VIE LA FAMILLE
Dans l'espèce humaine, les rapports des âges et des sexes, rapports qui doivent maintenir le droit et la justice entre des êtres très-différents, aboutissent à la famille dont la saine organisation est indispensable à la grandeur des peuples. Or, le moyen d'apprécier cette organisation consiste à en étudier les organes et à se rendre un compte exact des aptitudes qui caractérisent la femme, l'homme, l'enfant, l'adulte et le vieillard.
Il suffit d'analyser rapidement la structure physique et morale de la femme pour se convaincre que les conditions de la conservation de l'espèce dominent son être tout entier. En subissant les nécessités
de la gestation, de l'enfantement et de l'allaitement, elle est deshéritée de forces et d'agilité ; en obtenant les qualités morales qui établissent ses rapports avec un être débile, dont les besoins doivent être devinés et dont la vie ne se maintient qu'en absorbant des trésors de tendresse, l'âme de la femme penche vers le sentiment plutôt que vers la réflexion. De là cette faculté de divination ou d'intuition qui lui a été attribuée par tant de peuples.
11 suflit de considérer la structure féminine pour comprendre que la beauté doit lui appartenir comme moyen d'assurer sa fécondité et de remplacer les forces productrices que la nature lui a refusées. La beauté, en effet, est la force première de la femme qui, par elle, attire, rapproche, groupe, inspire et devient l'agent capital de la société.
Tandis que l'état féminin est surtout grâce, faiblesse et sentiment, l'état masculin est surtout virilité, force et intelligence. Dépositaire des germes aussi bien moraux que physiques, l'homme a l'initiative : à ses muscles revient le labeur, à sa cervelle revient l'invention et la science, à son caractère revient la lutte ; il est le grand moteur de la civilisation. En lui se retrouvent les qualités qui font le
soldat, le magistrat, le philosophe, le législateur et l'ouvrier. Les droits qui naissent de pareilles aptitudes seraient écrasants s'ils n'étaient compensés par d'immenses devoirs.
Sitôt que l'on met en présence les deux sexes, on voit qu'ils sont complémentaires, que la faiblesse de l'un suppose la force de l'autre, que la timidité appelle le courage, que le sentiment appelle la réflexion, que la beauté appelle la virilité. Les deux portions de l'humanité s'attirent ainsi par une série d'affinités dont l'objet est de rendre féconds des éléments qui, à l'état d'isolement, restent stériles et perturbateurs.
Celle dont l'existence est dominée par les nécessités de la reproduction ne peut être condamnée à la stérilité, et les institutions qui lui imposent le célibat sont la négation d'un droit affirmé par l'organisme entier. On ne peut de même lui imposer l'union, parce que l'amour, qui en est la condition à la fois organique et morale, procède d'affinités dont il garde le secret. Il est déterminé par des convenances physiques, affectives et intellectuelles, que lui seul sait reconnaître. Aussi veille-t-il à l'amélioration de l'espèce avec plus de sagacité que ne sau-
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raient faire les médecins les plus éclairés. Le mieux est de le laisser agir dans son droit et sa liberté, à la condition toutefois qu'il sera réel et non le fait d'un simple caprice. Son caractère exclusif et jaloux éloigne toute idée de partage. Son ardeur, du côté de l'homme, sa timidité, du côté de la femme, disent assez qu'il doit subir plus d'une épreuve et n'arriver que par la liberté réciproque au mariage monogame, le seul qui soit conforme au droit des sexes.
Un jour la pathologie sociale dira les misères qu'endurent l'homme, la femme et l'enfant dans les sociétés qui méconnaissent les droits de l'amour et admettent des unions d'où sont bannies la liberté, la justice et l'égalité. Ce n'est pas seulement alors la loi morale qui est méconnue, c'est encore la loi physiologique; ce ne sont pas seulement les querelles de ménage, l'adultère et les violences qu'il faut redouter, c'est encore la dégénérescence de la race, c'est l'affaiblissement de malheureux enfants qui ne ressemblent en rien aux fruits sains et robustes du véritable amour. Répétons encore qu'une tendresse profonde est la seule condition réelle du mariage, qui devient antisocial quand il procède des convenances de fortune, de caste ou de position.
