la vie Ce que l'un ne peut faire, dix, cent, mille en s'unissant peuvent le produire; ils peuvent accumuler des forces au point de surmonter les plus grands obstacles.

L'association est à la société ce que l'initiative est à l'individu. De même que celui-ci arrive à la santé par l'hygiène, au savoir par l'étude, à la force par la gymnastique et à l'agrandissement de tout son être par l'emploi intelligent de ses facultés, de même

l'association fait tourner au profit de la nation toutes les forces vives de l'humanité, toutes les découvertes de la science, de Fart, du commerce et de l'industrie. Sitôt qu'une idée apparaît dans le monde, l'association se charge de lui créer des milliers d'adhérents qui la soutiennent dans sa lutte et lui procurent le triomphe si elle est conforme à la vérité, tandis que des efforts individuels seraient impuissants à lui donner la victoire contre ceux qui ont intérêt à l'étouffer.

Admettez l'organisme social le mieux fait et le plus sain, mais supprimez en lui l'association, il pourra vivre et se maintenir, mais les éléments du progrès auront disparu. Dans le jeu régulier des organes il n'y aura place pour rien de nouveau; le lendemain se fera ce qui aura été fait la veille; les jours, les années et les siècles passeront sans faire progresser autre chose que la mort, terme fatal de tout organisme.

Mais, en admettant l'association, on place à côté des conditions organiques et nécessaires de la vie l'effort incessant de l'humanité vers le mieux. La découverte et l'intérêt d'un seul deviennent par l'association la découverte et l'intérêt d'un grand

ÎOâ CRITIQUE ET CONSÉQUENCE

nombre; la concurrence vitale force les plus réfractaires à adopter les innovations avantageuses ; tout se perfectionne parce que tout ce qui est bon dispose des forces de l'association. La volonté humaine comble ainsi la multitude des lacunes que laisse subsister l'aftinité organique dans la vie sociale; une expérience journalière montre les innovations profitables et celles qui ne le sont pas; enfin, les peuples, sans violer les lois de leur organisation, peuvent se rapprocher chaque jour de l'idéal de société qui se présente à tous les âges de la civilisation et qui apparaît dans les lois de Lycurgue, de Solon, de Platon, et surtout dans celles de la révolution française.

11 existe cependant une limite au delà de laquelle le principe d'association ne peut s'étendre qu'au détriment du principe d'organisation. Quand cette limite est franchie, le mouvement social prend une rapidité dangereuse, la concurrence devient effrénée et transforme la société en un vaste champ d'antagonisme et d'hostilité. Tout y est caste, classe, cor* poration, ligue, compagnie, coalition, parti, etc* Celui qui n'est pas soutenu par une association quelconque est impitoyablement broyé. Il ne peut

défendre ni son bien ni sa liberté; il fait de vains efforts pour se tirer de la bataille sociale, le conflit le suit partout, et il n'est pas un recoin de la société où il puisse trouver la paix.

Les nations qui sacrifient l'organisation à l'association peuvent, pendant un temps, obtenir une exubérance de vie, mais l'équilibre des partis qui, chez elles, est la sauvegarde de la liberté, ne saurait durer toujours. La victoire et la défaite deviennent définitives, ceux qui triomphent deviennent dominateurs, et, pour éterniser leur suprématie, brisent de mille manières les forces des vaincus.

La force, la durée et la liberté se trouvent surtout chez les peuples qui maintiennent l'équilibre entre le principe d'organisation et le principe d'association. Que ce dernier prenne dans la vie des nations tout ce qui n'appartient pas à son rival, que l'individu ait le moyen d'unir ses forces à celles de ses pareils pour réaliser tout ce que peuvent inventer la science, l'art et l'industrie, pour maintenir son droit contre l'être collectif, pour faire surgir les institutions nécessaires au bien général, rien de mieux ! Mais le jour où l'association se substitue aux organes naturels de la société, le jour où des inté-

rôts privés peuvent, en se coalisant, triompher des intérêts publics, le jour où les partis deviennent les maîtres du gouvernement et s'attribuent la souveraineté, le jour où l'homme seul et isolé n'est pas certain de garder son honneur, son droit, son bien et sa liberté, la nation est hors de sa voie. Il n'y a pas progrès quand le mouvement social est une locomotive lancée à travers la foule et écrasant tout sur son passage ; un jour ou l'autre ce moteur sans direction tombe dans le précipice ou s'arrête devant les cadavres accumulés sous ses roues.

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