VIE INDIVIDUELLE
La logique exigeant que l'être moral et raisonnable soit libre, que l'être libre soit responsable, que l'être responsable ait la direction de ses actes, il est évident que l'être moral, raisonnable, libre et responsable est souverain ou maître de sa personne. La souveraineté chez celui qui ne peut vivre sans satisfaire des besoins organiques suppose une force capable de lui procurer ce qui est nécessaire à sa vie ; cette force est le droit qui, représentant des organes et des fonctions, a pour titres le corps et l'âme de l'homme. Chez un être souverain, ces titres rendent le droit inaliénable et imprescriptible comme la qualité d'homme que nul ne peut abdiquer. Mais
si le droit dans son origine et sa virtualité échappe à la volonté, comme toutes les conditions primordiales de la vie, il devient volontaire quant à son application, et rentre ainsi dans les conditions de la liberté. Un droit peut persister à l'état latent pendant de longues années et même pendant des générations successives sans rien perdre de son intensité : il reparaît intact le jour oii il peut être exercé. Cette faculté d'user de son droit ou de s'abstenir de le faire valoir est ce qui représente la meilleure part de la liberté sociale. Celle-ci, sans le droit, n'est rien, de même que le droit sans liberté est lettre morte, la vie sociale ne supposant pas plus l'exercice simultané de tous les droits que la vie de relation ne suppose l'exercice simultané de toutes les fonctions.
Des personnes souveraines au même titre sont forcément égales, car l'inégalité supposerait chez les unes des privilèges qui feraient surgir chez les autres des servitudes, négation formelle de la souveraineté. Mais l'égalité des droits ne peut être considérée comme une identité impossible chez des êtres qui varient d'âge, de sexe, de tempérament, de facultés et d'aptitudes; elle ne peut être qu'une
somme de droits et de libertés toujours proportionnée à l'être et toujours indépendante des facultés voisines, lors même qu'elles sont supérieures.
Il est impossible que des êtres égaux fassent valoir respectivement leurs droits, sans accepter une somme égale de devoirs, parce que la créance suppose la dette et que l'état social suppose la mutualité. Quand on donne à ses voisins autant que l'on en reçoit, quand on fait avec eux échange constant de services, on bénéficie de toutes leurs facultés, et on ne peut pas plus s'appauvrir que les ruiner.
Étant posés ces principes, qui tiennent à l'essence même de la personne sociale, il reste à déterminer quelle peut être la vie du citoyen selon le droit, la liberté, la justice et l'égalité.
Naître au sein d'une société, c'est devenir, par un fait d'ordre supérieur, une personne sociale. Au début de sa vie, l'homme n'a ni intelligence, ni moralité, ni volonté, il est incapable de contracter; mais, étant un organisme humain, il porte dans 5a chair le droit de cité. Dès le sein de sa mère, il a en puissance les facultés de l'être social, et cela suffit pour le rendre créancier de tout ce qui est nécessaire à son développement.
La société qui laisse mourir dans la misère ou se dégrader dans la maladie l'un de ses membres ment au plus saint de ses devoirs; elle s'avilit et se mutile, elle prépare son abaissement parmi les nations. Quand elle refuse du pain à l'indigent, elle opère sur lui une spoliation véritable, car chaque membre de la cité peut réclamer dans la moisson, dans la vendange et dans le troupeau une part de ce qui est produit par la fécondité de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, de l'air, de l'eau, de la terre et de tous les éléments. Séquestrer cette part que la nature donne évidemment à tous, puisqu'elle ne l'attribue à aucun, part suffisante pour sauver do l'indigence dans toute région bien cultivée, c'est violer la souveraineté individuelle et méconnaître le devoir social.
A mesure que les facultés nouvelles surgissent chez l'enfant, elles représentent autant de droits nouveaux appelant l'éducation et l'instruction. Tout ce qui est nécessaire à l'évolution des qualités de l'esprit et du cœur, de l'âme et du corps est dû à la personne morale. Mais quand l'exercice du droit a fait le véritable citoyen, ce dernier a contracté une dette énorme : débiteur de ce qui fait sa force
2i0 CRITIQUE ET CONSÉQUENCE
et sa dignité, sa reconnaissance doit être infinie, et si le sacrifice de sa vie devient nécessaire à sa patrie, l'hésitation ne lui est pas permise : il doit mourir.
En arrivant à l'âge où l'être humain acquiert la plénitude de ses facultés, l'individu acquiert la plénitude de ses droits sociaux. Après avoir été apprenti, il devient maître; après avoir reçu la connaissance, il a mission de la propager. Ses droits à l'instruction sont devenus devoirs d'enseignement. Or, c'est avec la parole et l'écriture que se confesse la vérité : celui qui accepte le devoir d'enseigner acquiert ainsi le droit de parler et d'écrire sans qu'il ait d'autre caution à fournir que sa propre responsabilité. La force peut briser sa plume et clore ses livres, mais son droit n'en est pas moins entier. Il n'en est déchu que s'il manque au devoir en professant le mensonge et l'immoralité, qui sont choses antisociales.