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Dans ce qui touche à la conservation de l'espèce, la part n'est pas égale pour les sexes. Les peines, les douleurs et les dangers sontpour la femme, qui, en les acceptant comme un devoir, y trouve. l'origine d'autant de droits; les plaisirs sont pour l'homme, qui, les considérant comme des droits, en contracte autant de devoirs. Il en résulte, au profit de la femme, tendresse, sollicitude, protection et entretien de la part de celui qui l'a rendue mère, et qui conserve l'intégrité de ses forces, alors qu'elle est étendue sur un lit de douleur.
Hors de l'état de grossesse et d'allaitement, les travaux nuisibles à la grâce et à la beauté, ne sont pas le fait de la femme. Ils détruisent en elle des qualités utiles au ménage et à la société, tandis qu'ils ne font qu'ajouter aux qualités de l'homme, en se déversant sur iui. Mais en répudiant les travaux de l'extérieur, la femme assume ceux do l'intérieur.
Si des soins sont en rapport avec les aptitudes féminines, ce sont les soins du ménage. Les travaux légers qu'ils exigent, s'accordent avec des instincts d'activité intérieure, de propreté et d'élégance qui savent parer toute chose. En procurant le bien-être si complexe et si varié du foyer, la femme acquiert
le droit d'être maîtresse au logis; elle représente le pouvoir intérieur, tandis que son mari, chargé de la protéger et de l'alimenter, représente le pouvoir extérieur.
Quand le ménage, qui est l'élément premier et capital de la famille, devient fécond, le fruit de la tendresse des deux époux a droit aux soins multiples que réclame sa vie. Sa mère lui doit l'allaitement, son père lui doit la protection, le ménage lui doit l'éducation physique et morale, jusqu'au moment où il peut pourvoir seul à sa subsistance. Ses devoirs vont s'accumulant avec les années. Ils ne sont, d'abord, que respect et obéissance, puis ils s'appliquent auxsoinsde la domesticité et deviennent ainsi un apprentissage de la viesociale. L'enfant a le devoir de servir ses parents : en remplissant d'humbles fonctions, il y trouve un préservatif contre la vanité qui lui est naturelle, il épargne à l'adulte des travaux qui ne sont pas en rapport avec sa dignité, il apprend l'activité, l'adresse et la nécessité d'être utile, enfin il occupe la place que lui assigne la nature. Un zèle soutenu n'empêche pas l'adolescent d'être débiteur, envers ceux qui l'ont élevé, d'une somme énorme de devoirs. Rarement il peut dimi-
nuer sa dette avant sa virilité; mais quand il atteint la force de l'âge, il est en mesure de payer son arriéré. Alors ses parents ont vieilli : ils ne sont plus en mesure de produire autant qu'ils consomment, leurs besoins se multiplient quand leurs forces diminuent, ils retrouvent, à la fin de la vie, l'exubérance de droits qui caractérise l'enfance.
La conséquence est que, dans la famille, les forts . ont momentanément plus de devoirs que de droits, tandis que les faibles ont plus de droits que de devoirs. Mais l'équilibre se rétablit avec les diverses périodes de la vie.
Un simple rapport physiologique montre que les âges sont complémentaires, tout autant que les sexes; que les droits et les devoirs delà force correspondent aux droits et aux devoirs de la faiblesse, que l'amour paternel correspond à l'amour filial, que l'affection du protégé répond à l'affection du protecteur, que l'échange de services, s'il doit se faire à long terme, n'est pas moins réel; que les parents, en accumulant des trésors de soins et de tendresse sur la tête de leur enfant, se créent dans l'avenir un trésor de soins et de tendresse.
Dans la famille, née de la combinaison des sexes
et des âges, chacun profite des qualités d'autrui et obtient une somme de vie bien supérieure à ce que peut donner l'isolement. Mais que l'un des âges ou des sexes s'arroge des droits sans devoirs; que l'enfant, l'adulte, le vieillard, l'homme ou la femme subisse une déchéance ! la vie de tous est déchue. Le musulman en fait la triste expérience : il retranche de son existence tout ce qu'il enlève à l'existence de ses femmes ou de ses enfants; parce que nul n'impose une tyrannie sans ressentir une servitude, ne donne une liberté sans devenir plus libre, n'accepte un devoir sans acquérir un droit.
