Voy. Menus propos y t. Il, p
destinée de Lablache, comme chanteur dramatique^ ce fut Raffanelli, bouffe excellent, qui a fait partie de la fameuse troupe des chanteurs italiens qui vint à Paris en 1789. Lablache a rencontré cet artiste distingué, dont les vieux amateurs de Paris se souviennent encore avec plaisir, au théâtre de la Scala, à Milan, où il remplissait les modestes fonctions de ré^ gisseur. Dans toute la fleur et l'ardeur de la jeunesse, Lablache se soumit, en grand artiste qu'il était déjà, aux conseils et à la vieille expérience de Raffanelli. Gelui-ci allait se blottir au fond d'upe loge obscure pendant les répétitions générales, etfaîsait ses remarques sur le jeu, la diction et la manière de chanter de son brillant émule. Le lendemain, Lablache corrigeait, ajoutait ou modifiait ses effets, jusqu'à ce qu'il eût satisfait le goût difficile de ce vieux Ghiron de Y opéra huffa. Ce sont les conseils de Raflfanelli qui ont fait connaîtrjB à Lablache que la musique bouffe des vieux maîtres napoUtains devait être autrement chantée que celle de Mozart ou de Rossini. Ces nuances dans l'expression de la gaieté humaine, qui semble^ rait devoir être aussi invariable que la cause qui la produit, constituent la supériorité de l'artiste dramatique qui en sait rendre l'accent , car il est bien évident que la gaieté de Beaumarchais ne ressemble pas à celle de Molière, pas plus que le brio mordant du Barbier de Séoille ne peut être confondu avec la gaieté sereine et bénigne du Mariage secret. Personne n'a égalé Lablache dans cet art^ difficile des métamorphoses dramatiques. Il était curieux de^connattre la tradition des grands artistes qui l'avaient précédé dans la carrière, et il ne lAanquait pas une occasion
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qui pouvait lui apprendre quelque ruse oubliée de Fart inllni d'exprimer les sentiments. Aussi» dans les villes qu'il -a successivement visitées, Lablache recherchait avant tout la société des artistes et des hommes de goût qui appartenaient à une autre gé-^ nération. Il m'a souvent parlé avec enthousiasme de Mme Tomeoni, qu'il a connue à Vienne, cantatrice distinguée pour qui Gimarosa avait écrit -le rôle de Garolina du Mariage secreL II a connu aussi dans sa jeunesse, à Naples, la arieille Goltellini, Mme M6ri«> coffre, cantatrice et comédienne du plus rare mérite, qui a créé les râles de la Molinara, de la Guffiara et de la Nina de Paisiello. « G'était la femme, la canta*trice la plus parfaite que j'aie rencontrée dans ma vie, me disait un jour Lablache. J'ai eu souvent le plaisir de faire de la musique avec elle. Entre autres morceaux que nous aimions à chanter ensemble, je vous citerai un duo de la Serva padrona de Paisiello, où je fus émerveillé de l'esprit, de la verve et du style que déployait cette excellente vecchiereîla , qui m'a fait comprendre ce qu'a dû être l'art de chanterne' tempi beatù ».
Voilà par quels chaînons intermédiaires Lablache a pu remonter jusqu'à la source de la vieille école italienne, et réunir dans son admirable talent de» qualités si diverses. Il aimait son art avec une passion si vive et si sinèère, qu'il é^ait heureux de trouver des personnes qui partageassent son antipathie pour certaines tendances de la musique moderne. La première fois que j'eus l'honneur de me rencontrer avec Lablache (c'était dans le magasin d'un éditeur de musique où il faisait de fréquentes stations né-
cefôitées par sa vaste corpulence), la conversation ayant tourné aussitôt vers le sujet qui intéressait le virtuose, je fis une sortie des plus vives contre les ouvrages de M. Verdi, qu'on commençait à donner au Tliëâtre-Italien. J'appuyai ma thèse de quelques citations empruntées aux chefs-d'œuvre de l'ancienne école, et je me rappelle que je chantonnai même une cantate d'Astorga et tin fragment d'un madrigal de Scarlatti : Côr mio^ dehf non languire. Je voyais sur la belle figure de Lablache l'expression d'une joie intime qui encourageait ma verve. J'étais à peine sorti, que Lablache, ayant demandé mon nom à la maîtresse dé la maison, courut après moi et me dit : * Vous m'avez (ait un bien grand plaisir! » Je m'inclinai en lui répondant que le profit de l'entretien avait été tout en ma faveur. « Trêve de compliments, répliqua Lablache. Je pen&e exactement comme vous, et depuis longtemps; mais, comme je àuis plus âgé que vous, je me dis intérieurement : « Tu vieillis, tu i n'es plus en état de comprendre la beauté des nou- «* velles transformations de l'art I »• Vos paroles m'ont donc enchanté, puisqu'elles me prouvent que je ne suis pas aussi bête que je le* croyais. » En disant ces mots, il me tendit la main avec un large et bon sourire.