Un droit complémentaire de celui d'apprendre ou d'enseigner est le droit de discuter, qui suppose la faculté de tout contester et de soumettre les faits à un examen sans cesse renouvelé. Sans la discussion, l'immobilité atteint vite la science, qui cesse d'être
l'expression de la vérité quand elle ne maintient pas ses rapports avec le mouvement général des esprits. Sa prétention d'être immuable en face de faits nouveaux la conduit aux déchéances ; quand elle ne se réforme pas constamment à la manière des êtres vivants, elle est, comme eux, frappée de mort.
Qui admet les droits et devoirs d'apprendre, d'enseigner et de discuter, admet ceux de parler, d'écrire, de publier et d'inventer; il admet encore le droit de réunion, car on ne professe pas sans auditeurs, car on ne parle ni n'écrit pour les rochers, les plantes ou les bêtes. L'isolement est mortel à la civilisation : il ne peut être imposé que par une violence doublée de barbarie. Quant au nombre des individus qui s'assemblent il ne peut être limité et n'a d'autres bornes que la portée de la voix humaine.
Ce que demandent les droits de l'intelligence est également exigé par les droits de la conscience, car la notion du bien et du beau vaut la notion du vrai, si elle ne lui est supérieure. L'honnête ignorant est, en effet, une bête inoffensive, tandis que le savant vicieux est une bête de proie. Sa science lui sert de griffes et de dents pour enlever ce qui est à sa convenance. Sa vie n'a d'autre but que la satis-
faction de sa sensualité, et il est d'autant plus dangereux qu'il est plus habile.
Mais les choses du sentiment ne sauraient s'en" seigner comme celles de l'intelligence : on les sent plus qu'on ne les raisonne; on les aime plus qu'on n'en est curieux. L'amour, qui ne peut s'exercer sans idéaliser et personnifier, finit toujours par se créer un Dieu de beauté et de moralité. En face de la personne divine le besoin d'adoration a bien vite engendré un culte et la religion se forme, dominant l'art de toute la puissance de la foi. Mais la foi n'est pas toujours la même ; elle varie avec les temps, les hommes et les lieux; à certaines époques elle s'empare des âmes comme par une sorte de contagion et fait admettre jusqu'à l'absurde; en d'autres occasions elle est impuissante à se propager : chacun alors se fait sa croyance religieuse, faute de pouvoir admettre la croyance d'autrui. De même que l'homme est impuissant à tenir pour vrai ce qui lu* paraît faux, à aimer ce que son cœur repousse, à admirer ce qui lui paraît laid, de même il est impuissant à se donner la foi : prétendre la lui imposer est une des grandes aberrations de l'esprit humain, c'est une des tyrannies les plus odieuses;
aussi la liberté de foi, de culte et de religion estelle un des attributs de l'âme humaine.
De même que chacun est libre de choisir sa religion, chacun est libre de n'en avoir aucune quand il ne peut croire en Dieu. La science, en pareil cas, se charge de fournir la vraie morale, tandis que les beaux-arts se chargent de fournir un idéal. Moyennant l'enseignement scientifique et artistique il ne peut y avoir déchéance pour le citoyen.
Il faut considérer ici que la religion, que le culte et que l'école supposent l'association d'hommes s'unissant librement en vue d'un objet déterminé. Liberté des cultes, liberté de la chaire, liberté d'éducation et d'enseignement signifie liberté d'association dans tout ce qui concerne les intérêts moraux du citoyen. Il ne peut y avoir déchéance du droit que lorsque le devoir est méconnu.
Passons maintenant aux droits de la volonté. Une faculté qui tient l'appareil musculaire sous sa dépendance, qui dispose du mouvement et de la force ne peut représenter que des droits et des devoirs importants. Elle rend l'homme maître de sa vie tant qu'il ne méconnaît pas ses devoirs, elle lui donne le droit d'aller et de venir, de travailler ou de se reposer.
Agrandir la volonté c est agrandir l'homme entier; aussi est-il d'une importance capitale de respecter les droits d'une pareille faculté. Dans son expansion, elle est limitée par les volontés voisines et, quand elle entre en lutte, elle se fortifie. User de sa force contre une autre force est un des grands bonheurs de l'humanité; tout jeu est une lutte, tout triomphe est un obstacle surmonté. Il y a plaisir même à dompter la nature, même à surmonter les éléments. L'homme est donc maître de diriger comme il lui plaît la variété infinie de ses mouvements ; les gêner de quelque manière que ce soit, c'est attenter à son droit; sa liberté, sous ce rapport, n'a d'autre limite que son devoir.