Du moment où la combinaison organique fait de la famille un être à la fois masculin et féminin, jeune, adulte et vieux, elle crée des faculté qui ne sauraient exister chez l'individu et qui peuvent ce qui lui est impossible; elle a des droits qu'il ne possède pas. Souveraine comme est toute personne morale, elle a les pouvoirs qui sont le fait de la personne collective et qui s'appliquent aux actes exclusivement familiaux. Le délibératif est représenté par un conseil appelé à se prononcer sur tous les intérêts majeurs et se composant des adultes des deux sexes; l'exécutif est surtout composé de Fêlé-
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ment viril, le judiciaire est représenté par la vieillesse. Quant aux pouvoirs économiques, ils ne sauraient se séparer des autres dans un organisme où la production, la répartition et la consommation sont déterminées par des lois naturelles et primordiales.
Dans les familles où l'on délibère en commun sur les intérêts de la maison, où les hommes savent exécuter promptement et habilement les décisions prises, où les vieillards savent tempérer, par l'autorité de leur âge, le3 caprices de l'enfance, la présomption de l'adolescence, la passion de la femme et la rudesse de l'homme, on est certain de voir naître la prospérité. La discipline s'établit sans contrainte et parla spécialité des fonctions; le concours naît de la libre volonté et non de la suprématie d'un seul; la solidarité passe des intérêts dans l'honneur du nom, on voit disparaître les tiraillements et les oppositions sourdes qui sont les plaies de la vie intime; chacun, vivant dans autrui, apprend à aimer en dehors de soi et acquiert ainsi les principaux éléments du bonheur.
Parmi les actes soumis à l'autorité de la famille, se place le mariage des jeunes gens des deux sexes,
qui prétendent faire souche à leur tour et suivre
les lois du cœur humain. Mais l'union que détermine un sentiment mobile et variable de sa nature, offre bien des chances de malheur. Un étourdi de vingt ans peut prendre pour un amour éternel le désir momentané qu'auront fait naître les artifices d'une coquette, une jeune fille verra une passion indestructible dans un simple caprice de son cœur. Si ces deux êtres peuvent quitter la maison paternelle et se marier, quand bon leur semble, les mauvais ménages et tous les désordres qui en sont la conséquence se multiplieront à l'infini. Il n'en sera pas de même si l'autorité douce et paternelle de deux familles impose à la tendresse les épreuves qui en démontrent la persistance et éclairent les fiancés sur leurs qualités respectives. Ajoutons qu'un adolescent ne peut prétendre amener dans la maison de ses pères une femme dont les mœurs et la personne leur sont antipathiques; de môme la jeune fille ne peut quitter le toit paternel malgré ceux qui ont sur elle une énorme créance de tendresse et de soins. Si l'amour parle, il doit subir des épreuves avant d'arriver au mariage; il doit obtenir l'assentiment des grands parents, dont la clair-
voyance distingue la passion éphémère du sentiment durable, gagne du temps sous mille prétextes, et, par son seul bénéfice, empêche des unions qui seraient amèrement regrettées par la suite.
Quand la tendresse dure et supporte les épreuves qui lui sont imposées, elle trouve d'ardents défenseurs. Le mariage approuvé par deux maisons, dont les membres en témoignent , doit être consacré et béni par les présidents respectifs des deux conseils de famille. Il devient ainsi un acte solennel et intime que des regards indifférents, curieux ou railleurs ne doivent pas contempler; il ménage toutes les délicatesses du sentiment, il n'expose pas l'épousée à rougir en présence du public.
On cherche vainement à quel titre la commune prétend consacrer le mariage et prendre autorité sur l'acte qui détermine la formation de la famille. Du moment ou cette dernière est considérée comme souveraine, seule elle a pouvoir sur ses actes intimes, son devoir se bornant à donner avis de .ceux qui peuvent intéresser les autres personnes sociales.