Quelle qu'ait été la distinction de Lablache dans tous les genres de musique qu'il a voulu aborder, quelque admirable qu'il fût dans certains rôles de V opéra seria^ tels que celui d'Assur de Semimmide^ de Fernando de lor Gazza ladra y d'Elmiro d'OleWo, d'Henri VIU d'Anna Belena^ dans YAgnese de Paêr et dans VElisa e Claudio de Mercadante, c'est dànsY opéra
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bu/fa qu'il était vraiment supérieur, et dans certains rôles de l'ancien répertoire il était inimitable. L'obésité précoce qui s'est emparée de Lablache, et safor^ midable voix, qu'il ne pouvait pas faire manœuvrer avec la volubilité nécessaire à la musique de Rossini, l'ont forcé d'abandonner de très4)onne heure les rôles importants de Yopera séria, où il avait des rivaux redoutables, comme Galli, Zucchelli et Pellegrini, qui était si beau dans YAgnese de Paër. Gêné par son vaste abdomen, Lablache n'avait pas la respiration assez longue pour dire les phrases calmes et développées avec la sonorité modérée et ce long horizon dans le style qu'il concevait si bien. C'est dans les ensembles qu'il fallait entendre Lablache, dans l'introduction de Semiramide, dans le finale d'O^e/Zo, dans celui du troisième acte de Mme, dans la Norma, dans l'introduction de Lucrezia Borgia et dans le finale du Barbier de SévUle, Dans ces formidables unissons de voix et d'instruments, Lablache dominait comme Stentor au milieu de3 Grecs ahuris, et ses notes retentissaient dans les profondeurs de l'har^ monie comme
Il rauco suon délia tartarea trombal
Les tôles comiques que Lablache a plus liarticulièrement marqués de son originalité créatrice, ce sont il podestà dé la Gazza,- Bartolo du Barbier de Seville, Campanone de la Prova d'wn opéra seria^ don Magnifico de la Cenerentola, don Pasquale, qui a été écrit expressément pour lui, et Leporello dans le chefd'œuvre de Mozart. Jamais le personnage si compliqué de Bartolo n'a été rendti avec l'ampleur de ca-
ractère qu'y déployait Lablàche. Comme il chantait Tair si difficile : A un dottor ddla mia sortes et avec quelle bonhomie charmante il disait le petit couplet yieillot: Quando misei vicina^ du second actel Personne n'a rendu comme Lablàche l'air incomparable deLeporeilo:
Madamina, il cattalogo è questo,
avec ce mélange exquis d'émotion honnête et d'ironie tempérée qu'exige toujours la musique* de Mozart. Dans le sextuor du second acte, l'un des morceaux d'ensemble les plus compliqués de rhythme et de modulations qu'il y ait au théâtre, Lablàche était prodigieux; il attirait tout à lui et dominait l'exécution comme un chorége puissant. Cependant le rôle où Lablàche était sans égal, c'est celui de Geronimo du Mariage secret. Les avantages physiques de Lablàche, ses sentiments d'honnête homme et de bon père de famille, son esprit ouvert, sa franche gaieté et ses penchants d'artiste, avaient trouvé dans ce personnage du chef-d'œuvre de Cimarosa leur plus conîplète manifestation. Il en est ainsi de presque tous les artistes dramatiques. Quelles que soient la variété de leur répertoire et la souplesse de leurs facultés d'imitation, ils ont toujours un rôle qui, plus que tous les autres, répond à leurs affinités secrètes. Mlle Rachel était tout entière dans le rôle de Phèdre, comme Mme Malibran dans celui de Desdemoné. Aucune cantatrice n'a chanté le rôle de Tancredl comme Mme Pasta, et Mme Mainvielle^Fodor a laissé des souvenirs ineffaçables dans la Ninetta de lu Gazza ladra par sa merveilleuse et riche vocalisation.
Mme Grid dans la Norma, Robini dans la Sonnam^ btUa, Duprez dans Arnold de Guillaume TM^ Nourrit dans Robert le Diable , Levasseur dans Bertram, et Pellegrini dans Figaro du Barbier de SévUle^ etc., semblaient être moins des comédiens chargés de traduire une conception de Fart que des êtres réels exprimant leurs propres sentiments. Tel était aussi Lablache dans il Matrimonio segrelo.
Dès les premières mesures de son air :
Udite, tutti, udite,
la joie entrait dans la maison. Comme il exagérait Timportance d'un mariage avec un homme titré :
Un matrimoBio nobile,
et quel bonheur on voyait éclater sur ce large et beau visage paternel I Dans le premier finale, Lablache était] d'un comique digne de Molière, lorsque Geronimo cherche à excuser auprès de ses filles le malentendu du comte Robinson :
Voi credete che i signori , Faccian oome li plebei.