II faut donc considérer comme devant engendrer la faiblesse, le découragement et l'ennui, le gouvernement qui s'efforce de briser la volonté individuelle en brisant les droits qui la concernent. Vainement il s'applique à régulariser le mouvement de la machine sociale, il produit un mécanisme là où le concours des forces vives doit produire une nation. L'histoire dit assez ce que valent les savantes machines organisées par les despotes : les rouages s'usent, les mouvements se ralentissent, la raonoto-
mie produit l'engourdissement, la science décline, l'art se corrompt, les mœurs deviennent détestables, et le jour arrive où tout s'arrête. Rien de pareil ne se produit quand les volontés, par l'exercice constant de leurs droits, restent jeunes, souples et fortes. Toutes alors se font équilibre et ne cherchent pas leur grandeur dans l'abaissement d'autrui ; les plus actives, les plus amoureuses des grandes choses trouvent dans l'association des moyens efficaces d'accomplir leurs projets, aussi faut-il ranger le droit d'association parmi ceux qui dérivent de la volonté humaine.
Quand on rapproche des conditions de la vie de relation les diverses conditions de la vie organique, on voit surgir, avec des besoins nouveaux, une série de droits dont les plus remarquables sont ceux de production et de consommation. Ces droits comportent une série de libertés dont l'examen rapide devient ici nécessaire.
Si l'alimentation, le vêtement, la maison, etc., sont des conditions nécessaires de la vie sociale, elles donnent naissance au droit de consommer, dont le devoir corrélatif est celui de produire. Il n'est pas admissible, à l'état social* qu'un homme
Di
meure de faim, de froid ou de misère, mais il n'est pas admissible non plus que celui qui s'attribue le droit de consommation répudie le devoir de production. S'il doit produire ce ne peut être que selon ses forces et ses aptitudes, c'est-à-dire selon sa liberté; ce ne peut être également que selon les conditions ordinaires du travail qui suppose l'instrument. La conséquence est que l'état social qui impose au consommateur le devoir de produire lui garantit les conditions du travail, c'est-à-dire l'instrument. Quand le citoyen peut choisir la profession qui concorde avec ses forces et ses aptitudes, l'exercer où il lui plaît et quand il lui plaît, obtenir l'instrument moyennant une redevance proportionnelle à la force productrice, s'associer avec qui bon lui semble et obtenir les avantages de la combinaison des forces, il jouit du droit et de la liberté de production.
Le droit et la liberté de circulation veulent qu'un produit industriel, quel qu'il soit, ait pour marché le monde entier, jouisse de tous les bénéfices de la publicité dans l'offre et la demande, puisse se transporter à travers les terres et les mers, enfin rencontre partout les conditions de l'échange. Alors seulement le fruit du travail obtient sa valeur et la
propriété individuelle est fondée. Elle est faussée, au contraire, quand le travail et la production qui seuls ont mission de la constituer et de la rendre légitime subissent une spoliation.
Celui qui devient propriétaire obtient nécessairement le droit de disposer du fruit de son travail ; il 1 peut l'épargner, le consommer ou le donner selon sa convenance ; il peut encore l'échanger, obtenir avec un seul produit tous les produits de l'industrie et se procurer la plus grande somme de consommation compatible avec un travail déterminé.
Le droit et la liberté de consommation supposent, en effet, ceux de production et ceux de circulation. Telle est la solidarité des fonctions économiques que la restriction de l'une d'elles atteint forcément les autres et que l'on ne peut gêner celle-ci sans asservir celle-là, et réciproquement. Restreindre la circulation c'est diminuer la valeur de la propriété, amoindrir la consommation et par suite la production. Restreindre la consommation c'est amoindrir la circulation et la production ; quant à l'amoindrissement de circulation et de consommation qui résulte d'une production restreinte, il est direct et évident.
Du rapport des libertés de la vie de relation et des libertés de la vie organique résulte, pour le citoyen, les conditions de la grandeur que comporte son être. Ses besoins physiques ne lui coûtent que la moindre partie de ses forces et de son temps; il a des loisirs suffisants pour profiter des nombreux moyens d'instruction qui sont mis à sa portée ; il est à l'abri du luxe et de la misère; son travail le sauve des malheurs de l'oisiveté sans lui imposer l'abrutissement de l'extrême fatigue; il se trouve ainsi, par le seul fait de l'organisation, dans les meilleures conditions de santé, de moralité et de bonheur. Il peut dès lors devenir l'organe d'une société saine et forte, tandis que sa souffrance implique le dépérissement de l'organisme social dont il fait partie. En lui donnant tput le développement que comporte son être, on imite le pédagogue cherchant à doter son élève d'un tempérament sain, de membres robustes, d'une raison sagace et d'une volonté énergique , moyens véritables d'arriver à la pleine virilité.