Dans une famille sainement et fortement constituée, il n'y aura pas d'union déterminée par ie caprice du cœur, par des intérêts d'argent ou par des
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convenances de caste; aussi les mauvais ménages seront-ils rares. On doit cependant admettre que la mobilité du caractère dans l'espèce humaine les rend toujours possibles ; en ce cas il est immoral de maintenir dés rapports réprouvés par la tendresse et de lier l'un à l'autre des êtres qui se détestent ou portent dans le cœur un amour adultère. Ils ont pu se promettre fidélité dans la limite des forces humaines; mais, nul n'étant certain d'aimer toujours la même personne et de n'en pas aimer une autre, le sentiment qui a déterminé le mariage peut devenir une cause de divorce. Ceux qui ont prononcé sur celui-là peuvent seuls prononcer sur celui-ci et délier ce qu'ils ont lié.
Quant h la simple séparation de corps et de biens, elle ne peut être admise, parce qu'elle devient une mutilation morale en prescrivant le célibat, parce qu'elle interdit aux deux sexes d'avoir des enfants légitimes et attente ainsi à un droit imprescriptible, enfin, parce qu'elle est, trop souvent, l'origine d'une vie de scandale et d'immoralité.
Il appartient au conseil de famille de tenir généalogie et filiation de tous ses membres, d'enregistrer leur naissance et leur décès. 11 doit encore, afin d'as-
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surerla discipline et la hiérarchie, tou jours difficiles à maintenir, déclarer la fin de la première enfance, de la seconde enfance et de l'adolescence, attribuant à chacune de ces périodes de la vie les droits et les devoirs qui lui reviennent naturellement. Chez les anciens, ces déclarations donnaient lieu à des fêtes de famille, elles amenaient un changement de costume chez ceux qui s'élevaient en dignité et qui prétendaient justifier, par leur conduite, la distinction dont ils étaient l'objet. Les enfants savaient, à l'avance, que tel grade obtenu impliquait telle fonction familiale : celle-ci, bien que touchant à la domesticité, n'était pas plus humiliante pour eux que la faction, à la porte du général, n'est humiliante pour le simple soldat.
La résidence ou l'émigration relèvent encore du gouvernement de la famille, de même que les décisions d'intérêt, d'honneur ou de dignité, de même que l'instruction et l'éducation du jeune âge, de même que l'état des mineurs, de même que tous les actes touchant à la prospérité organique ou morale de la maison. Si ces actes, comme ceux de mariage, de naissance et de mort, intéressent le municipe, ils lui sont communiqués afin qu'il les en-
registre et réserve les droits de l'intérêt public.
Quand la famille aura dans la société la place que lui assigne la nature, une grande force sera créée et les éléments d'ordre prendront une importance capitale. Au lieu de s'isoler et de multiplier ces existences flottantes qui sont la plaie des sociétés modernes, les enfants du même père se grouperont comme des associés naturels. Ils faibliront rarement dans la vie quand ils seront soutenus par des bras et des cœurs amis, ils craindront d'entacher un honneur qui est le patrimoine de tous ceux qu'ils aiment.
Une organisation, si forte qu'on puisse la supposer, ne peut empêcher que l'avenir des familles soit menacé par la stérilité ou par la mort. Le remède à ce double mal est l'adoption. Elle doit être facullativepour les deux sexes et substituer la paternité du cœur à celle du sang. Elle doit être permise aux célibataires comme aux gens mariés, du moment où les uns et les autres peuvent subvenir aux besoins de l'être qu'ils adoptent et donner des gages suffisants de moralité. Chacun alors pourra donner une famille à l'orphelin et trouver un enfant à aimer et à soigner; chacun, en descendant vers la
tombe, pourra transfuser sa vie dans un survivant; chaque abandonné pourra obtenir une mère nouvelle et chercher dans son sein l'allaitement organique ou moral que lui a enlevé la mort.
Telles sont les fonctions principales qui caractérisent la vie de famille. Elles sont, pour l'individu, un accroissement considérable de forces et de facultés; elles lui font acquérir, sous un gouvernement paternel, les habitudes d'ordre et de discipline que nécessite l'état social; elles l'initient progressivement à la vie supérieure que suppose l'organisation de la commune.