Il était impossible de rendre avec plus de vérité la curiosité d'un homme sourd qui a la prétention qu'on ne s'aperçoive pas de son infirmité. Dans le second finale qui termine le preiùîer acte, Lablache, en , grand artiste qu'il était, passait
Du grave au doux, du plaisant au sévère,
en accusant les nuances des sentiments les plus délicats. Sa voix magnifique suffisait pour donner à cet admirable sextuor, si clairement écrit, la sonorité
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d*un vaste ensemble. Prodigieux d'entrain et de franche bonhomie dans le fameux duo avec le comte Robinson :. Se fiato in corpo avete, Lablache était sublime dans le finale du second acte, alors que Geronimo maudit la pauvre Caroline repentante. Je n'af jamais pu voir cette scène touchante où Lablache savait si bien exprimer le courroux^ la douleur et la bonté d'un cœur paternel , sans que mes yeux se remplissent de larmes. Oh! que l'art ainsi compris est une chose digne d'admiration !
Je dtnais un jour chez Lablache. C'était pour fêter je ne sais plus quel anniversaire des annales domestiques. La belle et nombreuse famille du grand artiste, filles, garçons et petits-enfçints, était toute réunie autour de la table paternelle. J'étais le seul étranger admis, ce jour-là, à jouir d'un si touchant spectacle. Assis à côté de Lablache, dont la haute stature et la noble tête s'élevaient au-dessus de ce monde joyeux dont il était le patriarche, je lui dis tout bas, non sans quelque émotion : « Il me semble voir la belle famille du bon Geronimo réconciliée, Carolina à côté de Paolino son époux, Elisetta près du comte Robinson, Fidalmà, tout le personnel de l'adorable chef-d'œuvre de Cimarosa, que personne ne jouera et ne chantera comme vous. » H mé sen'a la niain, en faisant signe à sa femme, Teresa Pinotti, qu'elle eût à me remercier du beau compliment que je venais de lui faire.
L'histoire du Théâtre-Italien de Paris peut se diviser en quatre grandes époques, dont, chacune correspond à une date importante de nos vicissitudes politiques. En 1789,- il vint k Paris une troupe de
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chanteurs italiens qui s'établit aux Tuileries sous le patronage de Monsieur, le comte de Provence. Cette troupe remarquable, où se trouvaient Raffanelli, RoVedino, Mandini et sa femme, couple de virtuoses excellents, Viganoni, un des meilleurs ténors qui aient existé, et la ravissante Mme Morichellij chantait les opéras de tiuglielmi, de Paisiello , de Cimarosa, de Sarti et des maîtres secondaires de la fin du xvm* siècle. Elle est restée à. Paris jusqu'à la révolution du 10 août 1792.
Au commencement du Consulat, en 1801, une seconde troupe de chanteurs italiens se forma, sous la direction de Mlle Montansier, au Théâtre-Olympique de là rue Chantereine. Qn y reniarquait encore le bouffe Raffanelli, Parlamagni , Lazzarini tértor, et Mme Strinasachi. Ils débutèrent par le Matrimonio segreto de Cimarosa. Cette période de, l'Empire fut aussi terne pour l'opéra italien que pour tous les autres arts, nialgré le goût très-vif de l'empereur Napoléon pour la musique italienne, surtout pour celle de Paisiello. Crescentiniet Mme Grassini ne chantaient qu'à la cour devant un public d'éhte, qui seul était admis à apprécier de si beaux talents. Parmi les virtuoses qui ont brillé au Théâtre-Italien de cette époque, on peut citer le nom charmant de Mme Barilli et le fameux Crivelli, ténor remarquable, qui se fit admirer dans Pirro etja Nina de Paisiello. Avec la Restauration commence une ère nouvelle aussi bien pour le Théâtre-Italien que pour tous les arts de l'esprit. Les chefs-d'œuvre de Rossini et de Mozart, entremêlés de quelques ouvrages moin^ considérables, sont interprétés par des chanteurs de premier
ordre devant un public digne de les apprécier. Mme Pasta, Mlles Naldî, Cinti, Sontag, Mombelli, avec Garcia, Pellegrini, Zucchelli, Galli, Bordogni, etc., formaient une troupe de chanteurs qui n'a pu être égalée que par celle qui lui a succédé en 1830. Les dix-huit années de la monarchie de juillet forment la quatrième époque de Thistoire du Théâtre-Italien depuis 1789. Rossinî, Mozart, Cimarosa, suivis de la nouvelle génération de compositeurs Bellini, Bonizetti, Mercadante, Paccini, etc.,* trouvent dans Mme Malibran, dans Rubini, Tamburini, Mlle Grisi et Lablache, des interprètes incomparables.
Bans cette troupe dç chanteurs d'élite qui, pendant vingt-deux ans, a fait Tétonnement de la France et de TAngleterrè, Lablache était une exception. La nature l'avait doué d'un physique imposant et d'une voix merveilleuse. Comédien accompli et chanteur éminent, il était beau dans tous les rôles de son vaste répertoire, et aucun style n'était inaccessible à sa souple intelligence; mais c'est dans Y opéra buffa que Lablache était surtout remarquable , et le personnage de Geronimo du Mariage secret a été sa création la plus étonnante. Le chef-d'œuvre de Cimarosa interprété par un. artiste comme Lablache forme une date glorieuse de l'histoire de l'art. Quand on a vu de telles merveilles résumant toute une époque, on peut s'écrier : Et nunc dimittis^ Domine, quia mderv/nt oculi mei salutare tuum.
l»*- mars 1858.